Notes pour une allocution dans le cadre du symposium « One language, one culture to teach! Let’s talk about it »

Charlottetown (Île-du-Prince-Édouard), le 9 décembre 2015
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

 

Début de dialogue

Mesdames et Messieurs, chers amis, bon après-midi.

C’est un plaisir d’être ici avec vous à l’Île-du-Prince-Édouard. Je tiens à remercier le comité organisateur du symposium de m’avoir invité et, en particulier, Gail Lecky.

Nous sommes réunis aujourd’hui, car nous croyons tous fermement que la dualité linguistique est une précieuse valeur au Canada, et que la connaissance des deux langues officielles est importante pour les jeunes Canadiens et Canadiennes qui préparent leur avenir.

L’avenir des communautés francophones dépend en grande partie de la relève et de la façon dont les jeunes entrevoient leur propre avenir au sein de ces communautés. Pour que les communautés demeurent dynamiques, les jeunes doivent avoir accès à des expériences culturelles diversifiées – des activités scolaires, parascolaires ou communautaires –, et être en mesure de s’épanouir dans un espace culturel francophone où toutes et tous peuvent développer leur identité. Le même raisonnement devrait s’appliquer aux jeunes inscrits aux programmes de français langue seconde. C’est pourquoi nous devons trouver des moyens de mieux intégrer la culture et des connaissances culturelles dans l’enseignement du français langue seconde à l’Île-du-Prince-Édouard.

L’accès à l’enseignement en français est essentiel, mais l’apprenant doit également être en mesure de découvrir la culture associée à la langue et être exposé aux produits culturels francophones. Certes, cela peut s’avérer difficile, particulièrement dans les régions où les francophones sont minoritaires. Ce contact avec la culture est nécessaire, car au quotidien, à l’extérieur de la communauté, la plupart des communications et la grande majorité des produits culturels consommés par les jeunes sont en anglais.

L’Île-du-Prince-Édouard compte de nombreuses écoles d’immersion. Les parents sont très ouverts à l’idée d’y envoyer leurs enfants, et ils sont réceptifs à la culture francophone et convaincus de la pertinence du bilinguisme. La province, qui compte plus de 17 000 personnes bilingues, arrive au deuxième rang pour la proportion d’élèves inscrits à un programme de français langue secondeNote de bas de page 1. Il est évident que les deux communautés linguistiques de l’Île ont tissé des liens étroits, et je suis toujours impressionné de le constater lorsque je viens vous rendre visite.

Les études en français favorisent le développement de l’identité personnelle et collective. Elles facilitent également l’appropriation de repères linguistiques et culturels. Les élèves deviennent ainsi plus ouverts sur le monde, acquièrent un sentiment d’appartenance à une communauté dynamique : la francophonie nationale et internationale. Bien que le Canada compte deux langues officielles, il n’a pas de « culture » officielle. La culture québécoise n’est pas identique à la culture acadienne ni à la culture fransaskoise, tout comme Toronto et Charlottetown ne partagent pas toutes les mêmes références culturelles. Pourtant, personne ne remettra en question l’importance du rôle que joue la culture – les cultures? – dans l’apprentissage d’une langue.

C’est à l’école que les jeunes apprennent et façonnent leur identité. C’est pourquoi il est si important d’offrir aux jeunes un contenu qui correspond aux valeurs sociétales que l’on souhaite inculquer. Il y a un vieux proverbe qui dit : « Il faut tout un village pour élever un enfant. » Ici, en Atlantique, et particulièrement à l’Île, il faut plus qu’un village : la participation de toute la communauté est indispensable.

Il devient de plus en plus complexe d’établir des parallèles entre la culture et la langue, ces deux concepts n’étant plus nécessairement liés lorsqu’il s’agit de se définir par rapport aux autres. L’identité culturelle est souvent floue, et les repères culturels dominants proviennent en grande partie de la langue de la majorité. À l’Île, comme partout où la culture d’expression anglaise prédomine, transmettre le goût de parler français et favoriser l’appropriation de la culture d’expression française chez les jeunes francophones ne va pas de soi. Cette réalité engendre de nombreux défis et mène bien souvent à une érosion graduelle de la vitalité du français et de la culture francophone. Par contre, plus on multipliera l’offre de repères culturels dans la langue de la minorité, meilleures seront les chances que les jeunes s’y identifient et plus on augmentera les probabilités que la communauté demeure dynamique et actuelle.

Il faut être conscient de la réalité linguistique dans laquelle évoluent les jeunes. Il faut leur proposer des façons de vivre la dualité linguistique au présent, et non au passé. Il faut leur offrir des produits culturels auxquels ils peuvent s’identifier – pour certains, ce sera Radio Radio et les Hay Babies, pour d’autres, Cy, Vishtèn ou Alex Nevsky. Pour entrevoir l’avenir dans leurs deux langues officielles, ils doivent être en mesure de vivre les émotions fortes associées à la jeunesse, tant en français que dans leur langue première. Pour ce faire, ils doivent être exposés à des œuvres littéraires, cinématographiques, musicales et théâtrales en français. Bref, il faut tout mettre en œuvre pour provoquer chez eux le « déclic de l’importance du bilinguisme » – c’est-à-dire, le moment où ils comprennent la pertinence et la valeur de la dualité linguistique dans leur vie de tous les jours. Souvent, ce déclic se produit lorsque les jeunes font l’expérience de la culture francophone. Et les écoles sont l’endroit par excellence où semer ce qui entrainera ce déclic.

À cet égard, le Commissariat fait actuellement des présentations dans les écoles, qui mettent en relief l’importance de vivre le français à l’extérieur des salles de classe; c’est d’ailleurs une initiative que les jeunes accueillent avec enthousiasme.

Le français, c’est plus qu’une matière scolaire. Bien sûr, il faut acquérir des compétences, comme on le fait en sciences ou en mathématiques. Toutefois, l’apprentissage d’une langue doit se vivre, on ne peut se limiter à l’apprendre. Que ce soit dans le cadre d’échanges pour élèves ou au moyen de spectacles de chansonniers francophones dans les écoles, les jeunes doivent être exposés aux produits culturels francophones et être en mesure d’en discuter entre eux.

Le défi, c’est qu’au chapitre des produits culturels, la concurrence est forte – les jeunes sont bombardés de musique, de films et de livres en anglais, qui proviennent de partout au monde. Et l’on sait, comme en témoigne l’univers des médias sociaux, les nouvelles générations ont une capacité d’attention extrêmement limitée. Les enseignants qui veulent capter l’attention de leur public n’ont pas la tâche facile – c’est pourquoi il faut multiplier les repères culturels que l’on offre aux jeunes dans leur langue seconde.

Récemment, dans le cadre d’un mouvement en faveur du maintien des quotas de musique francophone actuels à la radio commerciale, Philippe Beaulieu, président de l’Association acadienne des artistes professionnels du Nouveau-Brunswick, a déclaré : « Si on ne s’entend plus, si on ne se lit plus, si on ne se voit plus, on n’existe plus. »Note de bas de page 2 Cela est vrai pour toutes les sphères culturelles – la littérature, le cinéma, la musique, le théâtre. Pour demeurer vivante, la culture francophone doit être bien présente – on doit la voir et on doit l’entendre.

Il y a quelques semaines, j’ai lu une critique littéraire dans le Globe and Mail qui portait sur trois œuvres québécoises traduites en anglais. Un passage de cette critique m’a fait réfléchir. On y disait : « En ce qui concerne les deux solitudes, l’ignorance de la littérature francophone canadienne est là où l’écart est le plus grandNote de bas de page 3. » À preuve, lorsqu’on demande à des gens au fait de la scène littéraire canadienne-anglaise de nommer des auteurs canadiens francophones, il n’est pas surprenant d’obtenir un long silence en guise de réponse.

Dans les écoles et les universités, les responsables des programmes d’enseignement doivent réfléchir à la question suivante : quels sont les artistes francophones canadiens – du Québec, de l’Acadie, des Prairies – que l’on devrait connaitre? Qui sont les incontournables d’hier et d’aujourd’hui?

Traditionnellement, les maisons d’enseignement accusent un retard d’une génération quant à la connaissance de la littérature de l’autre langue officielle. Au moment où étaient populaires les auteurs de Parti Pris, desécrivains qui militaient pour un Québec laïque, libre et socialiste vers la fin des années 60, on continuait d’enseigner les romans Trente Arpents et Menaud, maître-draveur, des œuvres publiées à la fin des années 30.

Selon moi, il est très important que les élèves en immersion ou même en français de base soient exposés à des œuvres contemporaines de chansonniers, d’auteurs et de cinéastes de l’autre culture, autant qu’aux œuvres fondatrices d’un corpus. Évidemment, il est important que tout le monde connaisse La Sagouine, mais l’œuvre d’Antonine Maillet a été publiée il y a déjà plus de 40 ans. Il existe d’autres œuvres porteuses, et il serait injuste envers les élèves de leur donner seulement des produits culturels d’il y a deux générations. En se limitant à La Sagouine, eh bien, on risque de manquer le bateau, et il est moins probable que les élèves s’intéressent à ce qui se fait en français de nos jours et qu’ils s’identifient à une culture francophone actuelle.

En 2019 se déroulera le prochain Congrès mondial acadien, qui aura pour thème « L’Acadie de la mer rouge (qui fait référence à l’ancienne appellation acadienne du détroit de Northumberland). ». Cet événement aura lieu dans le Sud-Est du Nouveau-Brunswick et ici même, à l’Île-du-Prince-Édouard, qui vibrera aux couleurs de l’Acadie pendant deux semaines. La tenue prochaine du Congrès est une excellente occasion de faire découvrir la culture acadienne aux élèves de la province. L’expérience de cet événement pourrait être l’un de ces moments « déclic » dont je vous parlais tout à l’heure, celui qui marquera les élèves à jamais.

Une façon d’intégrer la culture et les connaissances culturelles dans l’apprentissage du français langue seconde serait de favoriser une meilleure collaboration entre les établissements de la majorité et ceux de la minorité. Une telle collaboration permettrait de faire la promotion de la dualité linguistique et de rassembler les communautés anglophones et francophones. Il est important d’aller vers l’autre communauté et de créer de nouveaux liens, de nouvelles associations et de nouveaux projets communs. Les mouvements et les rencontres permettent aux communautés de demeurer dynamiques. Il y a déjà plusieurs exemples de ce type de collaboration à l’Île-du-Prince-Édouard – comme le protocole d’entente entre Canadian Parents for French et la Société Saint-Thomas-d’Aquin. Il est nécessaire de multiplier ce type de collaborations.

Parler au moins deux langues est un atout précieux sur le plan professionnel. Les employeurs sont toujours à la recherche d’une main-d’œuvre bilingue. Ici, dans cette province, se trouvent des bureaux de deux grandes institutions fédérales : le ministère des Anciens Combattants Canada et l’Agence du revenu du Canada. La province dispose également d’une nouvelle loi sur les services en français qui requiert la prestation de services bilingues par des employés bilingues. De plus, l’industrie du tourisme est toujours à la recherche de gens qui connaissent au moins les deux langues officielles. La pertinence du bilinguisme pour multiplier ses possibilités sur le plan professionnel n’est plus à prouver, et les jeunes le savent. En plus d’être convoitées sur le marché du travail, les compétences linguistiques sont de plus en plus recherchées dans les milieux universitaires et politiques.

C’est pourquoi nous devons également faire en sorte que l’apprentissage en français soit offert à tous les niveaux d’études. Les élèves doivent être en mesure de faire des études postsecondaires en français ou dans les deux langues à la fois, et ce, partout au Canada, afin qu’ils puissent s’exercer dans leur langue seconde. Il incombe aux universités et aux gouvernements de leur offrir des stages, ou bien une année scolaire en milieu francophone, ou encore des emplois d’été ou à temps partiel dans le cadre desquels ils pourront se servir de leur langue seconde.

Le bilinguisme est aussi un élément clé pour mieux comprendre notre monde complexe, et il mène au respect, à la tolérance, à la non-discrimination et à l’ouverture d’esprit. La maîtrise de plus d’une langue fait de nous des humanistes; cette maîtrise contribue à l’élaboration d’une société ouverte sur le monde, ce qui est crucial dans un environnement de plus en plus technologique où l’on oublie parfois l’importance d’une bonne communication entre les gens.

L’éducation demeure la pierre angulaire du développement et de la vitalité des communautés linguistiques en situation minoritaire du pays et de la promotion de la dualité linguistique – tant au chapitre de l’apprentissage de la langue que dans l’exposition aux produits culturels qui y sont associés. Notre pays doit fournir un véritable continuum de possibilités d’enseignement dans les deux langues officielles à tous les Canadiens. Il s’agit là d’un élément déterminant qui contribuera à préparer nos jeunes à l’avenir pour qu’ils deviennent des citoyens engagés de leur propre pays et des citoyens du monde.

Je vous remercie et vous souhaite des discussions des plus fructueuses.

Date de modification :
2020-09-18