Notes pour une allocution dans le cadre d’une conférence à l’Association étudiante de l’École nationale d’administration publique

Bilinguisme et biculturalisme – Enjeux contemporains

Gatineau (Québec) Le 7 octobre 2015
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

 

Début de dialogue

Bonjour,

Je voudrais d’abord remercier Raphael Gave de m’avoir offert cette occasion de m’adresser à vous.

D’habitude, je ne donne pas de conférences pendant les campagnes électorales, car, dans le passé, la Loi sur les langues officielles a été un sujet de débat partisan, et des commentaires du commissaire aux langues officielles risquaient de devenir un enjeu électoral. Ce n’est plus le cas.

Au cours de la – longue – campagne électorale, les seules mentions relatives à la politique linguistique portaient sur la participation du chef néo-démocrate aux débats parce qu’on avait prévu plus de débats en anglais qu’en français, et sur la participation du chef libéral dans le débat Munk, où la présence du bilinguisme était incertaine. Ces questions ont été réglées.

Pendant longtemps, les indépendantistes québécois ont cru que l’élection d’un premier ministre anglophone de l’Ouest marquerait le début de la fin de la participation du Québec au Canada, et qu’un tel premier ministre ne serait pas légitime. Pourtant, nous avons un premier ministre anglophone de l’Ouest depuis près de dix ans, et sa légitimité n’a pas été mise en cause. Ses politiques, oui, mais c’est la nature de la démocratie. Parmi les principaux partis capables de former le prochain gouvernement, nous avons trois chefs bilingues qui sont capables de débattre leurs politiques et leurs désaccords autant en français qu’en anglais.

Est-ce que tout cela veut dire que l’on devrait mettre fin à la Loi sur les langues officielles et fermer le Commissariat?

Non, au contraire. Car si la politique linguistique est généralement acceptée et ne pose plus de défi politique, il reste que son application continue d’être un défi administratif.

J’ai accepté cette invitation parce que vous êtes la relève de la fonction publique. C’est vous qui jouez, en tant que professeurs ou gestionnaires de la fonction publique, ou qui jouerez, en tant que futurs fonctionnaires, un rôle primordial dans la promotion de la dualité linguistique au Canada. Avant de poursuivre, permettez-moi de vous dire quelques mots au sujet du mandat et du rôle de mon bureau.

La Loi sur les langues officielles, qui est en vigueur depuis plus de 40 ans maintenant, garantit et protège la dualité linguistique. En tant que commissaire aux langues officielles, j’ai le mandat de prendre tous les moyens à ma disposition pour veiller à ce que les trois objectifs de la Loi soient respectés. Ces objectifs sont les suivants :

  • assurer l’égalité du français et de l’anglais au sein du Parlement, du gouvernement du Canada, de l’administration fédérale et des institutions assujetties à la Loi;
  • appuyer le maintien et l’épanouissement des communautés de langue officielle au Canada;
  • favoriser la progression vers l’égalité de statut et d’usage du français et de l’anglais au sein de la société canadienne.

Je suis un agent du Parlement, ce qui signifie que je relève directement du Parlement, non pas du gouvernement.

La Loi s’applique uniquement aux institutions fédérales; elle ne régit donc pas les gouvernements provinciaux et territoriaux, ni les administrations municipales. Cependant, certaines provinces et certains territoires ont adopté des lois et des politiques pour protéger, dans leur sphère de compétence, le français, l’anglais ou certaines langues autochtones. Par exemple, le Nouveau-Brunswick est une province officiellement bilingue, la Nouvelle-Écosse et l’Île-du-Prince-Édouard disposent de lois sur les services en français, et Terre‑Neuve‑et‑Labrador a mis sur pied son Bureau des services en français.

Deux conditions sont essentielles pour préserver la dualité linguistique de la société canadienne. Premièrement, tout le monde doit comprendre que le français et l’anglais ne sont pas des langues étrangères; ce sont des langues canadiennes. Nos deux langues officielles appartiennent à tous les Canadiens, sans égard à leurs antécédents linguistiques ou au fait qu’ils soient bilingues ou unilingues.

Deuxièmement, la dualité linguistique est une valeur et non un fardeau, et elle doit faire partie intégrante de la fonction publique.

Malheureusement, ce ne sont pas toujours des messages qui sont diffusés par certaines universités canadiennes. Il est totalement contre-productif que le principe d’égalité de nos deux langues officielles dans les politiques publiques ne commence à germer dans la conscience des responsables des politiques publiques que lorsqu’ils doivent faire face à leurs obligations linguistiques en tant que fonctionnaires. Ce n’est pas une façon très durable de faire la promotion de la dualité linguistique. Il faut que cela soit enseigné de façon intrinsèque.

Je voudrais attirer votre attention sur une différence importante. En tant que citoyens, nous sommes en droit de nous attendre à ce que notre gouvernement fasse preuve de leadership lorsqu’il s’agit de faire respecter nos valeurs nationales, et les langues officielles font partie de ces valeurs. Les politiques du Canada en matière de dualité linguistique contribuent non seulement à renforcer notre cohésion sociale, mais nous définissent aussi en tant que Canadiens.

Quand on se lance en affaires publiques au Canada, il est primordial de savoir que la conversation nationale se déroule en français et en anglais, et qu’il faut être en mesure de comprendre nos langues officielles. Il peut être parfois plus ardu de convaincre des anglophones de l’extérieur du Québec de la nécessité de parler français que de convaincre les francophones du Québec de la nécessité de parler anglais. Pourtant, ce qui importe, c’est le bilinguisme d’un bout à l’autre du pays, et c’est ce dont je veux vous parler aujourd’hui. 

J’ai souvent mentionné que la connaissance des deux langues officielles est une composante essentielle du leadership au Canada. Nous avons la chance de vivre dans un pays où l’on peut mener une carrière florissante dans certaines professions et dans certaines régions sans apprendre une langue seconde. Toutefois, pour fonctionner à l’échelle nationale, le bilinguisme devient une compétence cruciale si l’on veut comprendre le pays et communiquer avec les gens d’ici et d’ailleurs, négocier des contrats, courtiser des clients, gérer des employés, et j’en passe.

Dans la fonction publique fédérale, la maîtrise des deux langues officielles est une compétence essentielle en matière de gestion, car les fonctionnaires ont le droit de travailler dans la langue officielle de leur choix dans les régions désignées bilingues, soit la région de la capitale nationale, le Nouveau-Brunswick, une partie de l’Ontario et une partie du Québec.

Avoir prise sur la société dans laquelle on vit est une aptitude essentielle à la survie. Qu’est‑ce qui importe aujourd’hui? Quels seront les grands enjeux de demain? Pour avoir une vue d’ensemble, il faut comprendre les dossiers actuels et savoir comment ils se présentent, et ce, en français et en anglais.

Les médias sont peut-être un miroir imparfait de notre société, mais ils constituent néanmoins le meilleur moyen que nous ayons pour analyser l’actualité. Ce dont les médias parlent nous fait prendre conscience de ce qui est important pour l’avenir immédiat du pays. Il est toujours intéressant de regarder ce qui fait les manchettes au Canada – et la différence selon la langue dans laquelle les nouvelles sont rapportées.

Il arrive très souvent que ce qui fait réagir les gens dans les nouvelles diffère selon qu’ils soient francophones ou anglophones. Cependant, lorsqu’on s’intéresse aux questions de politique publique nationale, il faut être au courant de ce qui fait réagir les gens, d’un bout à l’autre du Canada, dans les deux langues officielles. Pour vous donner une bonne idée de ce qui se dit sur ces questions, vous devez lire ou écouter les médias du Québec – et ceux du reste du Canada – en français ET en anglais.

En tant qu’analystes des politiques, votre travail consistera notamment à comprendre les réactions aux événements dans différentes régions du pays. Vous devrez écouter, à cette fin, Le Téléjournal et The National, Tout le monde en parle, aussi bien que les émissions Question Period ou The West Block. Votre ministre devrait-il aller à Tout le monde en parle? Si oui, comment faut-il le préparer? Si vous n’écoutez pas l’émission – qui est l’une des plus écoutées au Canada – ou si vous n’écoutez que la télévision en anglais, ce sera difficile de bien conseiller votre ministre. De la même façon, si votre ministre reçoit une invitation de Rosemary Barton de Power and Politics ou de Tom Clark de The West Block, il faudrait qu’on sache quel genre d’expérience l’attend. Être un professionnel des affaires publiques au Canada – et même au Québec – et ne parler qu’une langue, cela peut constituer un obstacle à l’avancement professionnel.

Les attitudes à l’égard de la politique linguistique diffèrent selon la langue dans laquelle elle est traitée. Le Canada anglais fait souvent preuve d’indifférence à l’égard de ce qui se dit et se passe en français, tandis que le Canada français éprouve une insécurité linguistique, craignant que la langue française disparaisse. Voilà deux enjeux de taille dont il faut absolument tenir compte dans votre domaine professionnel.

S’il ne fait nul doute que l’anglais constitue la lingua franca de ce début de siècle, le pouvoir d’attraction du français a également augmenté. Les francophones de souche ne sont plus seuls à vouloir maintenir la pertinence du français. En fait, jamais dans l’histoire du français autant de personnes n’ont appris et parlé cette langue, tant à l’échelle nationale qu’internationale. Et cette tendance se confirme au Canada par la popularité sans cesse croissante des programmes d’immersion francophone, d’un bout à l’autre du pays.

La capacité de dépasser la barrière des langues est une compétence clé en leadership dans un pays comme le Canada. C’est ce que je soutiens depuis le début de mon mandat.

En reconnaissant que la maîtrise des deux langues officielles est une compétence essentielle dans l’exercice du leadership, des ministres, des députés et des dirigeants d’organismes fédéraux – tout comme des milliers d’employés fédéraux – ont travaillé fort pour devenir bilingues. Dans quelle mesure utilisent-ils cette compétence pour communiquer publiquement avec les Canadiens? De toute évidence, la maîtrise de l'interaction orale dans les deux langues officielles est une exigence incontournable.

Nous sommes très sensibles à la qualité du langage de nos politiciens lorsqu'ils parlent dans leur langue seconde. Parlez-en à Mme Marois, à M. Harper et à M. Couillard, qui s’est fait critiquer pour n’avoir utilisé que l’anglais dans un discours qu’il prononçait en Islande. Et, après les débats en français, les médias ont fait appel à des linguistes pour effectuer une analyse fine du français de M. Mulcair et de M. Trudeau.

Chaque communauté est trop riche sur le plan culturel pour qu’on s’en désintéresse. Il est très difficile de déchiffrer le dialogue national si on n’en comprend que la moitié. Il est impératif que la prochaine génération de dirigeants au Canada soit capable de communiquer efficacement dans les deux langues officielles du pays.

Faire preuve de leadership en affaires publiques, c'est connaître les milieux francophones et anglophones, d’un bout à l’autre de la province, du pays : les journaux qu’ils lisent, les émissions de télévision qu’ils regardent, les films qu’ils voient et les théâtres qu’ils fréquentent. C’est aussi comprendre leurs blagues.

Le monde évolue rapidement. Il est donc essentiel de disposer d’outils et de politiques souples qui nous permettent de nous adapter à la réalité linguistique actuelle. Les populations vont continuer à se diversifier à un rythme accéléré. Des lois et des outils politiques ont été mis en place pour protéger la langue française, et ils fonctionnent. Mais dans notre économie mondialisée, aucune société moderne ne peut se permettre d’ignorer la lingua franca de son époque. Être bilingue permet de relever de nombreux défis, tant sur le plan personnel que professionnel.

N’oubliez pas que vos valeurs d’aujourd’hui auront une incidence sur les politiques publiques de demain. C’est pourquoi la dualité linguistique doit continuer d’occuper une place de choix dans vos valeurs. L’avenir se trouve dans la polyvalence et la diversité, et le bilinguisme – voire le multilinguisme – est un gage de succès.

Je vous remercie. S’il reste du temps, j’aimerais répondre à vos questions ou vous entendre parler de votre propre expérience de la dualité linguistique.

Date de modification :
2020-09-18