Notes pour une allocution dans le cadre du Forum des nouveaux arrivants des Cantons-de-l’Est

Sherbrooke (Québec) 14 juillet 2015
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

 

Début de dialogue

Bonjour à tous,

Je vous remercie sincèrement de cette invitation.

J’ai toujours l’impression de rentrer chez moi lorsque je reviens dans les Cantons-de-l’Est. D’aussi loin que je me souvienne, je viens dans cette région tous les étés.

Mes parents avaient une propriété à North Hatley, et, durant toute mon enfance, j’y passais mes vacances. Depuis 1986, cette même maison est le havre de paix de ma famille. Au fil de nos allers et retours, des naissances de mes enfants, puis de celles de mes petits-enfants, ma famille et moi nous sommes toujours sentis chez nous, dans les Cantons-de-l’Est.

Mais ce n’est pas toujours évident de se sentir chez soi lorsqu’on arrive dans une nouvelle ville, une nouvelle province – encore moins un nouveau pays. C’est encore plus difficile lorsqu’on ne parle pas la langue de la majorité. C’est la réalité d’un nouvel arrivant anglophone qui doit s’intégrer au Québec, dans une province à majorité francophone.

Pour les immigrants d’expression anglaise, bien s’intégrer à la société québécoise, majoritairement francophone, exige une longue courbe d’apprentissage. Pour les aider, ils se tournent vers les organismes communautaires anglophones, comme l’Association des Townshippers.

Ce soutien est précieux : ces organismes les aident à trouver un emploi, à apprendre le français, les mettent en contact direct avec leur communauté d’accueil. Cet appui fait souvent la différence entre une intégration réussie et une intégration déficiente, qui se solde parfois par un départ de la communauté d’accueil. Trop d’anglophones quittent chaque année le Québec pour s’établir ailleurs au Canada ou à l’étranger – parmi eux, une personne sur huit est un immigrantNote de bas de page 1. Leur départ affaiblit considérablement les communautés anglophones dont ils sont issus, de même que le Québec tout entier. Cette situation ne doit pas passer sous silence.

Malheureusement, la contribution des Québécois d’expression anglaise et des immigrants anglophones n’est pas toujours perçue à sa juste valeur au Québec. On estime parfois, souvent à tort, que les gains de la communauté anglophone du Québec se font au détriment de la langue française. Pourtant, on sait depuis longtemps que les anglophones du Québec ne constituent pas une menace pour la langue française. D’ailleurs, la vaste majorité des Québécois reconnaissent que la connaissance des deux langues officielles est un énorme avantage tant sur le plan personnel que sur le plan professionnel.

Il y a un paradoxe quant à la perception publique de la situation linguistique actuelle dans notre pays. D’une part, les statistiques récentes indiquent, pour le Québec, une hausse du nombre de francophones, de même qu’une hausse, plus légère, du nombre d’anglophones et, pour l’ensemble du Canada, une croissance des communautés francophones en situation minoritaire. Ce sont là de bonnes nouvelles pour les deux communautés linguistiques et pour le Québec. D’autre part, il y a des signes persistants d’un déclin du français. Cela s’explique par la progression constante de la langue anglaise, non seulement comme langue des affaires, mais aussi comme langue du commerce international, de la recherche scientifique, des communications et du divertissement. Cependant, dans le contexte québécois, la minorité anglophone ne doit pas porter le blâme de cette prédominance de l’anglais. Au contraire, dans un tel contexte, la présence des anglophones ici constitue un énorme avantage sur le plan économique. Permettez-moi de m’expliquer sur cette question.

Le Canada, et la société québécoise, a beaucoup à gagner sur les plans social, culturel et économique, à favoriser le développement des communautés de langue officielle. Pour les nouveaux arrivants, il n’y a rien de plus stimulant que de vivre et grandir dans une région où les deux langues officielles cohabitent. Pour les entreprises, pouvoir compter sur une main-d’œuvre bilingue constitue un des principaux atouts pour croître et consolider leur position dans le marché.

De plus en plus d’employeurs canadiens cherchent des employés, quelle que soit leur langue maternelle, qui ont atteint un certain niveau de compétence dans les deux langues officielles. Le bilinguisme est assurément un atout pour les entreprises québécoises.

L’année dernière, le maire de la ville de Québec a affirmé que le manque de bilinguisme cause des maux de tête aux employeurs de sa ville. Selon un sondage mené en 2013 par la Chambre de commerce de Québec, 18 % des employeurs estiment que le manque de bilinguisme constitue le principal problème de la main-d’œuvre.

La demande pour des employés bilingues continuera de croître, et c’est collectivement qu’il faut développer cette capacité. Il faut non seulement aider les nouveaux arrivants à apprendre le français, mais aussi à s’intégrer et à contribuer activement à la société québécoise. Pour y parvenir, nous devons soutenir la communauté anglophone actuelle. La communauté locale représente une valeur ajoutée en tant que communauté d’accueil pour les nouveaux arrivants d’expression anglaise. À cet égard, des organismes communautaires existants, tels que VEQ, Townshippers et YES, font déjà un travail remarquable afin d’accueillir et de retenir les nouveaux arrivants d’expression anglaise qui s’établissent ici par l’entremise de la migration interprovinciale ou de l’immigration. Ces organismes communautaires ont toutefois besoin de financement pour leur permettre de continuer à jouer efficacement ce rôle.

Nous avons également besoin du soutien des entreprises, qui comptent sur les organisations communautaires pour développer une main-d’œuvre bilingue dans une région à prédominance francophone. La région a tout à gagner à augmenter son soutien aux organismes communautaires existants et à financer de nouvelles organisations qui collaboreront pour assurer la prospérité économique du milieu. La santé économique de la région, et de la province, en dépend. Tout un chacun gagne à miser sur le potentiel des nouveaux arrivants.

En misant sur une main-d’œuvre bilingue, le Québec s’ouvre au commerce national et international, et attire les étudiants et les touristes du Canada et du monde entier. Une communauté anglophone forte profitera non seulement au Québec, mais aussi à l’ensemble du Canada.

Les deux communautés linguistiques ont beaucoup à apprendre l’une de l’autre. Toutefois, la vitalité des communautés anglophones du Québec dépend de l’appui qu’elles obtiennent des gouvernements fédéral, provincial et municipaux. Les communautés de langue anglaise constituent, pour la province, une grande richesse sur les plans linguistique et culturel, et elles ont grandement contribué à façonner le Québec moderne. Ces communautés sont de plus en plus bilingues, et leur contribution doit être reconnue. Par contre, certaines communautés hors des zones urbaines ont de la difficulté à attirer un nombre suffisant d’immigrants anglophones pour pallier leur faible taux de natalité et l’exode des jeunes, et pour revitaliser leurs institutions à long terme.

En favorisant le développement des communautés de langue officielle, nous aidons les entrepreneurs et les employeurs à créer des entreprises qui auront un effet positif sur ces communautés. Les initiatives en ce sens, que ce soit dans le domaine des arts et de la culture, de l’éducation ou du tourisme, incitent les jeunes à demeurer dans la région et les étudiants à s’inscrire dans les établissements scolaires, et elles permettent d’attirer des travailleurs et de nouveaux citoyens. D’ailleurs, à cet égard, Mme Rachel Hunting, directrice de l’Association des Townshippers, nous présentera un programme particulièrement intéressant pour les jeunes, intitulé Make Way for Youth, que j’ai bien hâte de connaître davantage.

Il ne faut pas non plus oublier que les entreprises et projets qui émergent de la communauté anglophone et qui connaissent du succès ont un effet d’entraînement qui se répercute à l’échelle de la province et du pays.

Le Commissariat aux langues officielles s’intéresse depuis longtemps à la question de l’immigration dans les communautés de langue officielle. D’ailleurs, mon dernier rapport annuel, déposé en mai dernier, aborde cet enjeu. Une section porte plus précisément sur l’immigration anglophone au Québec. Dans le cadre de ce rapport, j’ai formulé deux recommandations à l’intention du ministre de la Citoyenneté et de l’Immigration. La première vise à ce que le gouvernement fédéral accorde du financement en vue de la réalisation de recherches sur l’immigration dans les communautés anglophones du Québec, et la seconde à ce qu’il établisse clairement des mesures pour favoriser la vitalité des communautés anglophones du Québec par l’entremise de l’immigration, et à collaborer avec le gouvernement du Québec au sujet de l’accroissement de la vitalité de ces communautés. Mon rapport annuel est disponible sur le site Web du Commissariat.

La communauté d’expression anglaise fait partie de l’héritage du Québec et de son avenir, mais joue également un rôle important dans l’économie de la province. Il est temps que le gouvernement du Québec reconnaisse officiellement la valeur ajoutée que représentent les communautés anglophones du Québec dans l’accueil des nouveaux arrivants d’expression anglaise. C’est pourquoi il est important d’assurer leur vitalité et pérennité, et veiller à ce qu’elles obtiennent suffisamment de ressources en vue d’accueillir et de faciliter l’intégration des nouveaux arrivants d’expression anglaise à la société québécoise.

Les organismes de la communauté anglophone doivent être en mesure de poursuivre leur travail afin que tout nouvel arrivant se sente chez lui et participe à la vie collective dès son arrivée au Québec.

Je vous remercie.

Notes de bas de page

note de bas de page 1

Patrimoine canadien et Statistique Canada, « La migration interprovinciale », dans Les langues au Canada : Recensement de 2006, Gatineau, 2013. Version en ligne consultée le 31 mars 2015.

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Date de modification :
2020-09-18