Notes d’allocution pour une rencontre avec le Conseil fédéral du Québec

Montréal, Québec, Le 26 février 2015
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

 

Début de dialogue

Bonjour,

Je vous remercie de m'avoir invité à venir vous rencontrer. C'est toujours un plaisir d'échanger avec les gens qui coordonnent les activités de leur institution au niveau régional.

Nos rencontres nous permettent de jeter un regard sur la façon dont la dualité linguistique devrait être vécue sur une base quotidienne. Elles me donnent aussi la chance d'en apprendre au sujet de pratiques exemplaires et de projets innovateurs que je peux soulever dans le cadre d’autres réunions. Faire la promotion de pratiques exemplaires est un aspect de mon travail que j'aime beaucoup, et votre conseil fédéral est une excellente source. Je vous en remercie.

Marie Lemay a fait du travail exemplaire en tant que présidente du Conseil fédéral du Québec. J'ai travaillé avec Mme Lemay lorsqu'elle était à la Commission de la capitale nationale et j'ai toujours été impressionné par l'exemplarité de son leadership à la CCN, qui excellait dans la prestation de services ainsi que dans l'accueil du public dans les deux langues officielles, et qui veillait à ce que les événements et les documents soient disponibles dans les deux langues officielles.

La région du Québec présente des défis en matière de langues officielles et de communautés linguistiques en situation minoritaire très différents de ceux qui se posent dans les autres régions du pays. Tout comme les communautés francophones en situation minoritaire à l'extérieur de la province, le Québec se préoccupe de la question des langues officielles à l'échelle nationale et interrégionale, mais il faut faire certaines distinctions. Tout d'abord, bon nombre de Québécois ont de la difficulté à comprendre que la minorité anglophone est en fin de compte une minorité. Mon impression a toujours été que, lorsque la société québécoise est confiante et à l'aise avec son rôle de société francophone majoritaire, elle est ouverte, généreuse et inclusive à l'égard de sa minorité anglophone et des autres minorités linguistiques. Lorsqu'elle se sent assiégée et menacée, alors elle ne se sent pas du tout comme une majorité, mais plutôt comme une minorité en Amérique du Nord. Et voilà le paradoxe avec lequel les institutions fédérales au Québec doivent composer. Tout d'un coup, la société québécoise peut passer d'une majorité confiante à une minorité assiégée.

Les communautés d'expression anglaise du Québec affrontent un défi démographique particulier. La génération plus âgée vivait et travaillait au Québec à une époque où il n'était pas nécessaire de parler français pour y arriver. Maintenant que cette génération ne fait plus partie du marché du travail, ses membres sont vulnérables et nécessitent des services sociaux et de soins de santé, des services pas toujours disponibles en anglais, sauf sur l'Île de Montréal. La réalité est bien différente pour les anglophones qui habitent Beaconsfield que pour les anglophones qui habitent Trois-Rivières, Sherbrooke ou Gaspé. De plus, la minorité anglophone a un désavantage que les minorités francophones de partout au pays n'ont pas : les organisations minoritaires anglophones du Québec ne sont pas traitées comme des organisations nationales de la même façon, par exemple, que la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada est traitée comme une organisation nationale.

Je comprends que le Conseil fédéral du Québec a fait de la dualité linguistique un enjeu prioritaire. Ainsi, vous êtes tous d’accord qu'il importe d'influencer, de persuader, d'engager, d'encourager et de donner des moyens d'agir – en anglais et en français – et d'inspirer d’autres à faire de même. Je comprends également qu'un plan d'action pour 2014-2016 est en cours d'élaboration, et qu'il est présentement axé sur la partie V de la Loi sur les langues officielles, qui traite de la langue de travail.

Reculons un peu dans le temps. La Loi sur les langues officielles est entrée en vigueur en 1969. Cependant, ce n'est que lorsque la Loi a été modifiée en 1988 que le droit de travailler dans la langue de son choix dans les régions désignées bilingues a fait son apparition dans la partie V.

Je me risquerais à dire qu'à l'époque, nous n'avions pas complètement réalisé à quel point l'attribution de ce droit aux employés représentait un geste radical. J'oserais même dire que, même aujourd'hui, bon nombre de gestionnaires ne comprennent pas jusqu'à quel point cela influe sur leur travail.

Les fonctionnaires décident rarement de ce qu'ils font au quotidien. Cela leur est plutôt dicté par le gouvernement en poste, le ministre ou le sous-ministre, les lignes directrices du Conseil du trésor, les directives de Travaux publics et Services gouvernementaux, les conventions collectives et même par la Loi sur les langues officielles et la Loi sur l’emploi dans la fonction publique. Toutefois, il y a une chose qu'un fonctionnaire œuvrant dans une région désignée bilingue peut choisir, et c'est sa langue de travail.

Cela va cependant tellement à l'encontre des principes établis qu'il n'est pas surprenant de constater que les fonctionnaires choisissent d’utiliser la langue de la majorité, soit l'anglais hors Québec, et le français au Québec.

Je le répète souvent depuis le début de mon mandat : pour être un leader à la fonction publique, il vous faut pouvoir communiquer dans les deux langues officielles, et vous avez l'obligation et la responsabilité de promouvoir la dualité linguistique. De plus, pour être un leader, il faut savoir faire preuve de respect. Or, au Canada, le dialogue national s'effectue dans les deux langues officielles et s'appuie sur le respect, c'est-à-dire le respect des Canadiennes et des Canadiens unilingues, des communautés de langue officielle, de ceux et celles qui bénéficient des services du gouvernement fédéral ainsi que des gens qui y travaillent.

Le leadership par l'exemple est essentiel. Le message doit venir d'en haut, en particulier en ce qui concerne la langue de travail. Je ne crois pas que les leaders du gouvernement sont toujours conscients de l'ampleur de l'influence de leur attitude envers la dualité linguistique sur leur culture organisationnelle. Chacun de vous joue un grand rôle à cet égard.

Nous sommes tous conscients que la fonction publique traverse encore une période difficile et que de nombreuses institutions font face à une transformation. D'après ce que je comprends, l'une des préoccupations principales dans votre région est qu'en raison du Plan d'action pour la réduction du déficit, plus d'équipes ministérielles sont formées de gens provenant de diverses régions, et adopter le français en tant que langue de travail au sein de ces équipes est de plus en plus difficile. Comme c'est le cas dans d'autres conseils fédéraux, votre organisation a été réduite et rationalisée afin de créer un seul nouveau comité des langues officielles sous l'égide du Conseil fédéral du Québec. Je sais qu'il sera ardu d'assurer la même norme en disposant de ressources moindres et de moins de gens. C'est pourquoi nous devons nous montrer particulièrement vigilants, et aussi pourquoi le leadership est si important, surtout en ce qui concerne les langues officielles à la fonction publique.

Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi certaines personnes et organisations sont plus innovatrices, plus influentes, plus profitables que d'autres? Pourquoi les gens sont-ils loyaux envers certains leaders plutôt qu’envers d'autres? Simon Sinek, auteur et professeur à l'Université Columbia de New York, a écrit un essai intitulé « Commencez avec "pourquoi" » ("Start with Why"). Sa pensée se résume à ceci : « Les gens n'achètent pas ce que vous faites, ils achètent pourquoi vous le faites. »

Selon Sinek, toutes les organisations peuvent décrire ce qu'elles font, et certaines peuvent expliquer de quelle façon elles procèdent, mais très peu d'organisations peuvent préciser pourquoi. Il rejette l'idée qu'elles sont motivées par l'argent ou le profit. Il affirme plutôt qu'elles sont animées par les valeurs qui sont au cœur de leur principe organisationnel. Nous pouvons nous reconnaître dans cette façon de penser.

La dualité linguistique est bien plus qu'une simple obligation : elle est l'une de nos valeurs fondamentales. Tant qu'elle sera considérée comme une obligation, les comportements ne changeront pas. C'est pourquoi nous devons exploiter ce potentiel qui sommeille en nous afin d'avoir une influence sur notre personnel et nos publics.

Ceux qui débutent avec « pourquoi » ne manipulent jamais; ils inspirent. Et ceux qui les suivent ne le font pas parce qu'ils y sont obligés, mais parce qu'ils le veulent bien!

Il n'est pas facile d'être inspirant en période de contraintes, mais cela est plus important que jamais. Lorsqu'il est question de dualité linguistique, tant et aussi longtemps que le « pourquoi » sera « parce que c'est la loi », les comportements des gens ne changeront pas, ni leur perception. La réponse au « pourquoi » doit être « parce que c'est une valeur intrinsèque à toutes les Canadiennes et à tous les Canadiens ».

La dualité linguistique doit demeurer bien présente, malgré cette période de réductions budgétaires et de modifications de programmes. La collaboration est un élément essentiel qui nous permet de cerner les défis à surmonter et les obligations à respecter. Demandez-vous comment vos décisions, même les plus simples, peuvent influer sur la mise en œuvre de la Loi sur les langues officielles. Pensez à l'importance de distribuer des copies de documents de travail dans les deux langues officielles; de faire savoir aux employés qu'ils peuvent choisir la langue officielle dans laquelle ils veulent travailler. Pensez à vous assurer que les réunions sont bilingues : il est de la responsabilité de la personne qui préside la réunion de veiller à ce que chacun comprenne bien ce qui y est dit.

Il y a quelques années, le Secrétariat du Conseil du Trésor a réduit considérablement la taille de son centre d'excellence et a confié les responsabilités liées aux langues officielles aux cadres des institutions. Une des conséquences de ce changement est que les coordonnateurs des langues officielles des ministères se tournent de plus en plus vers le Commissariat aux langues officielles pour les guider. Même si nous sommes très heureux de partager nos pratiques exemplaires avec eux, cette situation nous met dans une position embarrassante. Il n'est pas approprié pour nous, en notre qualité d'agent du Parlement, de donner des conseils sur des situations sur lesquelles nous serons peut-être appelés à enquêter plus tard. Ce ne serait pas juste pour vous, ni pour mes employés chargés de ces enquêtes.

Il y a quelques années, le Secrétariat du Conseil du Trésor a réduit considérablement la taille de son centre d'excellence et a confié les responsabilités liées aux langues officielles aux cadres des institutions. Une des conséquences de ce changement est que les coordonnateurs des langues officielles des ministères se tournent de plus en plus vers le Commissariat aux langues officielles pour les guider. Même si nous sommes très heureux de partager nos pratiques exemplaires avec eux, cette situation nous met dans une position embarrassante. Il n'est pas approprié pour nous, en notre qualité d’agent du Parlement, de donner des conseils sur des situations sur lesquelles nous serons peut-être appelés à enquêter plus tard. Ce ne serait pas juste pour vous, ni pour mes employés chargés de ces enquêtes.

Les cadres doivent veiller à ce que la nouvelle génération de gestionnaires soit prête à occuper des postes de leaders qui incarnent la dualité linguistique comme une valeur fondamentale de la fonction publique, qui ne voient pas cette dualité comme un fardeau ou une tâche à exécuter tirée d'une liste.

La fonction publique doit mettre des pratiques exemplaires en place pour aider les fonctionnaires fédéraux à conserver leurs acquis en langue seconde. En ce sens, les gestionnaires devront peut-être faire preuve de créativité. Prêcher par l'exemple peut grandement contribuer à l'importance accordée aux langues officielles au travail, et parfois les leaders bénéficieraient d'une aide afin de donner un exemple qui inspire leurs subordonnés et les incite à faire de même dans leur vie professionnelle. Laissez-moi vous donner un exemple.

Selon plusieurs études, l'anxiété langagière chez les personnes qui apprennent une langue seconde joue un rôle important dans leur volonté de communiquer dans cette langue. « L'apprentissage d'une langue seconde, qui nécessite une confiance en soi pour communiquer avec des personnes qui parlent la langue, peut être compromis par l'anxiété et la peur d'être jugée négativement par rapport à ses compétences. La volonté de communiquer constitue une prédisposition à engager la communication ou à l'éviter. L'anxiété langagière doit être examinée dans le contexte de l'apprentissageNote de bas de page1. » [traduction] Le répertoire de l'adaptabilité interculturelle, nommé Cross‑Cultural Adaptability Inventory (CCAI) en anglais, est un outil pouvant s’avérer très utile pour déterminer les aptitudes d'une personne ou d'un groupe à communiquer et à échanger efficacement avec des gens provenant d'une autre culture. Cet outil commercial très répandu permet de cerner les forces et les faiblesses des modèles essentiels à la communication et à l'interaction interculturelles, par exemple la résilience émotionnelle, la souplesse et l'ouverture d’esprit. Les dirigeants de la fonction publique peuvent s'en servent pour appuyer les employés désireux d'acquérir et de parfaire leurs compétences en langue seconde. On peut également l'utiliser pour établir de nouvelles pratiques langagières exemplaires adaptées notamment à des régions, contextes et ministères particuliers.

Les gestionnaires qui font preuve de leadership n'hésitent pas à dépasser le cadre de leurs responsabilités linguistiques lorsqu'ils en ont l'occasion. Trouvez la réponse au « pourquoi » vous faites ce que vous faites, et réfléchissez bien à la différence entre « obligation » et « valeur ». La réussite de la politique linguistique au sein de votre ministère dépend de votre comportement et des messages que vous véhiculez. Soyez proactifs; c'est une question de respect. Les bons leaders sont toujours respectueux.

Je vous remercie. Si le temps le permet, je voudrais maintenant répondre à vos questions ou vous entendre parler de vos propres expériences en matière de dualité linguistique.

Footnotes

Footnote 1

Debra M. Hardison, « Changes in Second-Language Learners’ Oral Skills and Socio-Affective Profiles Following Study Abroad: A Mixed-Methods Approach », The Canadian Modern Language Review, vol. 70, no 4, novembre 2014, p. 418.

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Date de modification :
2020-09-18