Notes en vue de la diffusion des actes du Colloque international Langue et territoire de 2010

Sudbury (Ontario), le 1er mai 2014
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi


Début de dialogue

Bon après-midi.

C’est pour moi un grand plaisir de me trouver à nouveau ici à l’Université Laurentienne. Ma dernière visite au Grand Sudbury remonte à 2010, lorsque j’avais été invité à présider le Colloque international Langue et territoire. Ce fut pour moi un privilège extraordinaire de jouer le rôle de président honoraire d’un événement qui a accueilli certains des plus grands experts au monde, lesquels œuvrent au point fascinant où convergent langue, politiques et culture.

Quatre ans plus tard, la riche somme d’idées et d’analyses spécialisées présentée au Colloque a inspiré la production de trois suppléments impressionnants de la Série monographique en sciences humaines. Je félicite le professeur Ali Reguigui, et les professeurs agrégés Julie Boissonneault et Norman Cheadle, pour avoir entrepris ce vaste projet en qualité d’éditeurs, et je remercie aussi les nombreux chercheurs talentueux qui ont consacré tant de savoir, de temps et d’énergie à concrétiser la publication des volumes Études en aménagement linguistique, Espaces littéraires et Études en sociolinguistique urbaine.

Au Colloque, j’avais également eu l’insigne honneur de prononcer le discours d’ouverture, et l’immense plaisir de prendre part à une discussion en groupe sur les espaces linguistiques, aux côtés de mes homologues commissaires aux langues provinciaux et territoriaux de l’Ontario, du Nouveau-Brunswick, des Territoires du Nord Ouest et du Nunavut. En fait, cette rencontre de tous les cinq commissaires aux langues marquait notre toute première réunion tous ensemble en un même lieu. Je garde un vif souvenir de l’enthousiasme et de la fierté des organisateurs du Colloque, membres de votre université, qui nous avaient fait venir tous ensemble, en même temps que bon nombre des meilleurs spécialistes au monde sur le sujet de la langue et du territoire. Du début à la fin, cette expérience a enrichi ma compréhension des grands progrès réalisés par la communauté francophone du Grand Sudbury, ainsi que de la profondeur de son enracinement historique ici même dans le nord de l’Ontario.

Je voudrais vous livrer quelques réflexions sur la politique langagière canadienne et sur nos communautés de langue officielle en situation minoritaire. Le Canada est un pays complexe, comme l’a souvent répété John Ralston Saul, et nos problèmes de langue le sont tout autant. Pour prendre un exemple, la Loi sur les langues officielles s’applique au gouvernement fédéral et aux institutions fédérales, mais non aux institutions provinciales ou aux municipalités.

Ainsi, un examen de notre propre espace linguistique nous permet d’observer que l’approche canadienne abonde en paradoxes. Le Nouveau-Brunswick est officiellement bilingue. Le Québec est officiellement unilingue, le français en étant la langue officielle. L’Ontario dispose de la Loi sur les services en français, qui exige que certains services provinciaux soient fournis en français dans les régions désignées. Le Nunavut compte trois langues officielles, soit l’anglais, le français et l’inuktitut. Dans le reste du Canada, on note toute une série de modalités différentes pour assurer des services en français, tandis que, dans le cas de la Colombie Britannique, les tribunaux provinciaux refusent les documents rédigés en français.

Les provinces, territoires et municipalités ont beaucoup à gagner – sur le plan social, culturel et économique – en encourageant leurs communautés de langue officielle à se développer et à faire mieux connaître leur présence, leur langue et leur apport historique. Même si certaines provinces se sont dotées de lois ou de politiques sur les services en français, elles ont tardé à reconnaître qu’elles avaient, elles aussi, une responsabilité envers leurs communautés de langue officielle. Le grand nombre de poursuites intentées sur des questions de langue est une confirmation discrète d’une situation regrettable.

La visibilité d’une communauté est l’un des indices de sa vitalité. Comme je l’ai dit il y a quatre ans lors du Colloque international Langue et territoire, les membres des minorités de langue officielle, comme la communauté francophone du Grand Sudbury, doivent pouvoir vivre, voir et entendre dans leur langue. La communauté peut, en accroissant la visibilité de la langue minoritaire – en l’occurrence le français –, poursuivre son épanouissement et renforcer son pouvoir démographique au moyen des possibilités économiques et de l’immigration. C’est pourquoi j’ai ressenti un tel plaisir hier à en apprendre davantage au sujet de l’ACFO du grand Sudbury, et de sa campagne « J’affiche aussi en français » qui encourage les entreprises locales à afficher des pancartes bilingues, à engager un personnel bilingue et à annoncer dans les deux langues officielles. J’y vois un exemple merveilleux du leadership manifesté par l’ACFO et de l’avenir éclatant qu’il assure aux francophones de la région.

De tels efforts de sensibilisation à la présence francophone expliquent le grand nombre d’institutions publiques dans la province qui arborent fièrement des enseignes en français ou des symboles franco-ontariens, par exemple le drapeau vert et blanc franco ontarien qui flotte au sommet de l’hôtel de ville du Grand Sudbury. Cette importante visibilité de vos symboles dans des lieux publics suscite un sentiment de fierté et prouve que les deux communautés de langue officielle peuvent coexister au profit de tous.

Selon le recensement de 2011, l’immigration joue un rôle croissant dans la vitalité des communautés de langue officielle en situation minoritaire au Canada. Si ce fait peut être vu comme une difficulté sur la voie de l’accroissement du bilinguisme, il constitue aussi une excellente occasion pour les communautés de langue officielle possédant des ressources suffisantes et ayant prouvé leur capacité d’accueil des nouveaux immigrants – dont beaucoup éprouvent de fortes difficultés à leur arrivée dans leurs nouvelles communautés.

Je me suis fortement intéressé au rôle joué par l’immigration dans le renforcement démographique et identitaire des communautés de langue officielle. Depuis quelques années, le Commissariat a établi que l’immigration est un facteur important du développement de beaucoup des communautés de langue officielle en situation minoritaire, dont celles du Grand Sudbury, de Halifax, de Winnipeg, de Calgary, de la Colombie-Britannique, de la Saskatchewan et de différentes communautés anglophones au Québec. Dans la quasi-totalité des cas, un lien direct est constaté entre l’importance de la diversité de la communauté et sa vitalité.

Mais si nos communautés de langue officielle sont plus solides qu’il y a dix ans, leur avenir demeure incertain. Dans cette optique, l’une de mes priorités stratégiques dans les deux années et demie à venir sera la question de l’immigration vers les communautés francophones à l’extérieur du Québec. Souvent, ces communautés ne disposent pas de ressources suffisantes pour apporter une aide efficace aux nouveaux arrivants, lesquels ne comprennent pas toujours les complexités de la réalité linguistique du Canada – une réalité très différente de l’approche purement territoriale qui est la règle dans les autres pays.

Comme l’immigration est la clé de l’avenir des communautés de langue officielle en situation minoritaire du Canada, certaines des récentes décisions du gouvernement fédéral sont préoccupantes. Je note en particulier que la décision de Citoyenneté et Immigration Canada de fermer des bureaux régionaux et de réduire le budget du programme de forum d’emploi Destination Canada accroît d’autant la difficulté des communautés francophones à attirer des nouveaux arrivants et à tirer profit du potentiel offert par l’immigration. Le Commissariat étudie l’effet global que ces coupures peuvent exercer sur les communautés de langue officielle, surtout celles dont les effectifs baissent en conséquence du vieillissement de la population et du départ des jeunes. Si ces décisions ont les moindres effets pernicieux, je serai le premier à rappeler au gouvernement les obligations que lui impose la partie VII de la Loi sur les langues officielles.

L’éducation demeure à la base de l’existence des communautés de langue officielle du Canada. Loin d’être un privilège, l’accès à l’instruction en français est un droit et aspect essentiel, garanti par l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés en vue d’assurer le développement et la vitalité, dans tout le pays, des communautés de langue officielle en situation minoritaire. Je crois fermement que nous devons offrir aux élèves un continuum d’éducation, de l’école primaire à l’université, dans la langue minoritaire.

À quelques exceptions près – notamment l’Université Laurentienne et l’Université d’Ottawa –, il est très rare que les universités en milieu de langue majoritaire offrent une instruction en français dans une variété de disciplines. Comme par ailleurs bon nombre de Canadiens, y compris certains de nos représentants élus au Parlement, ne distinguent qu’avec peine la notion d’instruction dans la langue de la minorité officielle de la notion d’immersion française, il est possible que les francophones hors du Québec estiment que la majorité comprend mal les enjeux de leur situation. Pour ma part, je persiste à recommander au gouvernement fédéral de faire comprendre aux universités ses besoins élevés en diplômés bilingues qui peuvent bien communiquer dans les deux langues officielles lorsqu’ils se joignent à la fonction publique. Grâce à votre engagement envers les progrès du savoir, vos recherches à titre d’universitaires peuvent aussi aider les gouvernements à prendre des décisions plus avisées, qui favoriseront la planification langagière adaptée aux besoins des communautés de langue officielle.

Deux conditions essentielles assurent la pérennité de la dualité linguistique dans la société canadienne. Premièrement, tout le monde doit comprendre que le français et l’anglais ne sont pas des langues étrangères, mais bien des langues canadiennes. Nos deux langues officielles appartiennent à tous les Canadiens, sans distinction d’antécédents linguistiques, qu’ils soient bilingues ou unilingues. Deuxièmement, la dualité linguistique n’est pas un fardeau, mais une valeur qui est chère à beaucoup de Canadiens. Il incombe donc à chacun de nous de la mettre en valeur et de la renforcer, surtout là où des francophones et des anglophones vivent en milieu minoritaire.

Enfin, je tiens à saluer les contributions de tous les chercheurs dévoués, comme vous, qui œuvrent dans la langue minoritaire. Par votre travail – qu’il soit historique, linguistique, sociologique, politique ou scientifique –, vous contribuez à la création d’espaces linguistiques pour les francophones. Félicitations à tous ceux qui ont participé à la diffusion de ces actes.

Pour finir, je vous remercie de votre attention. Je me ferai un plaisir de répondre à toutes vos questions.

Merci, thank you.

Date de modification :
2020-09-18