Notes pour une allocution à l’Association canadienne-française de l’Ontario du grand Sudbury sur le lancement de la campagne de sensibilisation « J’affiche aussi en français »

Sudbury (Ontario), le 30 avril 2014
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi


Début de dialogue

Bonjour.

C’est pour moi un réel plaisir d’être de retour dans la Ville du Grand Sudbury. Je remercie Joanne Gervais et tous les membres de l’Association canadienne-française de l’Ontario du grand Sudbury de leur invitation et de leur accueil.

La dernière fois que je suis venu ici, c’était en 2010 lors du Colloque international Langue et territoire à l’Université Laurentienne, alors que je participais à un panel en compagnie de mes homologues de quatre provinces canadiennes. À cette occasion, nous avons tous pu mieux constater les progrès réalisés par la communauté francophone du Grand Sudbury et ses racines profondes dans la région. Deux ans plus tard, en 2012, avait lieu la conférence annuelle des champions des langues officielles qui a réuni 50 représentants de divers ministères et tous ont été impressionnés par la vitalité de la présence francophone à Sudbury.

Nous pouvons certainement affirmer que l’une des communautés de langue officielle en situation minoritaire les plus dynamiques au Canada s’est développée ici depuis l’arrivée des premiers francophones en 1883, année même de la fondation de Sudbury. Deux cent soixante-huit ans plus tôt, les explorateurs Brûlé et Champlain avaient pagayé la rivière située juste au sud de la ville et qui a pris le nom de rivière des Français. Ces pionniers de langue et de culture françaises l’ignoraient peut-être, mais ils ouvraient alors la région au commerce, créant des occasions d’affaires pour tous ceux qui vivaient sur les rives de ce cours d’eau et ceux qui allaient suivre dans leurs canots.

Aujourd’hui, la région du Grand Sudbury abrite une communauté franco-ontarienne prospère et extrêmement fière de son histoire, de sa culture, de ses institutions francophones et de sa contribution à la vie sociale et économique de la région. J’appuie sans réserve l’ACFO et ses organisations partenaires qui jouent un rôle actif dans le développement et la croissance des organismes francophones dans la région et au-delà. Elles ont grandement aidé à faire de cette ville ce qu’elle est aujourd’hui et elles contribueront à forger son avenir, et c’est grâce à elles que nous sommes réunis aujourd’hui au Collège Boréal, l’une de vos grandes institutions.

On m’a demandé de parler de votre toute nouvelle campagne « J’affiche aussi en français », qui vise à sensibiliser les entreprises privées et les entrepreneurs de Sudbury aux avantages de communiquer avec les francophones dans leur langue. Tout d’abord, je félicite le conseil d’administration et tous les membres de l’ACFO qui ont investi temps et énergie pour développer et mettre en œuvre cette initiative. Des organisations de base comme l’ACFO comprennent mieux que toute autre le rôle de l’entreprise privée pour assurer la vitalité de la communauté.

Les entreprises qui font les efforts nécessaires pour servir leurs clients dans la langue officielle de leur choix profitent d’un avantage concurrentiel certain. Les entreprises qui veulent réussir dans le marché canadien sont plus concurrentielles lorsqu’elles utilisent les deux langues officielles, car les consommateurs préfèrent généralement être servis dans leur langue maternelle et se sentent alors plus en confiance. Cela est vrai non seulement pour les Canadiens unilingues, mais également pour ceux qui maîtrisent les deux langues officielles, comme c’est le cas de nombreuses personnes du Grand Sudbury.

La langue est bien plus qu’un simple moyen de communication. Elle est fortement liée à l’identité personnelle. Pour reprendre les mots du regretté Nelson Mandela : « Si vous parlez à une personne dans une langue qu’elle comprend, vous vous adressez à sa tête. Si vous lui parlez dans sa langue maternelle, vous vous adressez à son cœur ». Ces mots sont et seront toujours pertinents.

Certaines entreprises canadiennes tiennent pour acquis qu’à l’extérieur du Québec, elles peuvent se permettre de ne fonctionner qu’en anglais. Pourtant, une étude menée au Québec et en Finlande a démontré que les clients qui sont servis dans la langue de leur choix sont prêts à payer plus pour un produitNote de bas de page 1. D’autres chercheurs ont découvert que, lorsque les entreprises fournissent de la documentation dans la langue que les consommateurs maîtrisent le mieux, ces derniers traitent l’information plus efficacement et en ont un souvenir plus vivaceNote de bas de page 2. Une autre étude publiée en 1996 dans le Journal of Advertising Research a montré que les messages sont plus susceptibles d’être reçus favorablement s’ils sont dans la langue maternelle du clientNote de bas de page 3. Par ailleurs, des entreprises internationales établies dans la péninsule acadienne, dans le nord du Nouveau-Brunswick, ont mené des études de marché au Canada et constaté qu’il y a des avantages à annoncer en français et en anglais.

Communiquer dans leur langue avec les consommateurs de langue officielle minoritaire est une pratique commerciale avisée. De nombreux dirigeants d’entreprise le savent et sont ouverts à cette idée, mais l’approche retenue pour ce faire doit être appropriée. Je sais que vous tentez de sensibiliser les entreprises nouvellement établies dans la région, comme Target. Grâce à votre attitude positive, cette entreprise a démontré une ouverture envers l’affichage dans les deux langues, l’embauche d’employés bilingues et l’offre active en personne. Je constate également que vos démarches auprès du Milestones Grill and Bar ont incité l’entreprise à envisager la possibilité d’avoir ses menus dans les deux langues et d’embaucher du personnel bilingue.

Je n’insisterai jamais trop sur les avantages pour les entreprises d’intégrer la dualité linguistique dans leur plan d’affaires. Pourtant, bon nombre d’entre elles semblent hésiter encore à le faire. Il y a deux ans, à Moncton, les conseillers municipaux ont pris les choses en main et mis en œuvre une campagne de sensibilisation pour inciter les entreprises locales à accroître l’affichage bilingue dans le centre-ville de sorte qu’il passe de 22 à 30 % de l’affichage total sur une période de cinq ans. On le voit, même dans une province officiellement bilingue, le changement peut parfois être lent.

Historiquement, c’est une entreprise américaine présente au Canada, la compagnie Kellogg’s, qui a été l’une des premières à comprendre les avantages de s’adresser aux Canadiens dans les deux langues officielles. En 1907, à peine un an après la fondation de la compagnie et quelque 60 ans avant l’adoption de la Loi sur les langues officielles, Kellogg’s a décidé de son propre chef et malgré la croyance populaire de mettre les renseignements sur ses produits en français et en anglais sur ses boîtes de céréales vendues au Canada. Depuis, de nombreuses entreprises ont compris que le Canada est un pays bilingue et que cela entraîne certaines obligations.

L’élément clé de la campagne « J’affiche aussi en français », c’est bien sûr les membres de l’ACFO et l’ensemble de la communauté francophone de Sudbury, de même que les nombreux francophiles de la région. En complément du travail exemplaire que vous faites sur le plan organisationnel, la campagne doit toucher davantage la base et mobiliser chacun d’entre vous. Il faut donc que les membres de la communauté fassent des efforts concertés pour demander aux entreprises d’avoir un affichage bilingue, d’embaucher des employés bilingues et d’annoncer dans les deux langues officielles.

Cela envoie un message très simple : pouvoir servir les clients et les consommateurs dans la langue officielle de leur choix est bon pour les affaires. Très peu de facteurs motivent autant une entreprise à changer que la perspective d’accroître ses revenus. Parler l’autre langue officielle est aussi une marque de respect et un signe d’hospitalité. Cela dit, la majorité des entreprises en situation linguistique majoritaire n’offrent des services bilingues que lorsque les citoyens en font la demande, exactement comme vous le faites.

Pour bien montrer à quel point les questions de langue prennent une importance de plus en plus grande dans les pays industrialisés, le National Centre for Languages, estime que les petites et moyennes entreprises d’Europe perdent environ 150 milliards de dollars chaque année en raison de la méconnaissance des langues. Ici au pays, une étude du Conference Board du Canada menée en juin 2013 et portant sur le bilinguisme et le commerceNote de bas de page 4 conclut que l’utilisation des deux langues officielles présente pour l’ensemble du pays des avantages économiques importants.

Pour réussir dans un environnement commercial de plus en plus concurrentiel et vulnérable au risque, les entreprises ne peuvent plus se préoccuper uniquement d’orientations stratégiques, de finances, de plans de marketing et de ressources humaines. Elles doivent également s’intéresser aux questions linguistiques, car c’est là un enjeu crucial pour leurs activités, surtout dans le cas des entreprises qui offrent des services directs aux consommateurs.

Ainsi, une étude du Commissariat sur la dualité linguistique dans la capitale nationale révèle qu’un grand nombre de magasins de détail d’Ottawa souhaitent sincèrement améliorer leurs services en français, mais ne disposent pas de l’expertise ou des ressources nécessaires. Dans une telle situation, vos appels aux dirigeants d’entreprises pour qu’ils embauchent des employés bilingues peuvent contribuer à améliorer les choses.

Je vois plusieurs similitudes entre le Grand Sudbury et la capitale nationale. Ici comme à Ottawa, la vitalité de la communauté francophone tient à beaucoup plus qu’à son poids démographique. Comme Ottawa, Sudbury est accueillante envers les immigrants et des néo-Canadiens de diverses communautés veulent envoyer leurs enfants à l’école française. Des parents m’ont dit qu’ils se sentent plus Canadiens parce que leurs enfants parlent les deux langues officielles. Comme Ottawa également, Sudbury est bien positionnée pour unir anglophones et francophones, mais il faut pour cela que les deux communautés désirent faire la moitié du chemin.

La vitalité d’une communauté s’appuie sur sa visibilité. Bon nombre d’organisations publiques dans la province affichent fièrement les symboles chers aux Franco-Ontariens et une signalisation en français. Ainsi, la Ville du Grand Sudbury a installé le drapeau franco-ontarien à l’hôtel de ville en 2006. Cette visibilité, de même que la fierté que vous ressentez en voyant ces symboles constituent non seulement une expression de l’identité de votre communauté, mais témoignent également du fait que les communautés des deux langues officielles peuvent coexister au bénéfice de tous. Au Canada comme à Sudbury, les langues française et anglaise cohabitent, s’enrichissent l’une l’autre et donnent une valeur ajoutée tant aux organisations publiques qu’aux entreprises.

Des millions de Canadiens connaissent, par expérience, les avantages qu’il y a à parler français et anglais. C’est bon pour le commerce et c’est bon pour le tourisme; c’est bon pour l’intellect et c’est bon pour les affaires. J’ai confiance que, grâce au soutien constant de vos alliés et partenaires de la région, les entreprises locales comprendront les nombreux avantages du bilinguisme. J’invite également la Ville du Grand Sudbury à appuyer de toutes les façons possibles la campagne de l’ACFO, que ce soit en lançant un appel aux entreprises pour qu’elles intègrent le bilinguisme à leur plan d’affaires ou en demandant au ministère du Patrimoine canadien d’étendre son Projet Aide aux entreprises à la ville du Grand Sudbury.

« J’affiche aussi en français » constitue un exemple extraordinaire du leadership de l’ACFO et de sa capacité à assurer un brillant avenir aux francophones. Je félicite le conseil pour les efforts qu’il a déployés jusqu’à présent et je salue tous ceux qui, depuis plus de 100 ans, ont fait la promotion du français et contribué à renforcer la présence de la langue française dans le nord de l’Ontario.

Merci.

Notes de bas de page

Note de bas de page 1

Jonas Holmqvist, « Consumer language preferences in service encounters: A cross-cultural perspective », Managing Service Quality, vol. 21,  2, 2011, p. 188.

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Note de bas de page 2

Claudia Dolinsky et Richard A. Feinberg, « Linguistic barriers to consumer information processing: Information overload in the Hispanic population », Psychology and Marketing, vol. 3,  4, 1986, p. 261-271.

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Note de bas de page 3

Peter Roslow et J.A.F. Nicholls, « Targeting the Hispanic Market: Comparative Persuasion of TV Commercials in Spanish and English », Journal of Advertising Research, vol. 36,  3, mai-juin 1996, p. 67-77.

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Note de bas de page 4

CEDEC/RDÉE Canada, Selon une étude du Conference Board du Canada : La connaissance des langues officielles : un atout pour l’économie canadienne!, le 19 juin 2013.

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Date de modification :
2018-09-13