Notes pour une allocution au Grand rassemblement de l’éducation en français 2014

Ottawa (Ontario), le 11 avril 2014
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

 

Beginning of dialog

Commissaire Boileau, Monsieur Giroux, Monsieur Couture et vous tous, délégués estimés provenant de partout au Canada, bonjour.

J’aimerais remercier les organisateurs de cette conférence de m’offrir l’occasion de vous adresser la parole aujourd’hui. Je tiens d’abord à féliciter les leaders et champions de l’enseignement en langue française pour leur engagement et leurs efforts soutenus envers le développement des communautés de langues officielles. Votre présence ici en grand nombre est la preuve manifeste du dynamisme des communautés.

Cette conférence nous offre une occasion unique de discuter de nos réussites et des difficultés auxquelles nous nous sommes heurtés dans toutes les régions du pays, tout comme elle nous permet de tracer un portrait d’ensemble de la situation. Je crois fermement que la dualité linguistique est une valeur chère  au Canada. Chacun d’entre nous doit contribuer à la préserver et à l’affermir, particulièrement là où les francophones sont en situation minoritaire. La connaissance des deux langues officielles est importante pour les jeunes Canadiens et Canadiennes qui préparent leur avenir. L’accès à l’enseignement en français est une composante essentielle au maintien du dynamisme des communautés francophones.

L’école de langue française est au cœur de la communauté et elle est le moteur à la source de sa vitalité. Sans une école dynamique et pleinement fonctionnelle, une communauté linguistique se trouve contrainte à vivoter pendant que le monde qui l’entoure progresse à vive allure. De plus, une école active est un facteur rassembleur pour toute la communauté.

Lorsque je dis que l’école est la force motrice dans la poursuite du développement de la communauté, je reconnais aussi l’engagement des femmes et des hommes qui se dévouent corps et âme à la réussite de leurs élèves, afin de faire d’eux de jeunes francophones fiers de leur identité et capables de contribuer à façonner le monde de demain. L’engagement des champions et décideurs clés en éducation réunis ici représente en quelque sorte le carburant faisant tourner le moteur. C’est ce qui mobilise l’école et l’habilite à jouer son rôle pédagogique et identitaire. Et il s’agit bien de l’école citoyenne que vous appelez de vos vœux depuis plusieurs années.

En milieu minoritaire, les défis à relever ne manquent pas. Un bon nombre de facteurs sociaux, démographiques et financiers influent sur les communautés francophones dont ils fragilisent l’identité. Dans bien des cas, certaines contraintes peuvent devenir un atout. Elles renferment un potentiel de développement si l’on en prend bien la mesure.

Je suis habituellement d’un tempérament prudemment optimiste. En matière d’enseignement en langue française, je crois qu’il y a raison de l’être. Ce qui semble être une menace pour des communautés à première vue peut, au contraire, s’avérer une occasion à ne pas laisser passer. Comme je l’ai dit plus tôt, le fait d’être en milieu minoritaire apporte son lot de défis. Je n’ai pas besoin de vous expliquer bien longtemps ce que cela veut dire car vous vivez cette expérience minoritaire tous les jours. Cependant, il y a certains défis qui peuvent renfermer un potentiel de mobilisation ou même être source de vitalité.

Laissez-moi aborder certaines questions qui, semble-t-il, sont problématiques pour les communautés francophones. Prenons la démographie comme exemple. En excluant le Québec, les francophones composaient 7 p. 100 de la population canadienne en 1951. Leur poids démographique était de 5 p. 100 en 1981, et de 4 p. 100 en 2011. Ces données en inquiètent plusieurs. Je ne crois pas que les pourcentages doivent définir la vitalité d’une communauté. Je ne partage pas non plus la lecture pessimiste qui est souvent faite de ces données.

En deux générations, il y a eu une forte croissance démographique en milieu minoritaire. Les personnes de langue maternelle française hors Québec sont passées de 700 000 en 1951 à 900 000 en 1981. Au dernier recensement, on dénombrait plus d’un million de francophones hors Québec. Il s’agit d’une croissance nette de 28 p. 100, plus de 48 p.100 par rapport à 1951.

En plus de cette croissance brute, je vois aussi un renforcement de la solidarité et de la mobilisation des communautés francophones avec des citoyens bien plus visibles maintenant qu’elles ne l’étaient en 1961 ou en 1971. Bien qu’ils soient en milieu minoritaire, les francophones ne disparaissent pas pour autant. Leurs communautés s’agrandissent lentement mais sûrement.

Et par ailleurs, il ne faut pas oublier les avancées juridiques : la loi fédérale sur les langues officielles en 1969, le renforcement de la Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick – loi 88 – en 1981, la Charte canadienne des droits et libertés en 1982, la Loi sur les services en français en Ontario – loi 8 – en 1986, en plus de toutes les dispositions garantissant les services en français dans les autres provinces ou territoires. De même, dans la foulée des causes Mahé en 1990, Arsenault-Cameron en 2000 et Doucet-Boudreau en 2002, on a pu constater des progrès en matière de droit à l’enseignement en français.

Prenons comme deuxième exemple l’exogamie, c’est-à-dire les couples mixtes sur le plan linguistique. Plusieurs recherches voient l’exogamie comme une des principales sources du déclin démographique des francophones. Il est vrai, selon les données statistiques, qu’il est plus probable de transmettre la langue française à un enfant si les deux parents sont francophones.

L’exogamie est une réalité des communautés en milieu minoritaire. Une proportion importante des enfants qui fréquentent vos écoles ont au moins un parent anglophone ou allophone. En Ontario, le taux d’exogamie en 2006 était de 60 p. 100 pour les jeunes de 18 ans et moins. Dans la plupart des autres provinces – sauf au Nouveau-Brunswick et au Manitoba – de 70 à 80 p. 100 des enfants de moins de 18 ans ont un parent qui a une langue maternelle autre que le français.

Par contre, l’exogamie ne signifie pas que les enfants vont nécessairement s’assimiler ou perdre leur héritage culturel. Regardons l’évolution des taux de transmission de la langue française aux enfants de moins de 18 ans issus de couples exogames. En comparant les données de 2006 à celles de 1971Footnote 1, on observe une amélioration importante et généralisée. En l’espace d’une génération, toutes les provinces ont réussi à doubler le taux de transmission du français aux enfants de couples exogames. Il s’agit d’une belle réussite et d’une tendance positive.

Je reconnais par contre que les taux restent relativement bas. En 2006, les parents exogames réussissent à transmettre le français à 1 enfant sur 5 au Manitoba et à 1 enfant sur 4 en Ontario. Je crois qu’on pourrait faire mieux. En fin de compte, je suis du même avis que Rodrigue Landry et la Commission nationale des parents francophones qui jugent qu’il y a un « potentiel caché » dans l’exogamieFootnote 2. Il faut prendre les bons moyens.

Passons à un autre exemple, soit celui de l’immigration. Une des raisons pour lesquelles le poids démographique des francophones en milieu minoritaire a diminué au cours des 20 dernières années est notamment l’arrivée de nouveaux immigrants. En effet, environ 250 000 immigrants s’établissent au Canada chaque année. Vos leaders et organismes porte-parole reconnaissent que l’apport d’immigrants francophones peut s’avérer un grand bénéfice. Il s’agit à la fois d’un apport en capital humain, d’un ressourcement démographique, voire d’une diversité créatrice pour les communautés francophones alors que celles-ci s’ouvrent à cette même diversité. Aujourd’hui, vos écoles sont des milieux d’accueil et d’intégration pour les néo-Canadiens. Les écoles de langue française à Calgary, Ottawa, Regina ou Halifax accueillent de plus en plus de francophones de divers horizons linguistiques. Il s’agit d’une grande richesse. L’apport positif des immigrants au réseau associatif est indéniable.

Évidemment, l’immigration pose aussi certains défis pour les communautés, qui se transforment de communautés canadiennes-françaises en communautés francophones. Les politiques en immigration et les conditions économiques ne favorisent pas l’établissement d’un nombre équitable d’immigrants francophones dans vos communautés. Il s’agit d’une problématique que j’observe attentivement. Je compte m’assurer que le gouvernement fédéral et ses partenaires provinciaux comprennent l’importance de l’immigration pour les francophones et qu’ils travaillent avec vous pour renforcer la vitalité des communautés.

Une des activités importantes dans laquelle vous êtes bien engagés est la promotion de l’école de langue française et le recrutement. Vous travaillez d’arrache-pied à informer les parents ayant droit à une éducation en langue française pour leurs enfants afin de recruter un maximum d’élèves. Les inscriptions dans vos écoles au cours des 10 dernières années demeurent assez stables au niveau national, avec près de 145 000 inscriptions par année. Vous avez un réseau scolaire bien établi.

Bon an mal an, il y a plus de 300 000 jeunes Canadiens et Canadiennes, surtout de langue anglaise, qui suivent des cours d’immersion. Ces programmes sont des outils indispensables pour améliorer les compétences linguistiques des enfants dans les deux langues officielles. Certains jeunes francophones s’y trouvent aussi, pour diverses raisons.

Certains voient les programmes d’immersion comme une menace à l’école de langue française dans la mesure où elles grugent les inscriptions. Par contre, je crois qu’avec un peu de recul et surtout à plus long terme, nous pourrons reconnaître les grands bénéfices de ces programmes qui permettent à vos concitoyens anglophones ou allophones d’apprendre le français. Cela représente un grand avantage pour la francophonie.

Partout au pays – et même au Parlement – les Canadiens et Canadiennes ont encore de la difficulté à faire la différence entre l’enseignement dans la langue de la minorité et l’immersion linguistique. Les deux systèmes profitent à des clientèles différentes et ont des fins et des objectifs différents. Ainsi, ils ne devraient donc pas être confondus. Toutefois, cette réalité ne signifie pas que les occasions de collaboration et de partage de ressources entre les deux systèmes sont inexistantes.

Bien que l’enseignement dans la langue de la minorité joue un rôle crucial pour assurer la vitalité des communautés de langue officielle, il est parfois difficile de faire valoir celui-ci au quotidien, à l’extérieur de la communauté, où la plupart des communications se font en anglais. Une meilleure collaboration entre les établissements de la majorité et ceux de la minorité permettrait à chaque communauté de créer de nouveaux liens, de nouvelles associations et de nouveaux projets communs.

En 2011, on compte plus d’un million de francophones à l’extérieur du Québec; mais on y trouve également plus de 1,5 million d’anglophones bilingues. Ces personnes capables de parler français ou ces francophiles font grandir la francophonie canadienne. Parmi les francophiles qui participent activement à l’essor de vos communautés, il y en a qui épousent des francophones et dont les enfants vont à l’école de langue française.

D’autres francophiles consomment des médias, comme les radios ou journaux communautaires. Le Festival du voyageur à Winnipeg est une célébration non seulement pour les francophones, mais pour la ville entière. Des anglophones, francophiles ou non, participent gaiement aux activités. À Bouctouche au Nouveau-Brunswick, par exemple, le Pays de la Sagouine faisait de la promotion pour attirer les anglophones qui ont répondu à l’appel. Ces occasions de dialogue et de rapprochement linguistiques sont à ne pas manquer. Elles démontrent la maturité du régime linguistique canadien où les communautés réussissent à préserver leur identité propre tout en ayant des relations soutenues avec la majorité linguistique.

On ne peut pas dire que les francophones en situation minoritaire manquent de débrouillardise. Ils font face à de nombreux obstacles au quotidien. Mais, ils trouvent aussi des moyens pour les surmonter et tirer leur épingle du jeu. Une francophonie fière de sa spécificité, ouverte, avec de multiples accents – comme le mien – constitue un élément vital du Canada. Je fonde beaucoup d’espoir sur la débrouillardise et la ténacité des francophones en milieu minoritaire.

Le Commissariat suit avec attention les travaux de vos institutions ou organismes communautaires dans le secteur de l’éducation. Les efforts pour pleinement mettre en œuvre l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés sont absolument nécessaires pour assurer l’épanouissement de ces communautés. Le dynamisme de tous les intervenants en éducation – les enseignants, les chercheurs, les administrateurs, les parents et les bénévoles – est la preuve tangible que la francophonie canadienne se déploie d’un bout à l’autre du pays. Par ailleurs, je vois que vous avez formulé une vision d’avenir qui accorde une place importante à l’école citoyenne. En effet, l’école en milieu minoritaire doit viser la réussite scolaire, favoriser un continuum d’apprentissage tout au long d’une vie, alors qu’elle repose encore sur l’engagement social, culturel et communautaire.

L’éducation demeure la pierre angulaire du développement et de la réalisation du potentiel des communautés linguistiques en situation minoritaire du pays. L’accès à l’enseignement en français n’est pas un privilège, mais un outil essentiel à la croissance et au dynamisme des communautés francophones du pays. Je crois passionnément que notre pays doit fournir un véritable continuum de possibilités d’enseignement du français et en français, de l’école primaire jusqu’aux études postsecondaires.

Dans une société où l’éducation représente la porte du succès, il faut offrir aux élèves une éducation de qualité. Personne ne va sacrifier l’éducation de qualité de son enfant pour défendre un principe, aussi valable soit-il. Et c’est pour cela, comme je l’ai déjà dit et le répète, que l’enseignement en français dans vos communautés est condamné à l’excellence.

En terminant, je tiens à saluer une fois de plus votre dévouement. Vous vous êtes consacrés à une profession difficile et vous vous en êtes fait une mission, celle de construire des écoles françaises en milieu minoritaire, des écoles de l’espoir. Et votre réussite est remarquable alors qu’un nombre sans cesse croissant de vos écoles sont reconnues comme des centres d’excellence.

Soyez fiers de vos succès. Vous figurez parmi les champions d’une nouvelle francophonie canadienne : une francophonie confiante, performante et ouverte sur le monde.

Merci.

Footnotes

Footnote 1

Statistiques Canada (2011), Portrait des minorités de langue officielle au Canada.

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Footnote 2

Rodrigue Landry, Libérer le potentiel caché de l’exogamie : Profil démolinguistique des enfants des ayants droit francophones selon la structure familiale, Étude réalisée pour le compte de la Commission nationale des parents francophones, Université de Moncton, 2003.

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Date de modification :
2018-09-13