Notes pour une allocution à l’École d’études sur les politiques publiques de l’Université Queen’s

Kingston (Ontario), 27 février 2014
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Le discours prononcé fait foi

 

Beginning of dialog

Bonjour à toutes et à tous.

Je suis très heureux d’être de retour à l’Université Queen’s. J’aimerais dire à David Elder et à Christopher Cornish que j’ai été ravi qu’ils aient eu l’amabilité de m’inviter à discuter des langues officielles et de l’importance de la dualité linguistique et du leadership au sein de la fonction publique fédérale.

Je donnerai également un aperçu de mon propre parcours vers l’apprentissage de ma deuxième langue officielle.

Au cours des années, j’ai eu le plaisir de venir ici à plusieurs reprises, et à chacune de mes visites, j’ai remarqué à quel point l’Université Queen’s est fière de former les recrues les plus prometteuses de la fonction publique fédérale.

D’ailleurs, on pourrait dire que ce sont les universitaires de Queen’s qui ont fondé notre fonction publique fédérale, avec peut-être un petit coup de main de certains diplômés de l’Université de Toronto comme Lester Pearson.

L’éminent historien Jack Granatstein a affirmé que c’est Oscar Douglas Skelton qui a fondé la fonction publique moderne. Lorsque M. Skelton a quitté l’Université Queen’s, en 1925, afin de devenir sous‑secrétaire d’État aux Affaires extérieures, il croyait que « le gouvernement du Canada ne pouvait être amélioré que par l’intégration régulière de jeunes diplômés universitaires prometteursFootnote 1. » [traduction]

C’est ainsi que des diplômés de l’Université Queen’s commencèrent à affluer régulièrement vers Ottawa. En 1932, M. Skelton recommanda un de ses anciens étudiants de l’Université Queen’s, Clifford Clark, pour la rédaction d’un discours sur la politique monétaire que le premier ministre R.B. Bennett devait donner à la Conférence économique impériale. M. Clark devint plus tard sous‑ministre des Finances.

Parmi les autres diplômés de l’Université Queen’s ayant apporté une contribution remarquable à la fonction publique fédérale, mentionnons W.A. Mackintosh, du ministère des Finances, ainsi que John Deutsch et Alex Skelton, de la Banque du Canada.

Parmi les autres diplômés de Queen’s venus à Ottawa, mentionnons le chef de cabinet de l’ancien premier ministre Paul Martin, Tim Murphy, l’ancien sous‑ministre des Affaires étrangères, Peter Harder, l’ancien président de la Chambre des communes, Peter Milliken, le chroniqueur du Globe and Mail, Jeffrey Simpson, ainsi que Drew Fagan, un ancien chef de bureau du Globe and Mail qui a déjà été sous‑ministre adjoint des Affaires étrangères, et qui assume maintenant les fonctions de sous‑ministre de l’Infrastructure de l’Ontario.

Lorsque je suis venu ici, il y a 10 ans, j’ai passé un certain temps avec Keith Banting, professeur d’administration publique et ancien directeur de l’École d’études sur les politiques publiques. À l’époque, je faisais des recherches pour mon livre, Sorry, I Don’t Speak French, et je voulais voir comment l’Université Queen’s avait intégré le français à ses activités de préparation et de formation des futurs fonctionnaires.

Je voulais savoir comment l’Université Queen’s réagissait au fait que 300 000 élèves participaient à des programmes d’immersion au Canada, et comment elle composait avec le fait que le bilinguisme est de plus en plus exigé chez les cadres supérieurs de la fonction publique.

Je voulais savoir si l’Université Queen’s recommandait aux étudiants voulant étudier les sciences politiques, le journalisme ou l’administration publique de poursuivre l’étude du français. Ce n’était pas le cas.

Je m’attendais à ce qu’une école qui prépare ses diplômés au travail dans la fonction publique veille à ce qu’ils acquièrent les compétences linguistiques exigées chez les cadres supérieurs; j’avais tort.

J’ai découvert que plusieurs raisons pouvaient expliquer cet état de fait, la plus surprenante étant que la plupart des universités canadiennes anglophones considèrent le français comme une langue étrangère, et ce, au même titre que l’allemand ou l’espagnol, au lieu de le voir comme une compétence essentielle ou une langue d’enseignement canadienne.

Je trouve absurde que les universités canadiennes continuent de traiter le français ainsi, c’est-à‑dire comme une langue à être enseignée dans les facultés de lettres plutôt qu’une langue d’enseignement de l’histoire, de la science politique et de l’administration publique.

Keith Banting m’a dit qu’on avait déjà envisagé de prolonger le programme de politiques publiques et de faire passer sa durée d’une à deux années afin d’y intégrer des cours en français. Mais on n’a pas retenu cette mesure impopulaire à cause des coûts supplémentaires qu’elle aurait entraînés pour les étudiants. Bref, il était en train de me dire que l’école n’offrait aucune formation linguistique.

Fait intéressant, j’ai remarqué en poussant mes recherches que certains étudiants de l’Université Queen’s avaient une longueur d’avance sur leur établissement. Lors de ma visite, il y a 10 ans, David Elder m’a dit que plus de la moitié des étudiants du programme s’étaient eux‑mêmes adressés au Département d’études françaises de l’université afin d’organiser des cours en français. Je me demande si c’est encore le cas aujourd’hui.

Cela fait partie des grands paradoxes de ce pays. En 1960, toutes les universités au Canada exigeaient des compétences dans une langue seconde comme critère d’admission. Dans la plupart des cas, cette langue seconde était le français. Au cours des 40 années qui ont suivi, les écoles primaires et secondaires adoptaient l’immersion en français tandis que les universités laissaient tomber leurs exigences linguistiques; le français s’y trouvant désormais enseigné comme langue étrangère aux étudiants des départements d’études françaises qui veulent devenir professeur de français.

À peu près rien n’indique sur les campus que le français soit considéré comme une langue canadienne indispensable à des fins de communication avec les autres Canadiens ou que la connaissance du français soit une condition préalable à l’exercice d’un rôle dirigeant à l’échelle nationale.

Le Canada a permis à des Canadiens anglais hors Québec d’atteindre leur plein potentiel en matière de bilinguisme à un âge variant de 15 à 19 ans. Par la suite, cette aptitude diminue de façon constante jusqu’à se réduire considérablement.

Pour sa part, le gouvernement fédéral a alloué en moyenne au cours des quatre dernières années 86 millions de dollars par année aux provinces pour l’éducation en langue seconde. Des investissements effectués dans des programmes d’immersion partout au pays ont créé une nouvelle génération de Canadiens bilingues, dont plusieurs se trouvent maintenant dans des établissements postsecondaires.

Je suis cependant déçu que, d’année en année, bien des étudiants voulant s’inscrire à des programmes ou à des cours d’immersion en français ne puissent le faire à l’université, souvent à cause d’un nombre de places insuffisant ou de problèmes de financement qui menacent la survie des programmes. Bien des étudiants ont dû abandonner l’idée de parfaire les compétences linguistiques acquises au primaire et au secondaire, car peu d’établissements postsecondaires offrent à leurs étudiants la possibilité de suivre des cours liés à leur discipline dans la langue officielle de leur choix.

Parallèlement à leur charge d’études normale, les étudiants peuvent parfaire eux‑mêmes leurs compétences en français de bien des manières. Cependant, les étudiants ne tarderont pas à remarquer que leur université ne considère pas la maîtrise des langues officielles du Canada comme une compétence professionnelle. Ils ont donc tendance à axer leurs efforts sur d’autres domaines.

Certains établissements postsecondaires – dont l’Université d’Ottawa, l’Université Sainte‑Anne et le Collège Glendon de l’Université York – offrent des cours et des programmes d’immersion. D’ailleurs, le Collège Glendon a élaboré récemment un programme de maîtrise bilingue dans le domaine des affaires publiques et internationales. Il ne fait aucun doute qu’il y a un lien direct entre la création de programmes d’immersion à l’Université Simon Fraser et l’Université de la Colombie‑Britannique et l’augmentation du nombre d’élèves du secondaire ayant accès à un programme d’immersion dans cette province. L’Université de Saint‑Boniface cherche à recruter des diplômés provenant d’écoles secondaires manitobaines offrant un programme d’immersion.

Le Campus Saint‑Jean de l’Université de l’Alberta est un autre exemple intéressant. Un grand nombre de ses étudiants ont suivi un programme d’immersion dans la région et ont décidé de poursuivre leurs études en français dans cet établissement. Tout cela n’est pas dû au hasard, ni au travail exemplaire du Campus et de son personnel. Ce succès est attribuable aux efforts déployés depuis l’an 2000 par les écoles publiques d’Edmonton afin d’améliorer les programmes d’immersion qui sont offerts. Le succès remporté a également permis d’améliorer d’autres programmes linguistiques.

Au niveau postsecondaire, certaines universités ont accru l’accès à l’apprentissage de la langue seconde, alors que d’autres ont choisi de diminuer leurs efforts dans ce secteur. Divers facteurs expliquent cette décision de réduire les efforts. Par exemple, le gouvernement du Canada ne manifeste pas suffisamment son besoin d’embaucher des travailleurs bilingues pour inciter les responsables d’établissements d’enseignement postsecondaire à être plus attentifs aux avantages que procure l’apprentissage d’une langue seconde.

Il y a des étudiants qui sont prêts, disposés et aptes à recevoir une formation dans leur deuxième langue officielle. Afin d’assurer véritablement un continuum réel d’apprentissage en langue seconde, le gouvernement fédéral doit faire preuve de leadership en élaborant une stratégie générale à cet égard. Il faut qu’il existe un continuum d’apprentissage de la langue seconde à partir du niveau primaire en passant par le postsecondaire et jusqu’au marché du travail. Je crois que ce continuum est essentiel afin de pouvoir préparer les jeunes à devenir des employés productifs et des acteurs à part entière de la vie civique de leur pays.

Voilà pourquoi j’ai recommandé, à la suite de mon étude de 2009 sur l’apprentissage de la langue seconde dans les universités canadiennes, que le gouvernement fédéral offre une aide financière aux universités afin qu’elles puissent élaborer et mettre en œuvre des mesures pour accroître les possibilités d’apprentissage en langue seconde offertes aux étudiants. Je crois que la priorité devrait être accordée à multiplier les échanges et les occasions concrètes permettant aux étudiants de se servir de leur deuxième langue officielle et d’interagir avec d’autres personnes parlant cette langue.

Ce qui m’amène à parler de l’un de mes sujets favoris, soit l’importance de la dualité linguistique au Canada et dans la fonction publique fédérale. C’est une question qui me tient particulièrement à cœur. En deux mots, la dualité linguistique fait partie de notre identité commune. Cette double identité concerne l’ensemble des Canadiens, y compris ceux qui ne parlent pas les deux langues.

Le français ni l’anglais ne sont des langues étrangères. Elles sont des langues canadiennes. Ces deux langues appartiennent à tous les Canadiens, peu importe leurs origines linguistiques ou qu’ils soient bilingues ou unilingues.

Aujourd’hui, il y a plus de sept millions de personnes au Canada dont la langue maternelle est le français et plus de 25 millions qui parlent l’anglais. Environ 17 p. 100 des Canadiens sont bilingues. Rendre tous les Canadiens bilingues n’est ni de l’ordre de la réalité ni un objectif de la Loi sur les langues officielles.

La dualité linguistique est une valeur. Elle représente un atout et non un fardeau. Elle est partie intégrante de la fonction publique fédérale et constitue un moyen pour chaque employé de contribuer au meilleur de ses capacités.

Dans la fonction publique fédérale, la représentation des langues officielles n’a pratiquement pas changé depuis les 25 dernières années. Près du tiers des fonctionnaires, y compris les employés à plein temps et les cadres supérieurs, indiquent le français comme première langue officielleFootnote 2.

Le tiers des bureaux et des points de service sont tenus d’offrir des services bilingues et 40 p. 100 des postes exigent de connaître les deux langues officiellesFootnote 3.

Si vous envisagez une carrière de haut niveau au sein de la fonction publique fédérale, vous devez faire de la dualité linguistique l’une de vos valeurs fondamentales. Vous devez incarner cette valeur.

À la Chambre des communes, je suis toujours heureux que nos élus donnent l’exemple en parlant dans les deux langues officielles. Je sais, par exemple, que de nombreux ministres et députés de l’opposition prennent leurs responsabilités très au sérieux à cet égard. Ce simple geste encourage d’autres personnes sur la Colline et dans l’ensemble de la fonction publique à embrasser la dualité linguistique.

Quelles que soient les fonctions que vous ayez à assumer au cours de votre carrière dans la fonction publique fédérale – que vous soyez un gestionnaire qui supervise des employés ou encore un sous‑ministre –, vous aurez maintes occasions de faire preuve de leadership en respectant la dualité linguistique.

Ce leadership doit tout d’abord venir des plus hauts échelons des institutions fédérales. J’ai souvent expliqué à des leaders du gouvernement comment leur attitude envers la dualité linguistique peut influencer la culture de leur organisation de façon positive.

En faisant un effort conscient et résolu de parler le français et l’anglais en milieu de travail, on favorise la collaboration entre collègues, au sein des équipes de travail ainsi que dans toutes les institutions fédérales, voire dans l’ensemble de la fonction publique fédérale.

Comme nombre d’entre vous, je n’ai pas toujours parlé ma deuxième langue officielle. Je me souviens que, jeune étudiant travaillant alors au Québec pour la première fois à l’été 1965, et alors que je commençais à apprendre le français, un collègue de classe parfaitement bilingue m’a dit que mon comportement changeait selon que je m’exprimais en français ou en anglais. « Bien sûr que je suis différent, lui ai-je répliqué, je suis stupide, je m’exprime mal et je n’ai aucun sens de l’humour! »

Lorsque je suis devenu commissaire aux langues officielles, il y a sept ans, je n’étais pas certain de la qualité de mon français. Ma dernière formation remontait à près de 30 ans… et il s’agissait d’un cours du soir pour adultes. Je n’ai jamais eu d’examen à passer.

Faisant d’abord peu de cas de mes inquiétudes, mon chef de cabinet m’a ensuite proposé d’embaucher un cadre à la retraite du Commissariat aux langues officielles, qui avait renoué avec sa première passion : l’enseignement des langues. Mais au lieu de nous concentrer sur l’apprentissage de la langue à proprement parler, nous avons consacré toutes nos séances à l’étude de la Loi sur les langues officielles, article par article… et en français!

Peu après être devenu commissaire, j’ai demandé à de hauts responsables de l’évaluation des compétences en langue seconde de me dire ce qu’il fallait faire pour obtenir la note « C ». On m’a répondu que, pour avoir un « C » en interaction orale, les candidats devaient être capables d’expliquer une idée de façon détaillée, de convaincre d’autres personnes et de donner des conseils à un subalterne.

En y songeant bien, je me suis rendu compte que ces critères s’appliquent non seulement aux compétences linguistiques, mais également au leadership.

À la fonction publique fédérale, il y a bien des façons de faire preuve de leadership en matière linguistique. Par exemple, j’encourage les fonctionnaires à :

  • prononcer un discours en français;
  • animer une réunion bilingue;
  • envoyer des courriels dans les deux langues officielles.

Ce sont là des exemples de leadership faisant la promotion de la dualité linguistique. Alors, comment peut-on atteindre le niveau de compétence et l’aisance dont nous avons besoin pour exceller dans la langue seconde?

La formation linguistique est une composante essentielle de la dualité linguistique et du perfectionnement professionnel qui peut vous aider à acquérir les compétences en leadership dont vous avez besoin pour progresser dans votre carrière. La fonction publique vous offrira certaines possibilités d’apprentissage linguistique, mais le fait de pouvoir travailler immédiatement dans les deux langues officielles est certainement un atout pour tout employé nouvellement embauché.

C’est pourquoi je continue d’exhorter le gouvernement fédéral à encourager les universités à former plus de diplômés bilingues. Il est temps que cette demande soit enfin prise au sérieux. Évidemment, il faut, en contrepartie, fournir un financement adéquat pour que ces établissements puissent offrir une formation en français dans tous les domaines, et non seulement dans les programmes d’études françaises.

Pour conclure, j’aimerais ajouter que les Canadiens anglophones ne devraient pas apprendre le français au nom du Québec et de l’unité nationale. Je crois, au contraire, qu’ils devraient le faire d’abord pour eux‑mêmes. Apprendre une autre langue constitue la première étape pour mieux comprendre le reste du monde, et pas seulement le pays dans lequel nous vivons. En ne faisant pas du français une part importante de l’identité canadienne, nous limitons notre aptitude à établir des liens à travers tout le pays comme avec le reste du monde.

Je vois cependant des signes encourageants. L’intérêt manifesté pour les programmes d’immersion aux niveaux primaire et secondaire offre un argument de poids pour leur prolongement jusqu’à l’université. Puisque l’École d’études sur les politiques publiques de l’Université Queen’s se targue de former les étudiants les plus prometteurs, je l’encourage à reconsidérer les avantages offerts par les programmes d’immersion pour des diplômés aspirant à mener une carrière valorisante et stimulante au sein de la fonction publique fédérale.

Merci.

Footnotes

Footnote 1

Graham Fraser, Sorry, I Don’t Speak French: Confronting the Canadian Crisis That Won’t Go Away, McClelland & Stewart, 2007, p. 200.

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Footnote 2

Greffier du Conseil privé, Dix-neuvième rapport annuel au Premier ministre sur la fonction publique du Canada, « Annexe A – La fonction publique en chiffres – profil démographique de 2011 », www.clerk.gc.ca/fra/feature.asp?pageId=306.

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Footnote 3

Secrétariat du Conseil du Trésor du Canada, « Les langues officielles en bref », http://www.tbs-sct.gc.ca/faq/fat-fra.asp.

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Date de modification :
2020-09-18