Notes pour une allocution à l’occasion du colloque « La Conférence de Québec, 1864 : 150 ans plus tard, comprendre l’émergence de la fédération canadienne »

Auditorium du Musée de la civilisation - Québec (Québec), le 16 octobre 2014
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

 

Début de dialogue

Bonsoir,

D’abord, j’aimerais remercier les organisateurs du colloque de m’avoir invité à vous adresser la parole. J’accepte avec humilité; je ne suis pas historien, mais je dois dire que mes études en histoire ont fortement influencé mon approche comme journaliste et comme commissaire aux langues officielles. Donc, je me considère davantage comme étudiant perpétuel de l’histoire qu’historien. Je ne suis pas non plus constitutionaliste, bien que j’aie été témoin privilégié des débats constitutionnels de 1980-1982, Meech et Charlottetown, et que je sois actuellement le mandataire d’une loi quasi-constitutionnelle.

Permettez-moi d’abord de vous parler de mes années d’études en histoire. J’étais étudiant au baccalauréat à l’Université de Toronto et je suivais le cours de quatrième année donné par Ramsay Cook sur le nationalisme canadien-français. Mon mémoire de recherche portait sur la grève de 1956-1957 à Radio-Canada, et c’est dans ce contexte que j’ai eu l’occasion de réaliser ma première entrevue avec René Lévesque, et de le présenter au professeur CookNote de bas de page1. C’était particulièrement stimulant d’être étudiant en histoire à l’Université de Toronto à l’époque. Donald Creighton et Maurice Careless y enseignaient toujours, de même que Ramsay Cook, et la faculté d’histoire attirait de nombreux étudiants qui sont toujours des amis, comme Margaret MacMillan, Robert Bothwell, Norman Hillmer, Irving Abella, Donald Smith, Michael Ignatieff et Bob Rae. J’ai ensuite poursuivi mes études à la maîtrise où j’ai suivi un cours sur l’histoire intellectuelle du Canada avec Carl Berger.

J’ai retenu de cette expérience intellectuelle stimulante un certain nombre d’idées. D’abord, que l’histoire canadienne est un sujet riche, qu’il vaut la peine d’étudier. Ensuite, que c’est une histoire qui inclut l’histoire du Québec, dont la dynamique entre le Canada français et le Canada anglais constitue un élément essentiel.

Finalement, que c’est une histoire multiple et diversifiée, composée inévitablement de plusieurs versions qui changent et qui évoluent.

Cela dit, vous vous demandez peut-être ce que le commissaire aux langues officielles fait ici, à un colloque sur la Conférence de Québec de 1864. Après tout, la seule référence à la langue que l’on trouve dans les résolutions de la conférence fut adoptée le 10 octobre 1864 et figurait à l’article 46 : « Les langues anglaise et française pourront être simultanément employées dans les délibérations du parlement fédéral ainsi que dans la législature du Bas-Canada, et aussi dans les cours fédérales et les cours du Bas-CanadaNote de bas de page2 ». Ceci a donné lieu, comme vous le savez, à l’article 133 de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, devenu la Loi constitutionnelle de 1867.

Cette résolution avait déjà fait couler beaucoup d’encre avant même que les Pères de la Confédération ne quittent la ville de Québec. Dans une lettre à son épouse, un George Brown triomphant affirmait : « Bravo!! La Confédération devient une réalité à six heures ce soir – la constitution est adoptée – et ce document honorable annonce la fin de tous les abus et de toutes les injustices dont nous nous sommes plaints. N’est-ce pas merveilleux? Le fait canadien-français disparaîtra complètementNote de bas de page3 ». [traduction] Mais George‑Étienne Cartier, lui, entrevoyait plutôt l’émergence de ce qu’il appelait « une nationalité politique indépendante de l’origine nationale, ou de la religion d’aucun individu […] Dans notre propre fédération, nous aurons des catholiques et des protestants, des anglais, des français, des irlandais et des écossais, et chacun, par ses efforts et ses succès, ajoutera à la prospérité et à la gloire de la nouvelle confédérationNote de bas de page4 ».

Lors du débat constitutionnel qui a marqué le début des années 1980, j’ai trouvé dans une librairie de livres usagés un exemplaire des débats parlementaires de 1865 sur la question de la Confédération, et j’ai été étonné de voir que la question de la langue y était traitée au tout début des débats, et à la toute fin.

Le début n’était pas de bon augure. Le compte-rendu des débats décrit ainsi les événements qui se sont déroulés après que le premier ministre Étienne‑Pascal Taché eut terminé la lecture des résolutions du Québec à l’assemblée législative, le 3 février 1865 : « Après la lecture de la motion, l’hon. monsieur commence à parler en français, quand l’Hon. M. ROSS lui demande de s’exprimer en anglais. » L’honorable monsieur Letellier répond toutefois que « nous avons deux ministres dans la chambre; l’un parle de préférence le français [Taché] et l’autre en anglais. L’Hon. premier ministre devrait, à mon avis, parler français et son collègue anglais ». Mais Taché conclut que, comme plusieurs membres anglais ne comprennent pas du tout le français et que presque tous les membres français comprennent l’anglais, il s’exprimera dans cette dernière langue, et c’est ce qu’il fitNote de bas de page5.

Donc, cette dynamique du bilinguisme canadien, qui perdurera pendant un siècle, est établie dès le départ : les francophones ont le droit d’utiliser le français en Chambre, mais ils n’ont pas le droit d’être compris. Ce principe a prévalu en Chambre jusqu’en 1959, année de l’introduction de l’interprétation simultanée, et devant les tribunaux jusqu’en 1989, année de la décision Beaulac de la Cour Suprême.

George Brown, critique constant du rôle du Bas-Canada, soulignait néanmoins la nature civilisée des débats, et estimait qu’il pouvait s’agir d’un modèle pour d’autres pays.

Voici un peuple composé de deux races distinctes, parlant des langues différentes, dont les institutions religieuses, sociales, municipales et d’éducation sont totalement différentes; dont les animosités de section à section étaient telles qu’elles ont rendu tout gouvernement presqu’impossible pendant plusieurs années; dont la constitution est si injuste au point de vue d’une section qu’elle justifie le recours à toute espèce de moyens pour y remédier. Et cependant, M. l’Orateur, nous sommes ici siégeant, discutant patiemment et avec calme, afin de trouver un moyen de faire disparaître pour toujours ces griefs et ces animositésNote de bas de page6.

Vers la fin des débats maintenant, Antoine‑Aimé Dorion soulève la question de la garantie que le français puisse être utilisé au Parlement et à la législature du Québec, s’inquiétant de la possibilité que cette garantie soit retirée par la majorité anglophone. John A. Macdonald répond alors que ce risque a été reconnu, et que « les délégués de toutes les provinces ont consenti à ce que l’usage de la langue française forme l’un des principes sur lesquels serait basée la confédération, et que son usage, tel qu’il existe aujourd’hui, fût garanti par l’acte impérialNote de bas de page7 ».

George‑Étienne Cartier ajoute pour sa part qu’il faut aussi « protéger la minorité anglaise du Bas-Canada relativement à l’usage de sa langue, parce que dans le parlement local du Bas-Canada la majorité sera composée de Canadiens-FrançaisNote de bas de page8 ».

Depuis la Confédération, on a vu l’évolution des « écoles » d’histoire : au Québec, « l’école de Montréal » et « l’école de Québec » et, dans le reste du pays, des tendances plus diversifiées.

Je crois, cependant, que deux historiens ont dominé et marqué ces deux sociétés pendant le XXe siècle : l’Abbé Lionel Groulx, et Donald Creighton. Dans la préface d’un livre publié en 1978, le centenaire de la naissance de l’Abbé Groulx, François-Albert Anger décrivait celui-ci comme « le Grand Homme de notre HistoireNote de bas de page9 ». René Lévesque, alors premier ministre, disait qu’il était « un homme qui, animé d’un grand idéal, nous a donné, par son œuvre et ses actions, une leçon de patriotisme pratique et éclairé qui nous guide aujourd’hui dans nos choix présentsNote de bas de page10 ».

Paul Romney écrit, au sujet de Donald Creighton, qu’« aucun Canadien anglais n’a fait davantage que Donald Creighton pour donner à ses compatriotes le sens de leur histoire. Il était l’historien canadien le plus illustre de son époque et il était particulièrement conscient de l’envergure politique de son œuvreNote de bas de page11 ». [traduction] Carl Berger quant à lui souligne que Creighton était critique face à ce que celui-ci appelait « l’interprétation Libérale », et parfois la « version autorisée » de l’histoire du Canada, ajoutant que « ses ouvrages constituaient l’assise à partir de laquelle le parti Conservateur s’était propulsé de nouveau à l’avant-plan de l’histoire politique canadienneNote de bas de page12 ».

Ce n’est pas surprenant que ces historiens et ceux qu’ils ont influencés aient eu des points de vue divergents sur les protections linguistiques incorporées dans l’Acte de l’Amérique du Nord britannique.

En 1927, l’Abbé Groulx écrivait que : « Les droits officiels de la langue s’abriteront sous l’article 133 qui paraît tout prévoir et tout protéger; les droits scolaires des minorités auront pour bouclier le minutieux article 93Note de bas de page13 ».

Groulx voyait l’appui à la confédération des Canadiens français – et l’appui du clergé – comme un acte de confiance qui s’appuyait « sur la bonne foi anglo-canadienne » – une confiance qui a été trahie par ce qu’il appelait « les persécutions scolaires et tant de manquements de paroles. »

« Certes, nous ne voulons pas nier les illusions ni l’imprévoyance de nos chefs de ce temps-là, » écrivait-il. « Nous retenons toutefois que s’ils n’ont pas pris plus de garanties, c’est qu’ils n’ont pas cru, qu’entre citoyens d’un même pays, il fut nécessaire d’en prendre davantageNote de bas de page14. »

Malgré sa déception, en 1927, il encourageait les Canadiens français de maintenir et d’élargir leur place dans la Confédération.

La race canadienne-française n’y est pas entrée pour y mourir; elle entendait y vivre, y subsister intègrement. L’heure n’est donc pas venue de subtiliser ni même de rétrécir l’esprit fédéral. Le fortifier et le généraliser à travers tout le Canada, presse d’autant plus que le contact de deux races s’y est plus étenduNote de bas de page15.

Creighton avait une toute autre vision. À son avis, l’idée d’une confédération bilingue relevait « purement de l’imaginaire » et il qualifiait les résolutions sur la langue de « peu nombreuses, très pointilleuses dans leur formulation et limitées dans leur portée. »

« Rien ne s’apparente, même vaguement, au principe général selon lequel le Canada serait une nation bilingue ou biculturelle, affirme Creighton. Toutes les intentions des Pères de la Confédération en ce qui concerne la langue sont résumées dans l’article 133 de l’Acte de l’Amérique du Nord britanniqueNote de bas de page16 ». [traduction]

En 1966, dans une diatribe enflammée, Creighton affirme qu’en vertu de la constitution, le bilinguisme se limite à la Cour suprême du Canada et à la Cour de l’Échiquier à Ottawa, ainsi qu’aux textes de loi, registres et journaux du Parlement canadien et de la législature du Québec. Il poursuit :

Pour ce qui est des autres publications et des activités administratives, la loi constitutionnelle n’exige pas du gouvernement canadien qu’il utilise les deux langues. Il n’existe aucune preuve que les délégués de langue française à la conférence, ou les membres de langue française de la législature canadienne étaient insatisfaits de ces dispositions. Rien ne démontre qu’ils aient tenté d’étendre les droits linguistiques aux législatures, tribunaux, écoles ou toute autre instance des autres provinces. Si une telle proposition avait été faite, on peut raisonnablement croire qu’elle aurait été rejetéeNote de bas de page17. [traduction]

Carl Berger précise que Creighton n’avait que du mépris pour toute réforme constitutionnelle qui aurait accordé au Québec un statut particulier. « Au plus profond de son être, il croyait que la question des droits linguistiques et culturels avait été exagérée au-delà de toute raison, et que “l’obsession” collective pour la Révolution tranquille détournait l’attention des dangers qui menaçaient l’unité de la nationNote de bas de page18 ». [traduction]

En effet, Creighton, qui détestait Mackenzie King, Lester Pearson, les Libéraux et l’état providence qu’ils proposaient, englobait le bilinguisme et le biculturalisme dans sa vision du déclin presqu’inévitable du Canada.

« Revenir à un Canada bilingue et biculturel aurait probablement comme seule conséquence la création d’un Québec indépendant, ou pratiquement indépendant, conclut-il. La séparation signifierait probablement la perte de l’indépendance politique tant du Canada anglais que du Canada français. Cela signerait également le déclin rapide, et éventuellement l’extinction, de la langue française en Amérique du NordNote de bas de page19 ». [traduction]

Un an plus tard, en 1967, Ramsay Cook proposait que les historiens canadiens-anglais auraient changé leur vision de la Confédération selon le contexte de leur époque, c’est-à-dire qu’il y aurait eu une vision propre à la Première Guerre mondiale, une autre dix ans plus tard vers le milieu des années 1920, une autre encore pour la Crise de 1929, etc. Selon Cook, « Les historiens canadiens-français, eux, ont toujours gardé la même vision, soit que la Confédération a comme principale raison d’être de garantir la survie de la nation canadienne-française. Chaque historien défendait ou critiquait la Confédération selon qu’il estimait que cet objectif était ou non atteintNote de bas de page20. » [traduction]

De l’avis de Cook, la Confédération était en quelque sorte un exercice de constant équilibre. « La Confédération était un accord, un pacte ou une entente, peu importe le terme que l’on utilise, qui décrit la réalité politique des événements de 1864-1867 bien plus que leur seul caractère juridique », écrit-il.

Et les conditions de cette entente menaient à la création d’un nouvel État-nation qui s’appuyait sur l’acceptation de la dualité culturelle et du partage des compétences […] Depuis 1867, la responsabilité constante des dirigeants politiques canadiens a été d’assurer l’équilibre entre la survie et la survivance, entre les objectifs légitimes des Canadiens et des Canadiens français. Voilà une mission qu’il n’a jamais été facile de remplirNote de bas de page21. [traduction]

Et aujourd’hui, presque 150 ans plus tard, nous sommes toujours là. Le Canada continue d’exister; le fait français aussi. La Loi sur les langues officielles est une loi quasi-constitutionnelle; ses éléments clés sont enchâssés dans les articles 16 à 23 de la Charte canadienne des droits et libertés. La Charte de la langue française établit le français comme la langue officielle au Québec. Il y avait 5,1 millions de francophones au Canada en 1961, dont 4,3 millions au Québec; en 2011, ils étaient 7,1 millions au Canada, dont 6,1 millions au Québec. Le taux de bilinguisme est passé de 12 % en 1961 à 18 % en 2011, et au Québec de 26 % à 43 %Note de bas de page22.

Et nous voici réunis dans la ville de Québec pour discuter de la Conférence de Québec de 1864. Je suis particulièrement impressionné par le fait que les organisateurs ont réussi à attirer à ce colloque des gens de tous les horizons. J’ai pensé un instant faire un survol des diverses visions qui sont représentées ici et décrire leur contribution au débat, mais elles sont trop nombreuses, et leurs auteurs ont fait un travail d’une grande richesse et d’une grande complexité.

Je tiens toutefois à rappeler l’œuvre de deux d’entre eux.

Dans son mémoire Discovering Confederation: A Canadian’s Story, Janet Ajzenstat décrit le travail de recherche qu’elle a mené tout au long de sa carrière sur les textes des débats constitutionnels et qui l’a amenée à s’intéresser autant à Allan Bloom et John Locke qu’à Lord Durham. Sa lecture minutieuse de ce que l’on doit aujourd’hui appeler les « débats qui ont précédé la ratification » a remis en question notre vision traditionnelle de ce qu’envisageaient les Pères de la Confédération.

S’ils avaient souvent des interprétations différentes de ce que devait être la fédération canadienne, les Pères de la Confédération étaient, contrairement aux philosophes qui avaient débattu de la création des États-Unis d’Amérique, des hommes terre à terre, pragmatiques, qui n’avaient pas de temps à perdre à débattre de questions de droits, de langues ou d’autres sujets du même ordre. Dans une longe note en bas de page, Peter J. Smith cite d’abord Edwin Black qui soutient que « La Confédération est née dans le pragmatisme, sans exposé philosophique pour la justifier », puis il cite Peter Waite qui affirme quant à lui que « La Confédération a un “caractère fondamentalement empirique” », et enfin J. K. Johnson, selon lequel « Il y avait consensus chez les érudits, qui affirmaient que John A. Macdonald était tout sauf un homme d’idéesNote de bas de page23 ». [traduction]

Plutôt que de s’attarder aux « pragmatistes » de Ramsay Cook et à l’observation de Frank Underhill sur leur « absence de pensée philosophique », Ajzenstat décortique les textes, y trouve des échos de John Locke, d’Edmund Burke et de John Stuart Mill, et rappelle les discussions sur le consentement populaire, sur les droits et privilèges et sur la question de savoir si la Confédération constituait un changement de régime révolutionnaire.

Elle était d’avis que les Pères de la Confédération étaient les véritables fondateurs du pays et que les débats constitutionnels sont en fait devenus des débats sur la ratification, comme l’illustre la remarquable collection d’ouvrages intitulée Débats sur la fondation du Canada, qu’elle a coéditée avec Paul Romney, Ian Gentles et William D. GairdnerNote de bas de page24.

Avec sa modestie et sa politesse toute canadiennes, son coéditeur Paul Romney a intitulé son livre sur l’histoire constitutionnelle canadienne Getting It Wrong. Dans ce livre, il réhabilite la théorie du pacte fédératif – que Creighton appelait avec dédain un mythe – et l’interprétation provincialiste et anticentralisatrice d’abord évoquée par Oliver Mowat. Il décrit ce qu’il appelle « la tradition perdue de la pensée canadienne-anglaise […] relatant son émergence, son influence sur la Confédération et son remplacement par une interprétation nationaliste de l’histoire du pays qui a prévalu chez les Canadiens anglais durant la majeure partie du XXe siècle. La théorie du pacte fédératif est un élément crucial de cette histoire, mais pas le seulNote de bas de page25 ». [traduction]

Guy Laforest est un politicologue qui se décrit comme un historien constitutionnel, mais qui aborde tout ce qu’il fait avec passion et intensité. C’est son texte sur André Laurendeau et Frank Scott qui m’a dirigé vers les journaux personnels que les deux hommes ont tenus pendant les années de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalismeNote de bas de page26.

« Voici deux hommes remarquables, à la fois écrivains et politiciens, artistes et pédagogues, deux nationalistes qui ont articulé des visions du Canada tout à fait représentatives de l’opinion majoritaire canadienne-anglaise pour l’un et québécoise pour l’autre, » écrivait-il. « Laurendeau et Scott, pris ensemble, avec leurs visions respectives, incarnent cette notion de la dualité qui a caractérisé le Canada. »Note de bas de page27 C’était une perception qui m’a beaucoup inspiré et qui m’a fait découvrir leurs débats et leurs interprétations différentes du pays comme la tension fondamentale au sein de la Commission.

Partenaire, d’une certaine façon, d’Ajzenstat et ses homologues, Guy Laforest a produit, avec Stéphane Kelly, une édition française des débats sur la fondation du Canada. C’est un peu paradoxale qu’il existe une version française des débats, mais aucune du résultat : il n’y a pas encore de version officielle française de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique. Ce travail de bénédictin témoigne de leur engagement au débat et au dialogue.

Je pourrais, et peut-être même que je devrais, souligner l’apport de nombreux autres panélistes qui ont grandement contribué à notre compréhension de la Confédération, et je me réjouis à l’idée d’entendre leurs présentations.

C’est d’ailleurs là l’élément le plus important de ce colloque que d’avoir su réunir en un même lieu les diverses interprétations de l’histoire du Canada.

J’aimerais souligner quelques points à propos de ce colloque.

D’abord, un constat s’impose d’emblée : des anniversaires comme celui d’aujourd’hui constituent une occasion unique d’avoir une discussion publique sur notre passé.

On est un pays d’accueil; on reçoit de 200 000 à 250 000 nouveaux arrivants chaque année depuis le début des années 1990Note de bas de page28.

Cela veut dire, grosso modo, six millions de Canadiens qui n’ont pas vécu les débats constitutionnels du Lac Meech, et cinq millions qui n’ont pas vécu les référendums de 1992 et 1995. Cela veut dire qu’il faut utiliser ces anniversaires pour mieux renseigner le public canadien sur son passé.

Il est donc essentiel que ces débats et ces discussions n’aient pas lieu uniquement lors de conférences spécialisées comme celle-ci, mais qu’ils fassent partie intégrante du débat public.

Le gouvernement actuel estime que les anniversaires des guerres qui ont marqué l’histoire du pays constituent des occasions de promouvoir une certaine vision de l’histoire du Canada, une vision qui met en évidence les militaires et les souverains. Heureusement, nous vivons dans une société dans laquelle l’État ne contrôle pas l’espace public. Ces débats peuvent donc, et doivent, également se tenir dans les pages des journaux, à la télévision, sur le Web et dans les blogues.

Il y a un autre développement que j’aimerais applaudir : celui du retour en force de l’histoire politique et constitutionnelle, qui retrouve sa place après avoir été écartée pendant un certain temps par l’histoire sociale, et ces composantes syndicales, féministes et immigrantes. La dévalorisation de l’histoire politique a entraîné la dévalorisation de la politique tout court – et, nécessairement, une dévalorisation de la démocratie.

Malgré cette situation, il faut reconnaître que le narratif politique continue à prédominer dans l’imagination populaire. Dans son examen méticuleux des propos des étudiants québécois, Jocelyn Létourneau a été clair et sans équivoque.« Ce dont les jeunes se souviennent à propos du passé du Québec et qui forme le précipité de leur conscience historique, même s’il s’agit d’un fonds minimaliste et troué, a prioritairement à voir avec ce qui relève du politico-national, » écrit-ilNote de bas de page29.

En terminant, permettez-moi de rappeler brièvement l’importance d’avoir une approche inclusive dans notre étude de l’histoire du Canada. L’ex-gouverneure générale Adrienne Clarkson rappelle souvent aux immigrants que le Canada n’est pas un buffet où l’on choisit uniquement ce qu’on veut.

Dans le même sens, je dirais qu’il serait très facile de construire un narratif négatif de l’histoire canadienne, qui inclut la Conquête, la rébellion de 1837, Lord Durham, la pendaison de Riel, l’élimination des droits scolaires, les crises de la conscription et la crise d’Octobre. Ce sont des éléments importants de notre passé, et il faut les traiter et les comprendre.

Mais notre pays a aussi une longue tradition de respect et d’inclusion, grâce à des gens comme Lord Elgin, lors du projet de loi des indemnités, Sir John A. Macdonald et ses principes d’accommodation politique du Canada français, le groupe Bonne Entente qui s’est mobilisé contre le Règlement 17 et l’approche axée sur l’accommodement et le compromis adoptée par la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, la Loi sur les langues officielles et la Charte canadienne des droits et libertés.

Alors que nous nous apprêtons à célébrer le 150e anniversaire de la Confédération, j’espère que l’ampleur et la profondeur de nos discussions lors de ce colloque serviront de modèle pour les débats, les échanges et les célébrations à venir.

Merci.

Notes de bas de pages

note de bas de page 1

Ramsay Cook rappelle cet événement dans l’introduction de son livre Watching Quebec: Selected Essays, Montréal et Kingston, McGill-Queen’s University Press, 2005, pp. xiii-xiv.

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note de bas de page 2

Débats parlementaires sur la question de la Confédération des provinces de l’Amérique britannique du Nord, 3e session, 8e parlement provincial du Canada, Québec, Hunter, Rose & Lemieux, 1865, p. 4.

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note de bas de page 3

Archives nationales du Canada, Fonds George Brown, lettre de George Brown à Anne Brown, 27 octobre 1864. Cité par Cook, Watching Quebec, p. 161.

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note de bas de page 4

Débats parlementaires, op, cit., pp. 59.

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note de bas de page 5

Ibid., p. 6.

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note de bas de page 6

Ibid., p. 83.

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note de bas de page 7

Ibid., p. 943.

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note de bas de page 8

Ibid., p. 943.

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note de bas de page 9

Hommage à Lionel Groulx, sous la direction de Maurice Filion, Montréal, Leméac 1978, p. 13.

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note de bas de page 10

Ibid., p. 143.

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note de bas de page 11

Paul Romney, Getting It Wrong: How Canadians Forgot Their Past and Imperilled Confederation, Toronto, University of Toronto Press, 1999, p. 7.

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note de bas de page 12

Carl Berger, The Writing of Canadian History: Aspects of English-Canadian Historical Writing, 1900 to 1970, Toronto, Oxford University Press, 1976, pages 228 et 232.

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note de bas de page 13

“Les Canadiens Français et l’Établissement de la Confédération,” l’Action française, mai-juin-1927, publié dans Notre Maître le Passé, Montréal, Librairie Granger Frères, 1936, p. 242.

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note de bas de page 14

Ibid., p. 253.

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note de bas de page 15

Ibid., p. 253-254.

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note de bas de page 16

Donald Creighton, “The Myth of Bilingualism,” Saturday Night, 1966, publié dans Towards the Discovery of Canada: Selected Essays, Toronto, Macmillan of Canada, 1972, p. 262.

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note de bas de page 17

Ibid., p. 263.

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note de bas de page 18

The Writing of Canadian History, op. cit., p. 235.

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note de bas de page 19

“The Myth of Bilingualism,” op. cit., pages 269-270.

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note de bas de page 20

“The Meaning of Confederation,” publié dans Watching Quebec, op. cit., p. 157.

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note de bas de page 21

Ibid., p. 163.

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note de bas de page 22

Statistique Canada,  L’évolution du bilinguisme français-anglais au Canada de 1961 – 2011, mai 2013

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note de bas de page 23

Peter J. Smith, “The Ideological Origins of Canadian Confederation,” publié dans Canada’s Origins: Liberal, Tory or Republican?, sous la direction de Janet Ajzenstat et Peter J. Smith, Ottawa, Carleton University Press, 1997, p. 73.

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note de bas de page 24

Débats sur la fondation du Canada, sous la direction de Janet Ajzenstat, Paul Romney, Ian Gentles et William D. Gairdner, édition française préparée par Stéphane Kelly et Guy Laforest, Les Presses de l’Université Laval, 2004.

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note de bas de page 25

Paul Romney, Getting it Wrong, op. cit., p. 7.

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note de bas de page 26

André Laurendeau, Journal tenu pendant la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, Outremont, vlb/le septentrion, 1990; The Diary of André Laurendeau, selected and with an introduction by Patricia Smart and Dorothy Howard, Toronto, James Lorimer & Co., 1991. Le journal de Scott se trouve aux Archives nationales du Canada, Fonds Francis Reginald Scott.

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note de bas de page 27

Guy Laforest, Trudeau et La Fin d’un Rêve Canadien, Sillery, Septentrion, 1992, p. 21.

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note de bas de page 28

Statistique Canada, Migrations : internationales, 2009, juillet 2011

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note de bas de page 29

Jocelyn Létourneau, Je me souviens? Le passé du Québec dans la conscience de sa jeunesse, Montréal, Fides, 2014, p. 231.

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Date de modification :
2018-09-13