Archivé - Notes pour une table ronde concernant Les 50 ans de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme : L’enseignement de l’histoire et les relations entre anglophones et francophones

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Bromont (Québec), le 17 octobre 2013
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

 

Beginning of dialog

Bonjour.

Je vous remercie beaucoup de cette invitation à participer à une table ronde pour souligner le 50e anniversaire de la création de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. En ma qualité de commissaire aux langues officielles, c’est un honneur pour moi de participer à cette activité.

Tout d’abord, qu’est-ce qu’une commission royale?

Au début des années 1950, le professeur de sciences politiques de mon défunt frère à l’Université McGill en a donné la description suivante : « Qu’est-ce qu’une commission royale? Je vais vous le dire : c’est 100 $ par jour, sans compter les dépenses! »

Allan Blakeney, aujourd’hui décédé, définissait une commission royale comme « la forme la plus traditionnelle de consultation » en ajoutant ceci : « En fait, on peut dire qu’au cours des cinquante dernières années à tout le moins, les commissions royales et leurs rapports ont joué un rôle prépondérant dans l’élaboration des politiques publiques au CanadaFootnote 1. »

Jane Jenson a décrit les commissions royales comme des institutions qui représentent des idées et ont servi de « tribunes pour certaines transformations majeures dans la façon dont les Canadiens examinent la représentation d’eux-mêmes, leur présent et leur avenir », et qui « permettent de jeter les fondements de notre identité, de nos expériences passées et de notre avenir potentielFootnote 2 ».

La Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme était un cas unique. J’aimerais décrire le contexte social et politique qui a mené à la création de la Commission royale, les tensions qui ont marqué ses délibérations et la façon dont celles-ci se manifestent un demi-siècle plus tard dans le débat actuel concernant la politique linguistique et l’enseignement de l’histoire au Canada.

L’idée d’une commission royale a été proposée pour la première fois en janvier 1962 par André Laurendeau dans un éditorial du journal Le Devoir. En décembre 1962, Lester Pearson, chef de l’opposition à l’époque, a prononcé un discours dans lequel il demandait la création d’une commission royale, discours dont il est le plus fier d’après ce qu’il a écrit dans ses mémoires. L’annonce de la formation de la Commission royale a été faite en juillet 1963.

André Laurendeau et Davidson Denton étaient les coprésidents, mais le réel débat, de nature intellectuelle, émotionnelle, linguistique et nationale, s’est tenu entre Laurendeau et Frank Scott, le seul représentant de la minorité anglophone du Québec. Ces hommes, de fins esprits, affichaient tous deux un idéal politique, un charisme personnel et une sensibilité de poète. Comme Guy Laforest, politicologue de l’Université Laval, le mentionne dans son essai sur les deux hommes, ils étaient des « éminences grises », de grands intellectuels du Québec et du Canada anglais, respectivementFootnote 3.

Selon Scott, même si le Canada français pouvait légitimement être considéré comme une nation, le Québec était – ou devrait être – une société bilingue. Après une réunion privée des commissaires en 1964, il a écrit : « En poursuivant la conversation au sujet de la théorie des deux nations, j’ai dit que “le Québec est une société unilingue et monoculturelle, tandis que le Canada anglais est une société unilingue et multiculturelle.” Laurendeau était d’accordFootnote 4. »

L’idéal de Scott était d’appliquer ce modèle bilingue à tout le Canada, de façon à ce que les droits limités définis dans l’Acte de l’Amérique du Nord britannique soient élargis et à ce que soient restaurés les droits linguistiques qui avaient été abolis au Manitoba, en Saskatchewan et en Alberta.

Il a fallu un certain temps pour que Scott comprenne le point de vue de Laurendeau sur la nécessité de maintenir deux groupes unilingues, point de vue qui avait été adopté par l’un des chercheurs, William Mackey.

Selon le point de vue de Laurendeau, exprimé avec éloquence dans les pages bleues du premier volume du Rapport de la Commission royale, la survie du français, au Canada et en Amérique du Nord, dépendait d’une société francophone forte au Québec et, comme il l’a écrit dans son journal, de la présence de deux groupes unilingues.

Cependant, les deux hommes étaient consternés par l’ignorance et les préjugés qu’ils ont constatés à l’égard du français au Canada lorsque la Commission a tenu des séances dans l’Ouest du pays. Ils ont aussi été décontenancés par la façon dont les séparatistes dominaient le débat public au Québec.

La source du débat fondamental et des graves tensions au sein de la Commission royale était le modèle conceptuel qui devait être élaboré pour le Canada.

Selon André Laurendeau, la fragilité du Québec en tant que société francophone constituait le problème central et le premier facteur à considérer. Frank Scott, pour sa part, estimait que le Québec était une province bilingue des points de vue légal, constitutionnel et pratique et qu’il fallait appliquer le statut bilingue au reste du Canada.

Les deux hommes convenaient que le statu quo, décrit dans le discours de Pearson de décembre 1962 comme « un Québec bilingue dans un Canada anglophone », était inacceptable. Toutefois, leur vision ultime de l’avenir était assez différente. Paradoxalement, ils avaient tous deux l’impression d’avoir échoué.

Il est facile d’oublier à quel point la Commission a suscité la controverse et des critiques. En rétrospective, les points de controverse se dissipent et les conflits s’estompent au fil du temps, mais les observations, les recommandations et les études demeurent.

Dans le livre de la Commission royale portant sur l’éducation, les commissaires abordent tout particulièrement l’identité et l’enseignement de l’histoire : « L’identité nationale est toujours difficile à saisir, à plus forte raison lorsque deux grandes communautés culturelles vivent à l’intérieur des mêmes frontières, écrivent-ils. […] Et le succès du Canada dépend de ce que chaque communauté pense de l’autreFootnote 5. »

Ils décrivent également la différence entre la façon d’enseigner l’histoire au Canada français et au Canada anglais, ainsi que le peu de recoupement entre les deux visions. Ces approches différentes reflètent les points de vue contrastés de Laurendeau et de Scott soulevés à maintes reprises dans le cadre des discussions sur le bilinguisme et le biculturalisme.

Je dirais que le débat public qui a suivi les recommandations de la Commission royale d’enquête et l’adoption de la Loi sur les langues officielles était aussi passionné que le débat actuel sur la Charte des valeurs proposée par le gouvernement du Québec.

En 1992, dans un article que j’ai rédigé pour le journal The Globe and Mail, je m’inquiétais du fait que les Canadiens ne connaissaient pas leur pays et apprenaient des versions différentes de leur histoire. J’écrivais alors que « l’enseignement de l’histoire avait changé et que ces changements se reflétaient dans ce qu’on enseignait à l’école secondaire ». [traduction]

Il en résultait des manuels scolaires très différents qui, d’après moi, ne racontaient pas toute l’histoire. Les enseignants les utilisaient à des degrés variables, mais les contrastes entre ces publications montraient qu’il n’était pas surprenant que des Canadiens du même âge ne partagent pas une interprétation commune du passé.

Un examen sélectif aléatoire de trois textes utilisés dans les écoles secondaires de trois provinces a permis de constater trois visions très différentes du pays et de son histoire. Les versions du passé contenues dans ces trois livres ne se recoupaient pas. Ainsi, y avait-il trois mentions du Québec dans le livre de la Saskatchewan et une mention de la Saskatchewan dans celui du Québec, alors que le livre de l’Ontario abordait l’histoire du pays de façon beaucoup moins régionale.

Quoique les manuels scolaires aient fait beaucoup de chemin depuis la certitude majestueuse des anciens manuels, qui transmettaient une seule version des faits, les différences régionales et linguistiques n’étaient certainement pas nouvelles à l’époque.

Il est intéressant de constater que les commissaires eux-mêmes écrivaient qu’ils
« n’entendons pas proposer de réformes définies pour l’enseignement de l’histoire du Canada ». Cependant, ils ont indiqué que : « Notre étude sur les manuels d’histoire du Canada a établi qu’il est nécessaire de réviser les deux versions qui ont cours dans nos écolesFootnote 6. »

Vingt-quatre ans plus tôt, en 1944, le sénateur Athanase David proposait l’adoption d’un seul manuel d’histoire pour l’ensemble du Canada et l’appui vigoureux du sénateur Damien Bouchard a semé la controverse au Québec. Dans les années 1960, Bernard Hodgetts, du Ontario Institute for Studies and Education, a essayé de réunir des historiens du Québec et du reste du Canada pour en venir à un consensus quant à une version de l’histoire du pays qui pourrait être enseignée partout au Canada. Ce projet a échoué. Les visions du pays étaient trop différentes.

Comme je l’ai mentionné dans mes remarques d’ouverture de ce matin, une étude menée en 1970 pour la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme recommandait la réalisation d’un projet conjoint sur l’histoire du Canada qui permettrait d’établir non pas une, mais plusieurs interprétations de notre passé – ce qui amènerait les francophones et les anglophones du Canada à adopter ce que les auteurs appelaient une vision plus objective de l’aventure qu’ils ont partagée et une meilleure compréhension mutuelle.

En tant que journaliste, j’ai abordé la question avec de nombreux historiens – certains se plaignaient de ce que l’histoire politique a été marginalisée dans les écoles secondaires au profit de l’histoire sociale; d’autres déploraient une augmentation des cours sur les autres sciences sociales à l’école secondaire, notamment l’économie, le droit, les études familiales et le changement social – au détriment des cours d’histoire.

L’un d’entre eux, l’historien Michael Bliss de l’Université de Toronto, associait le déclin de l’intérêt manifesté par les historiens pour les grandes questions entourant l’identité canadienne et le destin politique et constitutionnel du pays dans les années 1970 et 1980 à ce qu’il appelait un « niveau accru de désunion nationale, de débat constitutionnel et d’incertitude politiqueFootnote 7. »

Depuis l’élection du Parti Québécois et le premier référendum, le rapatriement de la Constitution, l’échec de l’Accord du lac Meech, le référendum de 1995 et la Loi sur la clarté référendaire, il est intéressant de constater que peu de progrès ont été réalisés pour accroître les contacts entre le reste du Canada et le Québec. Durant cette période, aucun programme d’études québécoises n’a été créé ailleurs au Canada pour enseigner simultanément à des étudiants anglophones de premier cycle l’histoire contemporaine du Québec et attirer de jeunes universitaires québécois qui iraient étudier et travailler dans les universités de langue anglaise.

Encore aujourd’hui, il est plus facile pour les enseignants anglophones du Canada d’avoir des échanges avec l’Australie plutôt qu’avec le Québec et pour des enseignants québécois de langue française d’avoir plus d’échanges avec la France qu’avec les autres provinces. Le français continue d’être enseigné comme une langue étrangère dans les universités canadiennes et les descriptions de cours régionales continuent, dans bon nombre de cas, de forger une histoire nationale globale au niveau secondaire.

Lorsque les identités nationales sont en jeu et qu’on décèle des lacunes dans la compréhension publique, le système scolaire est souvent pointé du doigt et on cherche des boucs émissaires : les ministères de l’Éducation, les auteurs des manuels scolaires, les enseignants et les parents.

Comme l’indiquent à juste titre les commissaires dans le chapitre 17 du livre II de leur rapport sur l’éducation : « La connaissance de la langue seconde n’est donc qu’un début; il faut aussi connaître l’autre communauté si l’on veut partager ses idées et ses attitudesFootnote 8. »

Aujourd’hui, 50 ans après la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, il y a des signes encourageants de ce partage grâce à nos programmes d’immersion. Nous voyons les avantages commerciaux du bilinguisme au Nouveau-Brunswick et nous assistons à une augmentation non officielle, mais discrète, du bilinguisme en Ontario. Il a un nombre croissant de Montréalais qui sont également à l’aise dans les deux langues officielles. Et les nouveaux arrivants adhèrent à la dualité linguistique pour leurs enfants parce qu’ils estiment que celle‑ci leur permet de se sentir plus Canadiens.

Je termine donc sur cette note positive et je fais l’éloge de tous les enseignants et des universitaires ici présents aujourd’hui. Votre intérêt pour la question de l’identité et des relations entre francophones et anglophones me permet d’espérer que les étudiants canadiens, quelle que soit leur langue ou leur culture, continueront de découvrir et d’apprécier les liens communs qui nous unissent.

Merci.

Footnotes

Footnote 1

Allan Blakeney et Sandford Borins, Political Management in Canada, Presses de l’Université de Toronto, deuxième édition, Toronto, 1998, p. 187.

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Footnote 2

Jane Jenson, « Commissioning Ideas: Representation and Royal Commissions », How Ottawa Spends 1994-95: Making Change, sous la direction de Susan D. Phillips, Ottawa, Presses de l’Université Carleton, 1994, pp. 39-40.

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Footnote 3

Guy Laforest, « L’accord du lac Meech : la recherche d’un compromis entre André Laurendeau et F.R. Scott », dans Trudeau et la fin d’un rêve canadien, Sillery, Septentrion, 1992.

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Footnote 4

F. R. Scott Journal, p. 149; dix-huitième rencontre de tous les membres de la Commission à Ottawa, 2 et 3 juillet 1964.

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Footnote 5

A. Davidson Dunton, André Laurendeau, et coll., « L’enseignement de l’histoire du Canada », Rapport de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, Livre II : L’éducation, Ottawa, 1968, p. 279 et 280.

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Footnote 6

Dunton et Laurendeau., « L’enseignement de l’histoire du Canada », p. 293.

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Footnote 7

Graham Fraser,  « Interpreting the past » The Globe and Mail, 6 février 1992.

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Footnote 8

Dunton et Laurendeau, « L’enseignement de l’histoire du Canada », p. 278.

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Date de modification :
2018-09-13