Archivé - Notes pour une allocution au congrès annuel de l'Association Richelieu Fondateur

Cette page a été archivée dans le Web.

L’information dont il est indiqué qu’elle est archivée est fournie à des fins de référence, de recherche ou de tenue de documents. Elle n’est pas assujettie aux normes Web du gouvernement du Canada et elle n’a pas été modifiée ou mise à jour depuis son archivage. Pour obtenir cette information dans un autre format, veuillez communiquer avec nous.

Cornwall (Ontario), le 27 septembre 2013
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi


Début de dialogue

Bonsoir et merci à l'Association Richelieu Fondateur pour ce chaleureux accueil.

C'est un grand honneur pour moi d'être ici « où l'Ontario est né », comme le dit le nouveau slogan des comtés unis de Stormont, Dundas et Glengarry, dans le cadre de votre congrès annuel. Je remercie le président de l'Association, Gilles Ménard, de m'avoir invité à vous dire quelques mots sur le bilinguisme à Ottawa.

La région de l'Ontario où nous nous trouvons, en bordure du fleuve St-Laurent, est non seulement magnifique, elle est aussi la pierre angulaire de l'établissement des deux langues officielles au Canada. Avec ces 400 ans d'histoire francophone et un nombre important d'habitants de langue française, Cornwall est l'endroit tout désigné pour votre congrès annuel.

À titre de commissaire aux langues officielles, je rends hommage aux organisations comme la vôtre qui travaillent activement à l'essor et à l'épanouissement des institutions francophones de la région et d'ailleurs. Il y a tant à dire sur l'apport du Canada à la promotion internationale de la communauté francophone par l'intermédiaire des clubs Richelieu au Canada, aux États-Unis, ainsi qu'en Europe et en Afrique.

Les membres de votre association peuvent être fiers de sa riche histoire de bâtisseur communautaire. Dans l'Est ontarien et l'Outaouais, vos 18 clubs défendent sans relâche l'emploi du français dans nos institutions publiques et vos leaders participent à d'innombrables initiatives de promotion de l'usage du français. Votre lutte pour l'hôpital Montfort est un exemple de cet héritage.

Selon moi, il est d'une importance vitale de rendre hommage à vos membres dont la précieuse contribution et l'engagement indéfectible transforment nos collectivités. Je félicite la regrettée Huguette Burroughs, récipiendaire cette année du Prix de la Promenade d'honneur du Club Richelieu. L'inspiration prend des formes diverses, et ici, à Cornwall, le Monument de la Francophonie atteste les réalisations de la communauté francophone et de ses leaders qui ont contribué d'une façon exceptionnelle au développement de la communauté.

Je sais que les dirigeants de votre association défendent aussi la cause du français dans la capitale nationale. Ainsi, le président, Gilles Ménard, est actuellement vice-président du comité sur le bilinguisme des États généraux de la francophonie d'Ottawa, un regroupement d'organisations qui œuvre à l'avancement du français dans la capitale du pays.

Je tiens à remercier M. Ménard de son engagement. Grâce à ses efforts, ma tâche et celle de mon successeur pourraient un jour être moins lourdes, car le préambule même de la Loi sur les langues officielles précise que le gouvernement du Canada s'est engagé à promouvoir le caractère bilingue de la capitale.

Comme vous le savez sans doute, Ottawa est une municipalité et, à ce titre, elle n'est pas régie par la législation fédérale sur les langues officielles. Il appartient donc à la ville de déterminer dans quelle mesure elle souhaite adhérer à la dualité linguistique, à moins que la province n'intervienne. Cette situation représente un certain défi pour le gouvernement fédéral et pour le commissaire aux langues officielles qui s'efforcent de faire respecter l'esprit de la Loi.

Ottawa est une ville unique au Canada. Depuis ses débuts, ses deux communautés linguistiques fondatrices, soit les francophones et les anglophones, ont cohabité et travaillé ensemble, côte à côte. Ottawa est le siège du gouvernement fédéral, le carrefour de notre identité et la source de notre influence internationale.

La dualité linguistique est une valeur canadienne fondamentale qui devrait être visible dans tous les aspects de la vie de notre capitale, y compris chez les détaillants et dans les entreprises, même si ceux-ci ne sont pas assujettis à la Loi.

L'anglais et le français sont des langues canadiennes. Je les ai appris à Ottawa où je suis né. J'ai vécu ici jusqu'à ce que j'aie 14 ans. J'y suis retourné 25 ans plus tard, après avoir passé sept ans à Québec. De retour à Ottawa, je me demandais comment les francophones unilingues se sentiraient en marchant le long de la rue Sparks, là où les seuls mots de français étaient inscrits sur les bâtiments du gouvernement fédéral. Je me demandais aussi comment ils pouvaient avoir le sentiment qu'Ottawa était leur capitale nationale.

Je ne saurais trop insister sur les avantages qu'il y a pour les entreprises d'Ottawa à inclure la dualité linguistique dans leur plan d'affaires pour profiter d'une main d'œuvre et d'une clientèle diversifiée. C'est d'ailleurs le message que j'ai communiqué l'an dernier au Regroupement des gens d'affaires de la Capitale nationale.

Permettez-moi un petit rappel historique : en 1971, à l'issue de sept ans de travaux, la Commission royale sur le bilinguisme et le biculturalisme avait déjà publié tout un volume sur la capitale fédérale, soit le volume V, dans lequel elle recommandait que « l'anglais et le français aient un statut d'égalité totale [dans la capitale], et que l'ensemble des services dispensés au public soit partout accessible dans les deux languesNote de bas de page 1 ».

Ce n'est donc pas l'absence de vision qui explique que bien des entreprises et des services de la capitale aient encore du mal à être à la hauteur de cet idéal. Je le sais très bien, car mon plus récent rapport annuel recense les organisations de la capitale où le bilinguisme s'épanouit, telles que le Centre national des Arts, les musées, les banques, et celles dont le service souffre de lacunes et celles qui n'ont pas saisi les occasions de renforcer la dualité linguistique.

En tant qu'agent du Parlement, je peux formuler des recommandations au secteur privé sur l'importance et les avantages de l'usage des deux langues officielles. D'ailleurs, peu après la publication de mon dernier rapport, des responsables au Commissariat ont rencontré plusieurs associations de gens d'affaires pour discuter de ces constatations et encourager l'utilisation de formules d'accueil bilingue.

La Commission royale sur le bilinguisme et le biculturalisme fait d'autres observations sur la capitale. Dans son rapport, elle affirme aussi qu'Ottawa devait être « considérée non pas comme la propriété des Canadiens de langue anglaise ou de ceux de langue française, mais comme le fruit de leur collaboration, symbolisant tout ce qu'ils ont en communNote de bas de page 2 ».

Les commissaires ont aussi souligné qu'« il faudrait que les citoyens, de quelque région qu'ils viennent, trouvent dans leur capitale un reflet plus fidèle des traditions du pays et éprouvent de la fierté à s'identifier à elle. De même, il importerait que les visiteurs de l'étranger puissent percevoir, dès l'abord, l'expression concrète des valeurs d'un pays, s'ils ne le connaissent pas très bienNote de bas de page 3 ».

L'environnement visuel que la capitale présente aux visiteurs est en partie bilingue, mais trop souvent, notre dualité linguistique est invisible ou même non existante. Très peu d'employés des entreprises des quartiers touristiques d'Ottawa utilisent une formule d'accueil bilingue pour montrer qu'ils sont fiers d'offrir leurs services dans les deux langues officielles.

Selon les résultats d'une enquête que mon bureau a fait paraître dans le Rapport annuel en 2012, seulement 26 p. 100 des restaurants avaient un menu bilingue ou en françaisNote de bas de page 4, bien que le service en français ait été disponible 7 fois sur 10 dans les restaurants et les magasins du marché By, du Centre Rideau et de la rue Sparks.

Dans certains quartiers d'Ottawa, il est relativement facile de se faire servir en français dans les entreprises qui servent le public, mais les employés n'ont pas offert ce service de façon systématique et active pour faire savoir à leur interlocuteur qu'il pouvait être servi dans la langue officielle de son choix.

Même à l'administration centrale du Commissariat aux langues officielles au centre-ville d'Ottawa, nous avons constaté que les commissionnaires au poste de sécurité ne font habituellement pas d'offre active.

J'estime que pour créer une capitale véritablement bilingue, qu'il faut sensibiliser les gens d'affaires d'Ottawa à l'importance d'employer les deux langues officielles. Nous devons encourager les entreprises à rendre leur bilinguisme visible et audible, pour faire en sorte que le bilinguisme soit compris comme un élément clé du service à la clientèle.

Je suggère de collaborer avec des alliés comme les États généraux et le Regroupement des gens d'affaires pour rappeler aux commerces de la capitale que le service à la clientèle dans les deux langues officielles peut avoir des retombées économiques considérables.

Le message est simple : pouvoir servir les clients dans la langue officielle de leur choix, c'est bon pour les affaires. Et quelle meilleure motivation pour apporter des changements que la perspective de voir ses revenus augmenter? De plus, parler l'autre langue est aussi une marque de respect et d'hospitalité.

Les questions linguistiques prennent de l'importance dans les pays industrialisés, comme le prouvent les statistiques du National Centre for Languages : en Europe, les petites et moyennes entreprises qui souffrent d'un manque de compétences linguistiques perdent €100 milliards chaque année.

Au Canada, une étude du Conference Board portant sur le bilinguisme et le commerceNote de bas de page 5 et datant de juin 2013 révèle que parler français et anglais est un important avantage économique pour tout le pays.

Ces dernières années, les Américains voyagent moins. Ils ont réduit la fréquence de leurs visites au Canada pour des raisons économiques et de sécurité, ce qui rend notre capacité d'accueillir les touristes du Canada et de l'étranger dans les deux langues officielles un atout d'autant plus précieux.

Pour connaître du succès dans un environnement où la concurrence est de plus en plus forte et les risques de plus en plus grands, les entreprises ne peuvent se préoccuper que de stratégie, de finances, de commercialisation et de ressources humaines. Elles doivent aussi tenir compte du facteur linguistique qui est essentiel à toute activité, surtout quand il s'agit d'une entreprise qui sert le public.

L'étude du Commissariat sur la dualité linguistique à Ottawa nous a fait voir que bien des détaillants locaux veulent améliorer leur service en français, mais ils n'ont pas les ressources et les connaissances pour le faire.

Moi, je suis d'avis qu'Ottawa peut très bien servir de pont entre les Canadiens francophones et anglophones et de réaliser son potentiel pour devenir une capitale véritablement bilingue. Mais elle ne sera parfaitement bilingue que si le public l'exige.

Dans quelques années, Ottawa jouera un rôle significatif dans le cadre des célébrations marquant le 150e anniversaire de la Confédération. Le gouvernement du Canada et ses partenaires doivent continuer à paver la voie linguistique afin que la capitale puisse saisir cette occasion historique.

Je dois ajouter que le Commissariat et le gouvernement fédéral ne travaillent pas seuls à la promotion de l'utilisation des deux langues officielles. Il faut reconnaitre que depuis son élection le maire Jim Watson a fait preuve de leadership dans le dossier de la dualité linguistique en termes pratiques.

Son administration a fait un investissement de quelque 15 millions de dollars dans un nouveau système d'annonces bilingues dans 1 000 autobus d'OC Transpo. Elle a aussi recruté un policier bilingue comme chef du Service de police d'Ottawa et un commissaire à l'intégrité bilingue.

La communauté francophone d'Ottawa représente environ 15 p. 100 de la population de la ville, mais elle exerce une grande influence. Des francophones de Vanier et d'Orléans s'installent maintenant dans l'ouest, dans des communautés de Kanata, et dans le sud à Barrhaven, où une quatrième école élémentaire française a ouvert ses portes ce mois-ci, ce qui témoigne de la vitalité de la communauté francophone.

De nouveaux Canadiens d'origines diverses souhaitent aussi que leurs enfants fréquentent l'école française. Ces parents m'ont dit qu'ils se sentent davantage canadiens par le fait que leurs enfants parlent les deux langues officielles. C'est de bon augure pour l'avenir du bilinguisme à Ottawa, mais je reste convaincu qu'on peut en faire plus.

Actuellement, les entreprises d'Ottawa n'ont pas l'obligation morale de fonctionner dans les deux langues. La ville n'a pas non plus l'obligation morale de se déclarer officiellement bilingue. Toutefois, la communauté francophone continue à réclamer cette distinction. J'estime que cela ne se réalisera que lorsque tous les citoyens bilingues et unilingues conviendront que c'est une distinction qui en vaut la peine.

Permettez-moi une question : quelle différence y a-t-il entre la politique de prestation de services bilingues d'Ottawa et la déclaration faite il y a dix ans par la ville de Moncton selon laquelle celle-ci est bilingue?

Moncton a les mêmes obligations que les autres villes du Nouveau-Brunswick à l'égard de ses citoyens, mais elle s'est déclarée officiellement bilingue parce qu'elle estimait que c'était une décision qui s'imposait et parce que cela lui confère une image de marque unique.

Une déclaration semblable de la part d'Ottawa n'est pas actuellement prioritaire pour le maire Watson. Si je vous dis cela, ce n'est pas pour vous décourager, mais plutôt pour vous rappeler qu'il est essentiel que tous les acteurs de la région, y compris la Chambre de commerce, l'Office du tourisme d'Ottawa, la Commission de la fonction publique (le principal employeur de la ville), et les autres acteurs principaux unissent leurs efforts pour que le maire soit convaincu de la valeur d'un statut bilingue pour Ottawa.

Le journal Le Droit vient de célébrer son 100e anniversaire, mais ce n'est pas en y publiant une autre lettre d'opinion qu'on persuadera le maire de défendre la cause du bilinguisme officiel d'Ottawa. C'est votre association, les États généraux et tous les acteurs clés du milieu des affaires de la ville qui doivent le convaincre.

Pour moi, la question du bilinguisme de notre capitale est devenue encore plus pressante depuis que l'on m'a récemment demandé de présider la nouvelle Association internationale des commissaires linguistiques. À notre prochaine réunion, en mars, je m'attends à ce qu'il y ait une discussion animée sur cet enjeu quand je tenterai d'expliquer pourquoi la capitale d'un pays officiellement bilingue n'est pas aussi officiellement bilingue. Lors de notre dernière rencontre, mon homologue du Sri Lanka a été très étonné de l'apprendre quand il m'a demandé d'organiser un tête-à-tête avec le maire Watson, avec qui il voulait discuter des pratiques exemplaires des capitales bilingues.

Le fait que plusieurs des habitants d'Ottawa sont des fonctionnaires fédéraux provenant de partout au pays représente un défi constant. En effet, pour eux, la question linguistique est un enjeu municipal sur lequel ils estiment exercer peu d'influence. Ils ont tendance à dire : « Je vis à Ottawa, mais ce n'est pas ma ville. Je viens de la Saskatchewan. Ce n'est pas vraiment mon problème. Cela ne me concerne pas. »

Néanmoins, Ottawa a parcouru bien du chemin en matière de dualité linguistique depuis l'époque où, lorsque les trains transcontinentaux s'arrêtaient à la vieille gare Union, en face du Château Laurier, toutes les annonces étaient en anglais seulement.

Je suis convaincu que tout ce qui peut être fait pour rendre Ottawa fière de son bilinguisme et pour amener les citoyens bilingues et unilingues à adopter la dualité linguistique comme valeur en vaut le coût. Toutefois, en tant que commissaire aux langues officielles, le bilinguisme de façade me frustre encore parfois. Celui-ci survient lorsque des francophones ou des anglophones bilingues prennent la parole seulement en anglais lorsqu'ils sont invités à participer à des événements publics.

Je crois qu'il vaut aussi la peine de se trouver des alliés sur la voie menant au bilinguisme officiel à Ottawa. À Moncton par exemple, le bilinguisme est une expression de fierté civique qui alimente le dialogue et confère son caractère à la ville. L'an dernier, cette expression s'est accrue grâce à la création d'un comité sur le bilinguisme constitué d'élus et de citoyens qui s'est réuni six fois pendant l'année pour formuler au conseil municipal des recommandations pour rehausser la dualité linguistique.

Des millions de Canadiens croient qu'il y a un avantage à parler le français et l'anglais. Ils ont raison d'y croire. C'est bon pour les affaires. C'est bon pour le commerce. C'est bon pour le tourisme. C'est bon pour le cerveau. Avec le soutien d'organisations comme l'Association Richelieu Fondateur et de principaux acteurs de la région de la capitale nationale, je suis certain qu'Ottawa sera un jour la capitale du bilinguisme officiel du Canada.

Je vous félicite de vos 65 années de service offert à la communauté de langue française de l'Est ontarien.

Notes de bas de page

Note de bas de page 1

Rapport de la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, volume V, p. 40.

Retour à la référence de la note de bas de page 1

Note de bas de page 2

Ibid., p. 31.

Retour à la référence de la note de bas de page 2

Note de bas de page 3

Ibid., p. 3-4.

Retour à la référence de la note de bas de page 3

Note de bas de page 4

Commissariat aux langues officielles, Rapport annuel 2011-2012, p. 21.

Retour à la référence de la note de bas de page 4

Note de bas de page 5

Conference Board of Canada, Selon une étude du Conference Board du Canada – La connaissance des langues officielles : un atout pour l'économie canadienne!, 19 juin 2013.

Retour à la référence de la note de bas de page 5

Date de modification :
2018-09-13