Archivé - Notes pour un discours sur la dualité linguistique canadienne

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Colombo, Sri Lanka, Le 15 mai 2013
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi


Début de dialogue

Mesdames et Messieurs,

Ce n'est pas ma première visite au Sri Lanka. J'étais ici il y a 10 ans; j'accompagnais alors une délégation. Comme toutes les personnes qui ont eu l'occasion de visiter votre magnifique pays, j'ai trouvé fascinante mon expérience au Sri Lanka. C'est un grand plaisir pour moi de revenir, cette fois-ci, en tant que commissaire aux langues officielles du Canada.

Depuis que j'ai été nommé commissaire, j'ai eu le privilège de parler de la politique linguistique canadienne dans de nombreux pays et sur de nombreuses tribunes – en Israël, en Finlande, en Irlande, en Inde, à deux conférences des Nations Unies et, maintenant, au Sri Lanka. Aujourd'hui, je voudrais répéter ce que j'ai dit dans toutes ces occasions : s'il y a effectivement une formule canadienne pour élaborer une politique linguistique, cela ne veut pas dire qu'elle peut s'appliquer aux autres pays. J'ai été heureux d'accueillir des délégations de pays aussi différents que la Chine et le Népal, qui se sont adressées au Commissariat pour en apprendre davantage sur notre façon d'aborder les questions linguistiques, et je suis ravi de leur faire part de notre expérience. Cependant, je ne voudrais pas qu'on pense que je suis venu au Sri Lanka pour dire que le Canada a la réponse qui s'applique à votre situation.

Avant d'adopter sa propre politique linguistique, le Canada a examiné soigneusement ce qui se faisait dans d'autres pays. Pendant les années 1960, la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme a étudié l'approche individualiste de l'Afrique du Sud, selon laquelle les citoyens pouvaient utiliser partout au pays les deux langues officielles de l'époque, soit l'anglais et l'afrikaans. La Commission a aussi étudié l'approche territoriale de la Suisse et de la Belgique.

Finalement, elle s'est penchée sur le compromis finlandais, selon lequel des régions unilingues et bilingues offrent des services centraux dans les deux langues. La Finlande est un exemple de compromis entre une approche individualiste et une approche territoriale. Helsinki, la capitale, est bilingue. Quant au Canada, il est trop vaste pour adopter une approche unique et individualiste, mais il compte aussi trop de communautés linguistiques en situation minoritaire pour qu'une approche purement territoriale soit adoptée.

La leçon que j'ai tirée de cette expérience, c'est qu'il est utile d'examiner ce que font les autres pays. Mais, dans chaque cas, en plus de s'inspirer de l'expérience des autres, il est essentiel d'adapter leurs façons de faire à notre contexte particulier.

Même les recommandations du rapport de la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, publié il y a 50 ans cette année, ont été adaptées par les gouvernements au moyen d'approches législatives différentes et ces recommandations n'ont pas toutes été acceptées. Certaines des principales recommandations sont maintenant intégrées à la Loi sur les langues officielles, et des éléments clés de la Loi ont été inscrits ultérieurement dans la Charte canadienne des droits et libertés.

La politique canadienne du multiculturalisme tire elle aussi son origine des recommandations du rapport de la Commission. Le multiculturalisme et les politiques linguistiques du Canada proviennent tous deux de la conviction que tous les citoyens sont égaux, et il fait en sorte qu'ils peuvent à la fois conserver leur identité, être fiers de leurs origines et avoir un sentiment d'appartenance.

Aujourd'hui, les recommandations de cette commission nous semblent aller de soi : que toute discrimination fondée sur la race, les croyances, la nationalité ou l'origine soit interdite; que les mêmes conditions s'appliquent à tous les immigrants à l'égard de la citoyenneté, du droit de vote et du droit de se porter candidats à des charges publiques, et ce, peu importe leur pays d'origine; que l'enseignement facultatif des autres langues que le français et l'anglais soit offert au niveau primaire si la demande le justifie; et que les enfants qui ne comprennent ni l'une ni l'autre des langues officielles à leur inscription à l'école publique reçoivent une aide appropriée.

Le Canada est souvent décrit comme un pays bilingue. C'est un raccourci trompeur pour dire qu'il possède une politique de bilinguisme officiel, ce qui est très différent.

À vrai dire, quelque 200 langues sont parlées au Canada, dont 50 langues autochtones. Toutefois, 98 p. 100 des 33 millions d'habitants parlent au moins l'une des deux langues officielles du Canada, le français et l'anglais. Parmi eux, seulement cinq millions sont bilingues, c'est-à-dire qu'ils parlent le français et l'anglais. Vingt-quatre millions de personnes ne parlent pas le français, et quatre millions ne parlent pas l'anglais.

En réalité, le Canada a deux communautés linguistiques principalement unilingues vivant côte à côte.

Cependant, ces deux communautés linguistiques comptent chacune une importante minorité linguistique : près d'un million de Canadiens francophones vivent à l'extérieur du Québec, la seule province canadienne majoritairement francophone, et près d'un million de Canadiens anglophones vivent au Québec.

Le bilinguisme officiel signifie que le gouvernement fédéral doit être bilingue, de manière à ce que les citoyens ne soient pas obligés de l'être. Paradoxalement, dans certains pays qui ne sont pas officiellement bilingues, il y a plus de citoyens bilingues qu'au Canada parce que tous doivent apprendre la langue de la majorité pour traiter avec l'État.

La dualité linguistique et culturelle qui existe dans l'ensemble du Canada peut être source de tensions, et elle a donné lieu à des conflits dans le passé. En fait, la proposition visant à examiner la politique linguistique et la relation entre la minorité francophone et la majorité anglophone a vu le jour durant une période de violence terroriste.

Entre 1962 et 1970, un climat de tension prévalait au Québec. À l'époque, le Front de libération du Québec, un groupe nationaliste et révolutionnaire marxiste du Québec connu comme le FLQ, fit exploser des bombes dans des boîtes aux lettres, des bâtiments et d'autres symboles du gouvernement fédéral. Des dizaines de personnes furent blessées. Au bout du compte, six personnes furent tuées. Les Canadiens étaient sous le choc.

Ces explosions étaient la réaction tangible à une grave discrimination linguistique. Les Canadiens de langue française étaient largement exclus des postes de cadres du secteur public comme du secteur privé, du parlement fédéral, de l'armée et de la plupart des autres grandes institutions.

C'est en octobre 1970, six mois après l'entrée en fonction du premier commissaire aux langues officielles, que se produit l'activité terroriste la plus notable de l'histoire du Canada. Cette période sera connue sous le nom de crise d'octobre. Un ministre du gouvernement provincial et un diplomate sont enlevés, et le ministre est tué. Même s'il y a un lien indissociable entre la question linguistique et l'unité nationale au Canada, personne ne devrait présumer que le fait de débattre de la politique linguistique canadienne représentait une solution magique aux tensions sociales de l'époque. Ni qu'un débat constitutionnel mettrait fin à la violence ou ferait disparaître la question de l'indépendance du Québec.

Il devient de plus en plus complexe d'établir des parallèles entre sa culture et sa langue, ces deux concepts n'étant plus nécessairement liés lorsqu'il s'agit de se définir par rapport aux autres. Ainsi, avoir une langue commune ne signifie pas nécessairement avoir la même culture ou les mêmes valeurs.

Au Canada, il y a deux langues majoritaires, l'anglais et le français, mais, officiellement, pas deux cultures majoritaires. La langue est un élément transactionnel. Cependant, contrairement à d'autres pays du monde, l'anglais au Canada n'est pas une langue neutre sur le plan politique.

Ici, au Sri Lanka, la Constitution de la République socialiste démocratique de Sri Lanka (1978) reconnaît le singhalais et le tamoul comme langues nationales et l'anglais comme langue de communication. En raison de la domination historique de l'anglais au Canada, cette langue ne peut être utilisée comme langue neutre permettant la communication entre les différentes communautés nationales et linguistiques. La dualité linguistique est une valeur fondamentale du Canada, qui sert de lien entre les cultures. Selon moi, c'est la raison pour laquelle la dualité linguistique et la diversité culturelle sont complémentaires plutôt que contradictoires. C'est, à mon avis, le point de départ du multiculturalisme canadien – l'acceptation d'une société qui parle plus d'une langue a jeté les bases pour la création d'un pays qui accueille de nouveaux arrivants. Le multiculturalisme canadien vise à reconnaître la vitalité des diverses cultures minoritaires, sans nuire à l'épanouissement individuel de leurs membres.

Au Canada, les politiques sur le multiculturalisme visent à intégrer les nouveaux arrivants et à leur permettre de tisser des liens avec la société dans son ensemble; elles constituent un point de départ pour arriver à la citoyenneté. On peut bien parler de multiculturalisme, de pluralisme ou d'interculturalisme; la société canadienne recherche continuellement l'équilibre entre le respect culturel et la cohésion sociale.

Je pense que la situation actuelle est très différente de celle qui prévalait en 1971, à l'époque où la politique sur le multiculturalisme a été adoptée. Lorsque la Commission royale sur le bilinguisme et le biculturalisme a fait ses recommandations, la majorité des immigrants venaient encore d'Europe et les réfugiés, des pays derrière le Rideau de fer. La littérature très vivante des immigrants était dominée par les thèmes du choc culturel et de l'adaptation culturelle au sein d'une majorité souvent hostile. Et puis, l'immigration demeurait à sens unique : les immigrants arrivaient, s'adaptaient, s'intégraient et restaient.

Le Canada est l'un des rares pays du monde industrialisé où l'on constate systématiquement des taux élevés d'immigration, mais aussi une attitude très positive du public à cet égard. Depuis 1986, les taux d'immigration ont presque triplé. Le gouvernement a cependant reconnu que cette augmentation considérable du nombre d'immigrants représente un défi pour les communautés de langue officielleNote de bas de page 1.

Prenons par exemple la communauté francophone du Manitoba, l'une de nos provinces de l'Ouest. Au cours des cinq dernières années, la politique gouvernementale visait précisément à inciter les immigrants francophones à s'installer dans des communautés à l'extérieur du Québec, et les statistiques récentes montrent que les communautés francophones du Manitoba se transforment en raison de l'augmentation de l'immigration. Si on compare Winnipeg aux autres villes du pays, à l'exception de celles du Québec, on y compte la proportion la plus importante d'immigrants francophones venant d'AfriqueNote de bas de page 2.

Pour une communauté francophone minoritaire qui possède une identité historique basée sur des ressources traditionnelles comme la paroisse et l'Église, c'est tout un défi de faire la transition de communauté canadienne-française à communauté d'accueil francophone. Ces communautés vivent des bouleversements. Elles ont un énorme travail de préparation à effectuer, avant l'accueil et surtout pendant la période d'adaptation des nouveaux arrivants.

Le renforcement de la vitalité des communautés de langue officielle du Canada grâce à l'arrivée d'immigrants francophones constitue une excellente nouvelle pour la francophonie. Les questions d'immigration, de diversité, d'intégration et d'accommodements sont des enjeux importants au Canada, mais aussi au Québec; elles sont même parfois perçues comme des menaces à « l'identité nationale ». Le Canada fait donc face à un défi de taille. Comment améliorer le sens d'appartenance à une communauté? Comment transformer des communautés qui possèdent déjà des repères identitaires culturels solides? Comment faire en sorte que ces immigrants trouvent leur place en « notre sein »?

Nos communautés traditionnellement « canadiennes-françaises » se transforment petit à petit en « communautés francophones »; l'identité culturelle de ces communautés se voit bousculée. Cela ne se fait pas sans heurts. Tant les immigrants que les communautés d'accueil vivent un « choc culturel » auquel ils doivent s'adapter. C'est également toute notre perception de la dualité linguistique au Canada qui est touchée.

Les discussions qui émanent de la présence de deux langues et cultures vivantes dans notre pays sont non seulement une source de tensions, mais aussi une source de créativité et de dialogue continu. Le fait que deux groupes linguistiques doivent cohabiter a aidé le pays et la société canadienne à développer des valeurs telles que le respect, le compromis, l'empathie et l'acceptation.

L'approche privilégiée par le Canada en ce qui concerne l'identité et la dualité linguistique est unique. Notre conception de la citoyenneté, notre attitude envers les nouveaux arrivants et notre expérience de la colonisation sont autant de facteurs qui font que le pluralisme canadien n'est pas seulement une politique, mais une réalité. Et, contrairement à d'autres pays, cette réalité est soutenue universellement par les Canadiens et Canadiennes de toutes les origines.

En raison de la mondialisation, les identités sont plus floues, les racines sont moins évidentes, les rapports humains sont caractérisés par le mouvement. Les forces des marchés internationaux redéfinissent la valeur des langues, et bon nombre de pays n'ont pas tardé à comprendre qu'ils ne pouvaient plus se développer en n'utilisant qu'une seule langue.

Parmi les grands progrès réalisés au Canada, soulignons la croissance du sentiment d'inclusion. Par exemple, les religions ou les coutumes religieuses qui étaient marginales autrefois font maintenant partie de la vie courante.

La prochaine étape pour la société canadienne est d'accepter de la même manière les croyances et les coutumes qui entrent maintenant en scène, c'est-à-dire les nouveaux courants culturels qui animent la société canadienne d'aujourd'hui.

Même aujourd'hui, 40 ans après l'adoption de la Loi sur les langues officielles, 50 ans après la création de la Commission royale, il y a encore des controverses linguistiques. Lorsque je parle aux Canadiens, je dois encore répéter que l'objectif de cette politique n'est pas – et n'a jamais été – de faire de tous les Canadiens des citoyens bilingues. Le Canada est constitué de deux majorités unilingues vivant côte à côte – et la politique linguistique est là pour garantir que les membres de ces deux communautés linguistiques obtiennent des services de leur gouvernement fédéral dans la langue de leur choix et que les communautés de langue officielle en situation minoritaire reçoivent l'aide dont elles ont besoin pour s'épanouir.

Lorsque je formule des recommandations, elles font parfois la une des journaux et il arrive qu'elles provoquent de l'irritation. Mais les questions linguistiques peuvent maintenant être débattues dans un climat plus calme et de manière plus rationnelle qu'il y a 50 ans, lorsqu'il y avait relativement peu de points d'accord entre les deux communautés majoritaires.

L'expérience du Canada montre qu'il est essentiel d'avoir des outils et des politiques souples qui aident les citoyens à s'adapter à la réalité linguistique de leur pays. Les populations vont continuer à se diversifier à un rythme accéléré. Des lois et des outils stratégiques ont été mis en place pour protéger les communautés linguistiques minoritaires au Canada, et ils fonctionnent. Mais dans notre économie mondialisée, aucune société moderne ne peut se permettre d'ignorer la lingua franca de son époque. L'avenir se trouve dans la versatilité, et le bilinguisme – voire le multilinguisme – est un gage de succès.

Merci. S'il nous reste du temps, je serais heureux de répondre à vos questions.

Notes de bas de page

Note de bas de page 1

CANADA, Citoyenneté et Immigration Canada, Canada – Résidents permanents selon la province ou le territoire et la région urbaine, 2008-2012, Magasin des données de recherche, données préliminaires de 2012. Version en ligne de la source de la note de bas de page 1 consultée le 20 mars 2013.

Rétour à la référence de la note de bas de page 1

Note de bas de page 2

Selon les données de Statistique Canada, le taux de croissance démographique du Canada a augmenté depuis le dernier recensement et atteint maintenant 5,9 p. 100. La province dont le taux est le plus élevé est l'Alberta, à 10,8 p. 100. En 2006, 11 995 immigrants sont arrivés au Canada de pays d'Afrique francophone. En 2008, ce nombre était de 13 777 et, en 2010, de 15 608.

Rétour à la référence de la note de bas de page 2

Date de modification :
2018-09-13