Archivé - Notes pour une allocution devant la Société Gatineau Monde

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Diversité linguistique et culturelle, enjeux de cohabitation – Rôle de la francophonie dans les communications internationales

Gatineau, Québec, le 20 mars 2013
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi


Début de dialogue

Mesdames et messieurs, chers amis, bonsoir.

J’aimerais d’abord remercier Claude Robert de son invitation.

J’aimerais également vous remercier de vous être déplacés ce soir pour m’écouter. C’est avec plaisir que je vous ferai part de quelques réflexions sur la diversité linguistique et culturelle ainsi que sur des enjeux qu’elles soulèvent. J’aborderai également le rôle de la francophonie dans les communications internationales.

Permettez-moi de d’aborder quelques points avant de me lancer dans la sphère internationale.

Au Canada, la conversation nationale se déroule en français et en anglais, nos deux langues officielles. Pour bâtir une francophonie canadienne forte et pertinente, il est indispensable que les Canadiens francophones, anglophones et allophones apprennent à travailler ensemble, dans un rapport gagnant-gagnant.

En 1967, soit deux ans avant la création de la Loi sur les langues officielles, Laurier Lapierre, sénateur et journaliste qui nous a quittés en décembre dernier, souhaitait que le gouvernement prenne des mesures pour que toute la collectivité – majorités et minorités comprises – soit parfaitement bilingue. « Le monde moderne est essentiellement pluraliste. […] Il n’y a pas de nation sur la terre qui possède de majorité assez forte pour empêcher un autre peuple ou une autre nation d’évoluer et de s’épanouir. […] Je ne crois pas que la majorité peut prendre des décisions qui détruisent les droits acquis de la minoritéNote de bas de page 1. »

Bien sûr, le Canada a besoin de ses lois pour protéger les droits linguistiques de ses citoyens. La vision de la dualité linguistique se fonde sur la notion de l’existence de deux peuples fondateurs, et l’objectif de la Loi sur les langues officielles est d’arriver à une égalité entre eux au sein du pays. La lettre de la loi vise à protéger les droits linguistiques des communautés de langue officielle en situation minoritaire, soit les francophones hors-Québec et les anglophones du Québec. Cependant, au‑delà de la lettre de la loi, il y a l’esprit. Pour que l’esprit de la loi soit respecté, un esprit d’ouverture et d’inclusion, les Canadiens doivent reconnaître que le français et l’anglais, ainsi que les cultures véhiculées par ces deux langues officielles, leur appartiennent. Le sens du « nous » doit être élargi. Même si nous sommes unilingues, nous devrions apprendre à raisonner comme si nous étions tous bilingues honoris causa et veiller à ce que les droits linguistiques de nos communautés linguistiques soient respectés. C’est cela, l’esprit de la loi.

Je suis tout à fait d’accord avec ce que Laurier Lapierre a déclaré en 1967. Je ne crois pas que la majorité peut prendre des décisions qui détruisent les droits acquis de la minorité. Je suis aussi profondément mal à l’aise avec l’utilisation du pourcentage pour définir les droits linguistiques des communautés minoritaires. C’est laisser la taille de la majorité définir la vitalité de la minorité. C’est dire qu’après un certain seuil, une communauté devient une communauté de citoyens de seconde classe.

Il est vrai que la francophonie d’Amérique du Nord baigne dans une mer anglophone. Cette réalité incontournable influe sur le sentiment d’identité linguistique au Canada. On voit la question de la langue revenir sur la place publique au Québec et, avec elle, une remontée d’insécurité chez la minorité anglophone. Fait intéressant : un récent sondage indique que les Franco-Ontariens, qui sont un peu plus d’un demi-million, sont moins inquiets par l’avenir du français dans leur province que les Québécois francophones, qui comprennent 4 millions de francophones unilinguesNote de bas de page 2.

La cohabitation des diversités linguistique et culturelle est un enjeu de plus en plus important sur la scène internationale. Toutefois, dans un monde en évolution où la mondialisation complique la définition de l’identité nationale, la dualité linguistique demeure une caractéristique indéniable de la société canadienne.

Le français et l’anglais sont des langues internationales. Elles permettent au Canada de prendre part aux instances de la francophonie et du Commonwealth, et de communiquer avec une grande partie du monde. Nous vivons dans un pays où se parlent 150 langues, dont certaines étaient même parlées sur le territoire bien avant l’arrivée des Européens.

La nouvelle économie mondialisée entraîne de nombreuses transformations langagières et identitaires. Nous assistons à la naissance d’identités culturelles et linguistiques hybrides. Les identités sont plus floues, les racines, moins évidentes et les rapports humains, caractérisés par le mouvement. C’est une indication que l’identité linguistique se transforme, peu importe l’endroit. Ce concept est devenu plus vague et plus flexible.

L’identité linguistique de nos citoyens devient plurielle.

Même si la lingua franca internationale d’aujourd’hui est l’anglais, sa prépondérance pourrait diminuer en raison de la mondialisation omniprésente. C’est le bilinguisme, voire le plurilinguisme, qui fera la différence dans le monde de demain.

Les forces des marchés internationaux redéfinissent la valeur des langues, et bon nombre de pays n’ont pas tardé à comprendre qu’ils ne pouvaient plus se développer en n’utilisant qu’une seule langue.

Dans les affaires et l’enseignement, les citoyens unilingues sont en concurrence avec des candidats bilingues, voire trilingues, qui maîtrisent non seulement leur langue maternelle, mais aussi l’anglais, une troisième langue et peut-être même une quatrième.

Les pays de la francophonie doivent poursuivre leur apprentissage afin de continuer à faire rayonner le français à l’échelle internationale, de mieux conjuguer diversité linguistique et diversité culturelle, et de valoriser toutes les cultures qui composent la francophonie. Le français doit demeurer à l’avant-plan des langues de communication internationales.

Il n’est aucunement question de mener une guerre contre l’anglais ou contre toute autre langue. Au contraire, le rayonnement de la francophonie ne peut se faire au détriment d’autres langues, mais plutôt en convergence durable avec celles-ci. Dans le contexte de mondialisation actuel, il faut confirmer la pertinence de la francophonie et l’importance du rôle qu’elle joue dans les communications internationales.

Je ne pense pas exagérer en disant que de nombreux pays, y compris ceux de la francophonie, sont en période de réflexion intense quant à leur approche de la diversité et de l’immigration. La situation évolue rapidement, et il est essentiel de disposer d’outils et de politiques souples qui permettent de s’adapter à la réalité actuelle. Les populations continueront à se diversifier à un rythme accéléré.

Pour le moment, la vitalité francophone demeure présente partout, mais il existe de nombreux défis. Par exemple, au Rwanda, le français et l’anglais étaient au cœur du bilinguisme du pays, jusqu’à ce que l’anglais soit officiellement adopté comme seule langue officielle du pays. Cette décision a eu des répercussions importantes sur une grande partie de la population du pays, dont le contexte est particulier et l’histoire, tragique. Les écoles ont notamment été fermées pendant un an pour former les professeurs. L’exemple du Rwanda doit servir d’avertissement.

Un des défis de la francophonie nord-américaine consiste à développer le sentiment d’appartenance à la francophonie mondiale, une francophonie qui se veut rassembleuse et inclusive.

Le message de la francophonie doit continuer à circuler à travers le monde et doit être vu de tous, quelle que soit leur langue, sous un angle positif et inclusif. Le français demeurera pertinent et nécessaire tant et aussi longtemps qu’il ne se vivra pas en vase clos. Ce message doit passer en dépit des mesures administratives et des engagements politiques. Sa transmission dépend non seulement d’un leadership accru de nos dirigeants et de nos politiciens, mais aussi d’une plus grande ouverture sur le monde de l’ensemble des Canadiens, afin que nous puissions tous nous enrichir de la diversité linguistique.

Il devient de plus en plus complexe d’établir des parallèles entre sa culture et sa langue, ces deux concepts n’étant plus nécessairement liés lorsqu’il s’agit de se définir par rapport aux autres. Ainsi, avoir une langue commune ne signifie pas nécessairement avoir la même culture et les mêmes valeurs. Au Canada, il y a deux langues majoritaires, mais, officiellement, pas deux cultures majoritaires. La langue est un élément transactionnel. Autrement dit, quoique la politique sur les langues officielles n’ait pas pour but d’exiger que tous les Canadiens soient bilingues, il doit cependant y avoir un certain nombre de Canadiens bilingues pour que le gouvernement offre des services dans les deux langues.

La dualité linguistique est une valeur fondamentale du Canada, qui sert de lien entre les cultures. Selon moi, c’est le point de départ du multiculturalisme canadien : l’acceptation d’une société qui parle une autre langue a jeté les bases pour la création d’un pays qui accueille de nouveaux arrivants. Le multiculturalisme canadien vise à reconnaître la vitalité des diverses cultures minoritaires, sans nuire à l’épanouissement individuel de leurs membres. Pour sa part, le bilinguisme est une compétence qui peut bâtir des ponts entre les langues et les cultures. C’est pourquoi la dualité linguistique et la diversité culturelle sont complémentaires plutôt que contradictoires.

Fondamentalement, les politiques canadiennes sur le multiculturalisme et les langues officielles reposent toutes deux sur la diversité. Le multiculturalisme résulte de la conviction que tous les citoyens sont égaux, et il fait en sorte qu’ils peuvent à la fois conserver leur identité, être fiers de leurs origines et avoir un sentiment d’appartenance. Ces politiques trouvent leur source dans les recommandations du rapport de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, publié il y a cinquante ans cette année.

Les recommandations de cette commission royale nous semblent bien évidentes aujourd’hui : que toute discrimination fondée sur la race, les croyances, la nationalité ou l’origine soit interdite; que les mêmes conditions s’appliquent à tous les immigrants à l’égard de la citoyenneté, du droit de vote et du droit de se porter candidats à des charges publiques, et ce, peu importe leur pays d’origine; que l’enseignement des autres langues que le français et l’anglais soit offert au niveau primaire si la demande le justifie; et que les enfants qui ne comprennent ni l’une ni l’autre des langues officielles à leur inscription au système scolaire public reçoivent une aide appropriée.

Le mot « multiculturalisme » est devenu un terme ambigü en Europe, où il a pris un sens bien différent de celui qu’il a au Canada. En Europe, le multiculturalisme a souvent été perçu comme une solution de rechange à la citoyenneté. Par exemple, en Allemagne, l’éducation est offerte en turque aux ouvriers étrangers qui retourneront éventuellement en Turquie. Au Canada, les politiques sur le multiculturalisme visent à intégrer les nouveaux arrivants et à leur permettre de tisser des liens avec la société dans son ensemble; elles constituent un point de départ pour accéder à la citoyenneté. On peut bien parler de multiculturalisme, de pluralisme ou d’interculturalisme, un terme maintenant courant au Québec – et il est facile de s’égarer dans les considérations sémantiques –, mais la société canadienne recherche continuellement l’équilibre entre le respect culturel et la cohésion sociale.

Je pense que la situation actuelle est très différente de celle qui prévalait en 1971, à l’époque où la politique sur le multiculturalisme a été adoptée. Lorsque la Commission royale sur le bilinguisme et le biculturalisme a fait ses recommandations, la majorité des immigrants venaient encore d’Europe et les réfugiés, de pays situés derrière le Rideau de fer. L’Asie était encore une région très pauvre, et on tolérait l’immigration asiatique sans l’encourager. La littérature dynamique des immigrants était dominée par le choc culturel et l’adaptation culturelle au sein d’une majorité souvent hostile. Et puis, l’immigration demeurait à sens unique : les immigrants arrivaient, s’adaptaient, s’intégraient et restaient.

Le Canada est l’un des rares pays du monde industrialisé où l’on constate systématiquement des taux élevés d’immigration, mais aussi une attitude très positive du public à cet égard. Depuis 1986, les taux d’immigration ont presque tripléNote de bas de page 3. Le gouvernement a cependant reconnu que cette augmentation considérable du nombre d’immigrants représente un défi pour les communautés de langue officielle.

Prenons par exemple la communauté francophone du Manitoba. Au cours des cinq dernières années, la politique gouvernementale visait précisément à inciter les immigrants francophones à s’installer dans des communautés à l’extérieur du Québec, et les statistiques récentes montrent que les communautés francophones du Manitoba se transforment en raison de l’augmentation de l’immigrationNote de bas de page 4. Si on compare Winnipeg aux autres villes du pays, à l’exception de celles du Québec, on y compte la proportion la plus importante d’immigrants francophones venant d’AfriqueNote de bas de page 5.

Pour une communauté francophone minoritaire qui possède une identité historique basée sur des entités traditionnelles comme la paroisse et l’Église, c’est tout un défi de faire la transition de communauté canadienne-française à communauté d’accueil francophone. Ces communautés vivent des bouleversements. Elles ont un énorme travail de préparation à faire, avant l’accueil des nouveaux arrivants, mais surtout pendant leur période d’adaptation.

Le renforcement de la vitalité des communautés de langue officielle du Canada grâce à l’arrivée d’immigrants francophones constitue une excellente nouvelle pour la francophonie. Les questions d’immigration, de diversité, d’intégration et d’accommodements sont des enjeux importants au Canada, mais aussi au Québec; elles sont même parfois perçues comme des menaces à « l’identité nationale ». Le défi est donc de taille. Comment améliorer le sentiment d’appartenance à une communauté? Comment transformer des communautés qui possèdent déjà des repères identitaires culturels solides? Comment faire en sorte que ces immigrants francophones trouvent leur place au sein du « nous »?

Nos communautés traditionnellement « canadiennes‑françaises » se transforment petit à petit en « communautés francophones », et l’identité culturelle de ces communautés se voit bousculée. Cela ne se fait pas sans heurts. Tant les immigrants que les communautés d’accueil vivent un « choc culturel », et doivent s’adapter aux changements subséquents. C’est également toute la perception de la dualité linguistique au Canada qui est touchée.

En raison de la mondialisation, les identités sont plus floues, les racines, moins évidentes et les rapports humains, caractérisés par le mouvement. C’est une indication que l’idée que nous avons de « notre pays » se transforme. Nous vivons ensemble dans un monde diversifié. C’est pourquoi le concept est devenu plus souple et plus adaptable.

Les discussions qui émanent de la présence de deux langues et cultures vivantes dans notre pays sont non seulement une source de tensions et de différends, mais aussi une source de créativité et de dialogue continu. Le fait que deux groupes linguistiques doivent cohabiter a aidé le pays et la société canadienne à développer des valeurs telles que le respect, le compromis, l’empathie et l’acceptation.

Les tensions à régler peuvent déboucher sur des progrès et être une source d’innovation. Cela signifie que, si les difficultés du pluralisme d’aujourd’hui diffèrent de celles d’il y a 40 ans, elles conservent des similitudes. Parmi les grands progrès réalisés au Canada depuis 50 ans, soulignons la croissance du sentiment d’inclusion. Par exemple, les religions ou les coutumes religieuses autrefois marginales font maintenant partie de la vie courante.

La prochaine étape pour la société canadienne est d’accepter de la même manière les croyances et les coutumes qui entrent maintenant en scène, c’est-à-dire les nouveaux courants culturels qui animent la société canadienne d’aujourd’hui.

La langue n’est qu’un des nombreux éléments qui définissent l’identité des Canadiens. Mais la cohabitation du français et de l’anglais, c’est-à-dire la dualité linguistique, sera toujours une caractéristique indéniable de la société canadienne. La dualité linguistique canadienne est un puissant symbole d’ouverture, de respect, d’acceptation et d’empathie, des valeurs également véhiculées dans tous les pays de la francophonie.

Merci.

Notes de bas de page

Note de bas de page 1

« Malaises linguistiques au Québec » (enregistrement vidéo), Tirez au clair, émission télévisuelle réalisée par la Société Radio-Canada, 1967, 19 min 05 s et 36 min 30 s. Version en ligne de la source de la note de bas de page 1 consultée le 20 mars 2013.

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Note de bas de page 2

François Pierre Dufault, « Les Franco-Ontariens moins inquiets que les Québécois », Le Droit, 2 février 2013. Version en ligne de la source de la note de bas de page 2 consultée le 20 mars 2013.

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Note de bas de page 3

En 1986, le Canada a accueilli 99 354 résidents permanents, et 257 515 en 2012. Source : CANADA, Citoyenneté et Immigration Canada, Canada – Résidents permanents selon la province ou le territoire et la région urbaine, 2008-2012, magasin de données de recherche, données préliminaires, 2012. Version en ligne de la source de la note de bas de page 3 consultée le 20 mars 2013.

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Note de bas de page 4

Selon des données publiées par Statistique Canada, la croissance démographique du Canada s’est accélérée depuis le dernier recensement et est passée à 5,9 p. 100. La province qui a connu le plus haut taux de croissance est l’Alberta, soit 10,8 p. 100. En 2006, 11 955 immigrants sont arrivés au Canada des pays francophones de l’Afrique. En 2008, ce nombre a grimpé à 13 777 et en 2010, il s’est élevé à 15 608. Source : Idem.

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Note de bas de page 5

Depuis 2006, 1 500 immigrants de pays africains majoritairement francophones se sont établis au Manitoba. Source : Idem.

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Date de modification :
2018-09-13