Archivé - Notes pour une allocution devant les étudiants à la maîtrise en affaires publiques de l'Université Laval

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Bilinguisme et biculturalisme – Enjeux contemporains

Ottawa, le 13 février 2013
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi


Début de dialogue

Bonjour,

Je voudrais d’abord remercier M. Mathieu Ouimet de m’avoir offert cette occasion de m’adresser à vous.

Il y a deux ans, je prononçais une allocution devant les étudiants à la maîtrise en politique publique et gouvernance de l’Université de Toronto. Je voulais souligner l’importance de comprendre et de parler les deux langues officielles lorsque l’on choisit d’étudier les politiques publiques au Canada.  Il peut être parfois plus ardu de convaincre des anglophones des autres provinces de la nécessité de parler le français que de convaincre les francophones du Québec de la nécessité de parler l’anglais – pourtant, ce qui importe, c’est le bilinguisme  d’un bout à l’autre du pays, et c’est ce dont je veux vous parler aujourd’hui.  Et de nos jours, les étudiants parlent bien souvent plus de deux langues…c’est une véritable richesse. Mais quand on se lance en affaires publiques au Canada, il est primordial de savoir que la conversation nationale se déroule en anglais et en français.

Être bilingue n’est pas important seulement lorsqu’on veut faire carrière au sein du gouvernement. Vous vous demandez peut-être en quoi la politique sur les langues officielles vous concerne si vous avez décidé de faire carrière en enseignement, dans le milieu des affaires, en recherche, en communications… On vous a peut-être dit que, dans ce cas,  vos compétences linguistiques n’auront aucune incidence sur votre parcours professionnel.

Détrompez-vous!

La connaissance des deux langues officielles est une composante essentielle du leadership, une compétence cruciale si l’on veut comprendre et communiquer avec les gens d’ici et d’ailleurs, négocier des contrats, courtiser des clients, gérer des employés, et j’en passe.

Avoir prise sur la société dans laquelle on vit est une aptitude essentielle à la survie. Qu’est-ce qui importe aujourd’hui? Quels seront les grands enjeux de demain? Pour avoir une vue d’ensemble, il faut comprendre les dossiers actuels et savoir comment ils se présentent – en français et en anglais.

Les médias sont peut-être un miroir imparfait de notre société, mais ils constituent néanmoins le meilleur moyen que nous ayons pour analyser l’actualité. Ce dont les médias parlent nous fait prendre conscience de ce qui est important pour l’avenir immédiat du pays.

Jetons un regard sur 2012 pour relever les événements qui ont le plus influencé l’opinion publique. Prenons, par exemple, le milieu de la politique canadienne : vous reconnaîtrez tous instantanément les cinq sujets qui ont le plus suscité l’attention des médias canadiens l’an dernierNote de bas de page 1 :

  1. Dépôt du budget fédéral de Jim Flaherty
  2. Thomas Mulcair remporte la course à la direction du NPD
  3. Le sénateur Pierre-Hugues Boisvenu s’excuse après avoir évoqué le « droit à la corde » des détenus
  4. Robocall : allégations d’appels frauduleux pendant la campagne fédérale de 2011
  5. Stephen Harper en mission économique en Chine.

En politique québécoise, voici ce qui a dominé la couverture médiatique en 2012Note de bas de page 2 :

  1. Élection d’un gouvernement péquiste minoritaire
  2. Campagne électorale au Québec
  3. Grève étudiante / projet de loi 78
  4. Audiences de la commission Charbonneau: témoignages de Martin Dumont et Luc Leclerc
  5. Attentat mortel au Métropolis pendant le discours de victoire de Pauline Marois

Pour vous faire une bonne idée de ce qui se dit sur ces questions, vous devez lire ou écouter les médias du Québec – et du reste du Canada – en anglais et en français.

En tant qu’analystes des politiques, votre travail consistera notamment à comprendre les réactions aux événements dans différentes régions du pays. Vous devrez écouter, à cette fin, Le Téléjournal et The National, Tout le monde en parle,  aussi bien que les émissions Question Period du Réseau CTV ou The Hour. Votre ministre devrait-il aller à Tout le monde en parle? Si oui, comment faut-il le préparer? Si vous n’écoutez pas l’émission — qui est l’une des plus écoutées au Canada, et pas seulement en français — ou si vous n’écoutez que la télévision en français, ce sera difficile de bien conseiller votre ministre. Être un professionnel des affaires publiques au Canada – et même au Québec – et ne parler qu’une langue, c’est ce qu’on appelle en anglais un « career limiting move ». 

Les attitudes à l’égard de la politique linguistique diffèrent selon la langue dans laquelle elle est traitée, et il en va de même des défis. Le Canada anglais fait souvent preuve d’indifférence à l’égard de ce qui se dit et se passe en français, tandis que le Canada français éprouve une insécurité linguistique, craignant que la langue française disparaisse. Voilà deux défis de taille qu’il faut absolument être en mesure de relever dans votre domaine professionnel. 

Cette question prend de l’ampleur chaque fois que sont publiées des données de recensement indiquant une croissance importante de la population dans l’Ouest canadien et une diminution de la proportion de francophones au pays. Cette tendance est naturelle; il est impossible d’accueillir 250 000 nouveaux arrivants au Canada tous les ans et de maintenir la même proportion de locuteurs francophones, voire anglophones. De la même façon, il ne faut pas se désoler de constater que les grands centres du Québec s’anglicisent – le Québec accueille entre 40 000 et 50 000 immigrants par année, dont la majorité s’établissent à Montréal! Tous ces gens ne deviennent pas francophones instantanément – même si bon nombre d’entre eux parlent déjà le français, ils ont un bagage culturel et linguistique autre…qu’ils ne peuvent pas laisser à l’aéroport! En tant que société d’accueil, il faut s’attendre à ce que notre profil linguistique se transforme, tout comme la société se transforme. On s’adapte. Nos identités linguistiques deviennent plurielles par nécessité. Les politiques publiques doivent  s’adapter en conséquence, comme doivent le faire ceux et celles qui les créent à l’image de la société dans laquelle nous vivons. 

Nous constatons actuellement une augmentation du nombre d’allophones au pays, et de francophones hors Québec – on en compte maintenant plus d’un million, tout comme il y a un million d’anglophones au Québec. Il ne faut pas non plus oublier que les « autres » langues symbolisent toute une panoplie de langues – les gens ne parlent pas « l’allophone », c’est-à-dire une « autre » langue commune, comme l’espagnol aux États-Unis, par exemple.

S’il ne fait nul doute que l’anglais constitue la lingua franca de ce début de siècle, le pouvoir d'attraction du français a également augmenté. Les francophones de souche ne sont plus seuls à vouloir maintenir la pertinence du français. En fait, jamais dans l’histoire du français autant de personnes n’ont appris et parlé cette langue, tant à l’échelle nationale qu’internationale. Et cette tendance est confirmée au Canada par la popularité sans cesse croissante des programmes d’immersion francophone, d’un bout à l’autre du pays.

Au début des années 1970, la Commission sur le bilinguisme et le biculturalisme, dont nous soulignons cette année le 50e anniversaire de sa mise sur pied, avait conclu qu’il restait encore beaucoup à faire pour que le français et l’anglais bénéficient à Ottawa d’un « statut d’égalité totale». Quelque 40 ans plus tard, même s’il y a encore des défis, on peut dire que notre régime linguistique actuel a été façonné à partir des recommandations de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme.

Permettez-moi de vous en faire un bref portrait.

Ayant constaté que les francophones n’occupaient pas la place qui leur revenait au sein du gouvernement fédéral, Lester B. Pearson, premier ministre du Canada de 1963 à 1968, institua en 1963 la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme.

La Commission B.B. recommande notamment que l’anglais et le français soient formellement déclarés langues officielles du Parlement du Canada, ainsi que de l’administration fédérale et des tribunaux fédéraux. L’objectif est de donner aux Canadiens la possibilité de communiquer en français ou en anglais avec leur gouvernement, de leur offrir des chances égales d’accès aux postes de l’administration fédérale, de leur permettre de travailler dans la langue officielle de leur choix et de renforcer la vitalité des communautés de langue officielle.

La vision de la dualité linguistique de la Commission B.B. se fonde sur la notion des deux peuples fondateurs et sur l’égalité de leur statut au sein du pays.

Pendant que se déroulent les travaux de la Commission B.B., la société québécoise vit une profonde transformation. Un puissant mouvement nationaliste entraîne la mise en place d’un gouvernement provincial qui revendique une plus grande autonomie au sein du Canada. Le français et les francophones occupent de plus en plus la place qui leur revient dans la province.

Dans la foulée des recommandations de la Commission B.B., et grâce au leadership du premier ministre Pierre Elliott Trudeau, le Parlement du Canada adopte en juillet 1969 la première Loi sur les langues officielles, qui confère au français et à l’anglais le statut de langues officielles du Canada. La Loi prévoit la création d’un poste de commissaire, que la Commission B.B. définit comme « le protecteur du public canadien et le critique des autorités fédérales en matière de langues officielles ». Je suis le sixième à occuper ce poste.

Le Canada comptait un nombre important de citoyens bilingues au moment où les membres de la Commission ont rédigé leur rapport. Ainsi, en 1961, plus de 2,2 millions de Canadiens, soit environ 12 p. 100 de la population, affirmaient parler les deux langues officielles. Aujourd’hui, selon les chiffres du recensement de 2011, ce nombre s’établit à 5,8 millions, soit 17,4 p. 100 de la population.

Cependant, à l’époque, les communautés de langue maternelle française et anglaise du Canada étaient loin d’être aussi bilingues l’une que l’autre. Ainsi, en 1961, la majorité francophone du Québec et les communautés francophones à l’extérieur du Québec comptaient 70 p. 100 des personnes bilingues du pays, même si elles ne représentaient que 28 p. 100 de la population totale.

À la lumière de ces statistiques, on peut facilement conclure qu’avant l’entrée en vigueur de la Loi sur les langues officielles, la responsabilité du bilinguisme appartenait principalement aux francophones. Même au Québec, ceux-ci devaient souvent maîtriser l’anglais pour gagner leur vie, communiquer avec des commerçants ou traiter avec le gouvernement fédéral.

La situation s’est améliorée et, au fil des ans, la dualité linguistique est devenue une valeur canadienne. De nos jours, le point de contact des deux langues officielles entre le français et l’anglais au Québec n’est plus le même. Il y a cinquante ans, ce contact s’effectuait entre contremaître et gestionnaire. Depuis 10 ans, ce point de contact redescend dans la hiérarchie corporative – pas parce que les patrons refusent de parler français, mais bien parce que les entreprises québécoises prennent de l’expansion : Jean Coutu fait maintenant affaires aux États Unis, et Rona et Desjardins ont maintenant des succursales dans les provinces canadiennes, à l’extérieur du Québec. Donc, des employés et des gestionnaires qui n’ont pas eu besoin de parler anglais pendant vingt ans font maintenant affaire avec Boston, Toronto et Halifax. C’est à dire que la maîtrise de l’autre langue officielle devient de plus en plus importante – mais pour des raisons positives.

De nos jours, il est bénéfique de connaître les deux langues officielles du Canada , tant sur le plan personnel que professionnel. Être bilingue permet de relever de nombreux défis.

Vous construisez l’avenir de la dualité linguistique au Canada. Vous jouez un rôle très important dans l’avenir du Québec. Vos valeurs d’aujourd’hui auront une incidence sur les politiques publiques de demain. C’est pourquoi la dualité linguistique doit continuer d’occuper une place de choix dans vos valeurs.

La capacité de dépasser la barrière des langues est une compétence clé en leadership dans un pays comme le Canada. C’est ce que je soutiens depuis le début de mon mandat.

Pour accroître le nombre de candidats bilingues aux postes supérieurs, le gouvernement pourrait prendre des mesures pour élargir le bassin. Il existe divers moyens pour y arriver : renforcer considérablement les programmes d’échanges actuels, créer des bourses à l’intention des étudiants qui désirent étudier dans leur langue seconde et offrir des programmes de formation linguistique en vue d’un avancement professionnel en milieu de carrière dans des domaines où il y a pénurie. Des précédents de ce type d’initiatives existent. Par exemple, lorsque le gouvernement a estimé que trop d’étudiants talentueux quittaient le pays et que trop de chercheurs émérites travaillaient à l’étranger, il a créé les bourses d’études du millénaire et les chaires de recherche du Canada.

Cinquante ans après la création de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, les défis au chapitre de la langue sont très différents. La société québécoise a mis en place des industries florissantes : la musique, la télévision, le cinéma et l’édition. Plus que jamais, les immigrants qui arrivent au Québec apprennent le français, les immigrants francophones sont attirés par les communautés de langue officielle en situation minoritaire du Canada et des centaines de milliers d’étudiants anglophones font leurs études primaires et secondaires en français.

Ces faits sont peu connus, notamment à cause du peu d’efforts déployés pour les mettre en valeur. Combien de ministres, de généraux ou d’ambassadeurs anglophones bilingues ont participé à l’émission Tout le monde en parle ou ont prononcé une allocution devant la Chambre de commerce et d’industries de Trois-Rivières? Combien de ministres, de gens d’affaires ou de cinéastes francophones bilingues sont invités à prendre la parole devant les cercles canadiens d’un bout à l’autre du pays?

De même, reconnaissant que la maîtrise des deux langues officielles est une compétence essentielle dans l’exercice du leadership, les ministres, les députés et les dirigeants d’organismes fédéraux – tout comme des milliers d’employés fédéraux – ont travaillé fort pour devenir bilingues. Dans quelle mesure utilisent-ils cette compétence pour communiquer publiquement avec les Canadiens? Pour les politiciens québécois, s’adresser en anglais à la population relève presque d’une faute éthique grave – pourtant, les attentes sont élevées lorsqu’il s’agit des compétences linguistiques en français de nos politiciens fédéraux. Les québécois devraient avoir les mêmes attentes envers leurs représentants provinciaux.  

Chacune des communautés est trop riche sur le plan culturel pour qu’on s’en désintéresse. Il est très difficile de déchiffrer le dialogue national si on en comprend que la moitié. Il est impératif que la prochaine génération de dirigeants au Canada soit capable de communiquer efficacement dans les deux langues officielles du pays.

Faire preuve de leadership en affaires publiques, c'est connaître les milieux francophones et anglophones, d’un bout à l’autre de la province, du pays : les journaux qu'ils lisent, les émissions de télévision qu'ils regardent, les films qu'ils voient et les théâtres qu'ils fréquentent.

C’est comprendre leurs blagues.

Comme Gérald Godin l’a dit il y a trente ans, le français n’est pas menacé par la communauté anglophone du Québec. En fait, Gérald Godin voyait l’engagement du gouvernement du Québec envers le multiculturalisme et la diversité comme l’occasion de créer des objectifs plus profonds pour la société québécoise. Bien évidemment, la question de la vitalité du français québécois dans le contexte nord-américain que l’on connaît est vitale. Ce dont nous avons besoin est d’un discours sur la langue qui accueille la diversité et la pluralité des langues de Montréal, sans que l’on néglige pour autant l’objectif de la langue commune.

Le monde évolue rapidement. Il est donc essentiel de disposer d’outils et de politiques souples qui nous permettent de nous adapter à la réalité linguistique actuelle. Les populations vont continuer à se diversifier à un rythme accéléré. Des lois et des outils politiques ont été mis en place pour protéger la langue française au Québec, et ils fonctionnent. Le Québec est principalement francophone, et pourrait le demeurer. Mais dans notre économie mondialisée, aucune société moderne ne peut se permettre d’ignorer la lingua franca de son époque. L’avenir se trouve dans la versatilité, et le bilinguisme – voire le multilinguisme – est un gage de succès. Le français ne disparaîtra pas – mais il est vrai que son visage change, et qu’il continuera d’évoluer.

Je vous remercie. S’il reste du temps, j’aimerais répondre à vos questions ou vous entendre parler de votre propre expérience de la dualité linguistique.

Date de modification :
2018-09-13