Archivé - Notes pour une allocution prononcée dans le cadre de la retraite de réseautage et de partenariat du Réseau communautaire de santé et de services sociaux (RCSSS)

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Québec, le 11 février 2013
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi


Début de dialogue

Bonjour.

Je souhaite la bienvenue à toutes les personnes présentes à la retraite de réseautage et de partenariat du Réseau communautaire de santé et de services sociaux. Je remercie Jennifer Johnson de m’avoir invité.

Les gens constituent le moteur de toute organisation et sont au cœur de la vitalité de chaque communauté—ils lui transmettent sa vigueur, sa force et son aptitude à développer son plein potentiel. Depuis 2000, le Réseau communautaire de santé et de services sociaux (RCSSS) contribue grandement à la vitalité des communautés anglophones du Québec. En appuyant et en réalisant des projets qui satisfont à leurs plus urgents besoins en matière de santé et de services sociaux, le RCSSS a eu une incidence marquée sur la qualité de vie des anglophones du Québec. Le partenariat avec l’Université McGill, afin de dispenser des cours de langue aux professionnels de la santé dans l’ensemble de la province, en est une illustration. Pensons également aux efforts déployés par la Coasters Association of the Lower North Shore et le Centre de santé et de services sociaux de la Basse-Côte-Nord en vue d’ouvrir un centre de jour offrant des services en anglais à des aînés.

C’est toujours avec plaisir que je m’adresse à la communauté anglophone du Québec, et discute de sa vitalité et de son rôle dans la province. J’ai vécu dix ans au Québec—dont trois ans à Montréal et sept ans à Québec—et j’y ai séjourné durant des fins de semaine et des congés. La communauté anglophone est la communauté de langue officielle en situation minoritaire que je connais le mieux; c’est ici que mon intérêt pour les langues s’est développé et approfondi.

Revenir ici me donne l’occasion de renouer avec des connaissances et des amis, dont certains que j’ai connus dans les années 1970 et 1980.

La communauté a beaucoup changé depuis ces années-là. D’abord, elle a vieilli. C’est souvent quand ils atteignent l’âge de la retraite que les gens se rendent compte à quel point il importe que les services soient offerts dans les deux langues officielles. J’ai constaté qu’en vieillissant, nous accordons plus d’importance au fait de recevoir des soins de santé et des services financiers dans notre langue préférée. Après avoir contribué durant 40 ou 50 ans à la caisse de l’assurance maladie, nous atteignons un point où nous faisons appel à ces services publics plus fréquemment. Nous commençons à bénéficier du régime de pension plutôt que d’y contribuer. Le droit à des services dans la langue de notre choix devient alors une question très personnelle et parfois quotidienne.

La génération plus âgée des membres des communautés anglophones du Québec doit relever des défis particuliers—elle vivait et travaillait au Québec à une époque où il n’était pas nécessaire de parler français pour y arriver. Maintenant que cette génération n’est plus sur le marché du travail, ses membres sont vulnérables et nécessitent des soins de santé et des services sociaux à une époque où ils ne sont pas toujours dispensés en anglais. Oui, la pénurie de travailleurs de la santé rend difficile la tâche d’embaucher du personnel bilingue, mais la minorité anglophone du Québec a le droit de recevoir des services dans la langue officielle de son choix.

À ma connaissance, la qualité des soins n’est généralement pas un problème dans la province. C’est l’offre de soins qui pose un problème. La plupart des membres de la communauté anglophone vivent à Montréal, là où se trouvent les sièges sociaux de la plupart des organismes anglophones. Il est donc plus facile d’obtenir des services en anglais à Montréal que dans les régions.

Par exemple, obtenir des renseignements et des documents sur des services de santé spécialisés en anglais—groupes de soutien, services de santé mentale et soutien aux aidants naturels—peut devenir un obstacle frustrant. Les malentendus linguistiques peuvent avoir des conséquences graves sur la santé des gens.

La présence de l’anglais à titre de lingua franca internationale exerce des pressions sur le français comme langue des affaires, de la recherche et de la communication internationale—et plusieurs Québécois sont contrariés par ce changement. Mais cela n’a rien à voir avec la minorité anglophone du Québec.

L’environnement politico linguistique actuel au Québec est différent de ce qu’il était dans les années 1980 et 1990. Les gens ne se sentent pas aussi menacés par le désir des autres de vivre dans leur langue. Nous devons mettre l’accent sur le respect qui existe entre les Québécois anglophones et francophones. On le voit dans les rues et dans les événements publics, particulièrement à Montréal. Les gens ne veulent pas de confrontation; ils veulent l’harmonie et la compréhension.

De nombreux francophones au Québec sont bilingues. Ils reconnaissent l’importance de parler anglais dans le monde d’aujourd’hui. Et les anglophones, dont un grand nombre sont également bilingues, comprennent l’importance du français au Québec. Les Québécois de toutes origines sont contents que leur province soit la plus bilingue au Canada.

Je ne crois pas que la vieille croyance selon laquelle l’apprentissage de l’anglais est une pente glissante vers l’assimilation soit encore répandue au Québec. Cette réaction provient d’un profond malentendu.

En fait, selon un récent article du Huffington Post, la communauté anglophone du Québec sera « à la mode » et « tendance » en 2013. Comme le montrent la popularité des chefs québécois anglophones David McMillan, Derek Dammann et Marc Cohen, les quartiers anglophones à l’avenir prometteur tels que Griffintown et Pointe-Saint-Charles; les artistes Québécois anglophones, comme Leonard Cohen, la famille McGarrigle, Arcade Fire et Sugar Sammy, ainsi que Josh Freed, découvert par les lecteurs francophones grâce à son blogue mis en ligne par le magazine « L’actualité : » les anglophones du Québec sont aujourd’hui en vogue et recherchés.

Nous avons perçu des signaux contradictoires de la part du Parti Québécois depuis son élection. D’une part, Pauline Marois, lors de son discours de remerciement, a déclaré que la langue française est indispensable à l’avenir de la province. Elle s’est adressée aux Québécois anglophones en anglais, leur promettant de les protéger et de construire avec eux un avenir commun. Et pour la première fois de son histoire, le Québec a maintenant un ministre chargé des relations entre les francophones et les anglophones.

Depuis sa nomination, Jean-François Lisée a déployé de grands efforts pour rencontrer, consulter et écouter des chefs de file anglophones et visiter des membres d’organismes communautaires anglophones—notamment des commissions scolaires et le Quebec Community Groups Network. Il a pris soin d’envoyer des messages de conciliation aux anglophones du Québec, tout en demeurant ferme par rapport au plan du PQ de faire du français la langue de travail au Québec. Après avoir recueilli des réactions mitigées tant de la part des médias francophones que des médias anglophones, il a annoncé le mois dernier une subvention de 20 000 $ pour faire la promotion de la chanson Notre Home dans les écoles de la province, afin de contribuer à bâtir des ponts entre les communautés.

Les médias—en particulier les médias anglophones—ont souligné les contradictions entre les paroles et les gestes du gouvernement péquiste. On se montre généralement méfiant devant cette opération de séduction venant d’un gouvernement qui prône la souveraineté. Dans les bureaux du Quebec Community Groups Network, Lisée s’est adressé aux membres de la communauté anglophone du Québec au nom du gouvernement péquiste pour leur dire ce qui suit : « Vous êtes ici pour y demeurer; nous tenons à ce que vous restiez. Travaillons à tout cela ensemble. »

D’autre part, nous avons vu le ministère de la Santé retirer l’Hôpital Lachine du Centre universitaire de santé McGill, ce qui révélait une attitude différente et une approche différente envers des établissements que nous considérons normalement comme faisant partie du réseau québécois de la santé.

Nous avons également été témoins des modifications proposées au projet de loi 14 en ce qui a trait aux municipalités bilingues, des restrictions plus grandes à l’égard des petites entreprises, ainsi que des limitations de l’accès à l’enseignement en anglais pour les familles de militaires détachés temporairement au Québec. Ces signaux font en sorte que la communauté anglophone perçoit davantage le projet de loi 14 comme un projet de loi contre l’anglais plutôt qu’en faveur du français.

Le système scolaire de langue anglaise éprouve également des difficultés, alors que les inscriptions diminuent au moment même où la bureaucratie du Québec semble faire la sourde oreille face à l’importance de ce système pour la vitalité de la communauté anglophone.

Je considère les responsabilités ministérielles de Jean-François Lisée à l’égard de la minorité anglophone comme une tentative de créer un dialogue plutôt que de la tromper. Toute initiative visant à bâtir des ponts entre les communautés ne peut que contribuer à l’avènement d’une société englobante, riche de deux langues et cultures dynamiques. Il y a des progrès, mais autant que je sache, le gouvernement provincial n’a pas procédé aux ajustements bureaucratiques correspondants. Personne au sein de la fonction publique provinciale n’a de responsabilité de coordination pour ce qui est des besoins institutionnels de la communauté anglophone du Québec—contrairement à l’Ontario, à la Nouvelle-Écosse et à certaines autres provinces, qui non seulement sont dotées d’un ministère dans le cadre d’un portefeuille, mais également d’un bureau ou d’un secrétariat qui assume cette responsabilité.

Le gouvernement du Québec doit respecter le fait que le français et l’anglais sont des langues canadiennes, non des langues étrangères. C’est pourquoi j’ai réagi aussi vigoureusement l’automne dernier, lorsque la ministre de l’Éducation du Québec a dit que l’anglais était une langue étrangère. L’anglais n’est pas une langue étrangère au Canada; le français n’est pas une langue étrangère au Canada. Ce sont des langues canadiennes dans toutes les régions du pays. Mais il y a sans conteste un lien entre la politique linguistique et l’unité nationale—c’est pourquoi les gouvernements et les institutions doivent faire ce que la loi dit qu’ils devraient faire, en commençant par offrir des services.

Ces dernières années, nous avons constaté l’importance de l’établissement et du maintien des institutions pour le développement communautaire. Des organismes comme le vôtre ont besoin de recevoir promptement le financement que le gouvernement fédéral s’est engagé à lui verser. Je suis conscient de vos préoccupations concernant la nouvelle réalité politique du Québec et l’échéance imminente de la Feuille de route pour la dualité linguistique canadienne en mars, dont le renouvellement n’a pas encore été approuvé par le Conseil du Trésor.

Je comprends le stress et l’incertitude que cette situation suscite—une situation que vous avez déjà vécue en 2009-2010, lorsqu’il s’en est fallu de bien peu pour que votre organisme reçoive trop tard les fonds que le gouvernement lui avait promis. À cause de cela, seules des discussions de dernière minute ont permis de sauver le projet du RCSSS et de l’Université McGill. Et vous êtes aussi passés à un cheveu de devoir prendre des mesures d’économie radicales qui auraient limité votre capacité d’aider les Québécois d’expression anglaise à profiter du plan d’action de Santé Canada.

Pour le moment, je suis mieux placé pour écouter vos préoccupations que pour me prononcer à leur sujet. Plusieurs inconnues demeurent—mais un certain nombre d’éléments indiquent que le gouvernement accorde une grande importante à la Feuille de route. James Moore, Tony Clement et d’autres ministres ont tenu des consultations l’été dernier. Pour l’heure, le gouvernement n’a fait aucune annonce concernant l’avenir de la Feuille de route. Évidemment, cela me préoccupe beaucoup de même que les communautés de langue officielle en situation minoritaire. Je m’attends à ce que la prochaine phase de la Feuille de route pour la dualité linguistique aide les communautés à mettre en valeur et à maintenir le potentiel de leurs institutions—comme la première Feuille de route a permis de grandement améliorer les soins de santé offerts aux Québécois anglophones.

Sans l’ombre d’un doute, il faut promouvoir le français au Québec, mais les droits de la minorité anglophone doivent également être respectés. Il y a une grande différence entre la montée de l’anglais—langue de communication internationale employée dans l’industrie, les entreprises, la recherche et le tourisme—et les besoins des collectivités anglophones du Québec.

Gérald Godin, un ancien ministre québécois des Communautés culturelles et de l’Immigration qui est décédé en 1994, avait bien compris cette distinction. Il y a 30 ans, il déclarait que la communauté anglophone au Québec, très minoritaire, ne représentait aucune menace pour le français. La menace, disait-il, venait d’ailleurs. Trois décennies plus tard, la mondialisation montre combien il avait raison.

J’ai connu Gérald Godin, et je me souviens du rôle qu’il a joué en tendant la main aux communautés culturelles. Il voyait l’engagement du gouvernement envers le multiculturalisme et la diversité ethnique comme une chance, pour la société québécoise, de définir des objectifs plus profonds. Selon lui, ce qui manquait au Québec était un projet social stimulant pour l’esprit qui comportait des valeurs non matérialistes comme la fraternité, la générosité envers autrui, l’ouverture et la solidaritéNote de bas de page 1. Il comprenait l’importance de la minorité anglophone et l’importance de vos organismes communautaires. Il se rendait compte qu’elles ne menaçaient pas la majorité francophone, la vitalité de la langue française et le Québec en tant que société à prédominance francophone.

Nous avons besoin de parler de la langue de manière à accueillir la diversité et la pluralité linguistiques du Québec, sans négliger pour autant l’objectif d’une langue partagée.

L’écrivain québécois Pierre Nepveu a posé cette question dans Le Devoir, en septembre dernier. Je suis d’accord avec ce qu’il a dit : nous avons besoin de parler de diversité—de la formidable diversité des parlers français à Montréal, avec leurs accents et leurs intonations venant des Antilles, d’Afrique, d’Asie et du Moyen-Orient. Nous devons parler des anglophones bilingues qui parlent français dans les rues, dans les commerces et les bureaux du gouvernement. Il faut montrer la réalité à multiples facettes de notre dualité linguistique. Revoir les aspects positifs du rôle de votre communauté dans l’histoire du Québec jetterait un nouvel éclairage sur les perceptions sociales et ferait évoluer la province en tant que société. Le Québec a besoin d’un récit positif pour créer des liens avec sa population anglophone—ces histoires doivent être racontées.

Pour les personnes qui parlent anglais au Québec, établir des relations stratégiques au sein du système de services sociaux et de santé est une question d’intérêt pour le bien-être de la communauté, mais également pour l’aspect pratique—et si on y regarde de plus près, on constate que l’ingéniosité joue un rôle important dans l’accès des gens aux services en anglais. J’ai vu de nombreux exemples de la façon dont les actions de personnes ont changé la vie de leur communauté.

Par exemple, l’été dernier, après que ma femme eut fait une chute et se soit blessée, elle a été transportée au Centre hospitalier universitaire à  Sherbrooke. Elle a bénéficié d’excellents soins et, durant son séjour, a reçu la visite de Ruth Elkas, une infirmière à la retraite qui se rend régulièrement à l’hôpital pour s’assurer que les patients non francophones se voient offrir les services dont ils ont besoin et comprennent les services qu’ils reçoivent.

Un autre exemple : Sheila Eskenazi, agente immobilière dans les Laurentides et présidente du Laurentian Club of Canada, a constaté que l’hôpital local n’avait aucun message téléphonique enregistré en anglais. Elle s’est portée volontaire pour les enregistrer. Maintenant, si vous téléphonez à cet hôpital, le service de réponse téléphonique automatisé comporte un choix en anglais. La voix de Sheila Eskenazi vous guidera dans le système.

Les gens ne partent habituellement pas avec l’idée d’améliorer les relations entre les communautés majoritaire et minoritaire. Leur but est de résoudre un problème et de faire de leur mieux pour rendre leur communauté plus pragmatique. Ils sont utiles et obligeants. De meilleures relations communautaires découlent de leurs actions.

Et voilà la clé. Les anglophones et les francophones sont désormais d’accord : les relations communautaires s’amélioreront en travaillant ensemble à la réalisation d’un objectif commun dans l’intérêt du public. C’est le message que je transmettrai au ministre Lisée que je dois rencontrer cette semaine durant mon séjour à Québec.

Merci.

Notes de bas de page

Note de bas de page 1

Graham Fraser, “Godin leads the push for a Quebec open to diversity”, The Gazette, 1er septembre 1981.

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Date de modification :
2018-09-13