Archivé - Notes pour une allocution dans le cadre du Forum de discussion sur les perceptions des Canadiens de diverses origines envers la dualité linguistique – Évènement passerelle

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Montréal, le 21 novembre 2012
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi


Début de dialogue

Bonsoir,

Je vous remercie de nouveau de votre présence à ce quatrième forum du Commissariat aux langues officielles sur la dualité linguistique et la diversité culturelle. Le Commissariat a organisé cet évènement dans le cadre de son mandat afin de promouvoir la Loi sur les langues officielles et de veiller à sa mise en œuvre au sein des institutions fédérales, de protéger les droits linguistiques des Canadiens et des Canadiennes et de promouvoir la dualité linguistique et le bilinguisme au Canada.

Depuis plusieurs années, le Commissariat tente de mieux comprendre les perceptions des Canadiens et des Canadiennes de diverses origines envers la dualité linguistique. Pour ce faire, nous avons organisé des forums sur la dualité linguistique et la diversité culturelle. Le premier a eu lieu en 2007 à Toronto, un autre s’est déroulé en 2008 à Vancouver, l’année dernière nous étions à Halifax et maintenant nous sommes à Montréal. Nous y avons rencontré des membres de différentes communautés culturelles, et nous avons beaucoup appris. 

Nous sommes maintenant à mi-chemin du forum – aujourd’hui, nous avons rencontré les participants d’expression anglaise. Je les remercie tous de leur dévouement, qui a contribué à la réussite de cette discussion. Demain, c’est avec la même belle énergie que nous referons cet exercice avec les participants d’expression française.

La notion de dualité linguistique met en relief les concepts de partage et de dialogue entre les francophones et les anglophones. Rapprocher ce qu’on désigne souvent comme « deux solitudes » n’est pas une tâche facile. Il faut y consacrer du temps et des efforts. Ce soir, nous espérons que vous profiterez de l’occasion qui vous est offerte pour discuter avec les autres participants. Nous venons peut-être de différents horizons culturels ou linguistiques, mais nous bâtissons notre société ensemble – mettre nos idées en commun est un pas dans la bonne direction.

Les résultats du dernier recensement de Statistique Canada indiquent que le nombre de personnes ayant le français comme langue maternelle a presque été rattrapé par les gens ayant ce que Statistiques Canada appelle les « langues immigrantesNote de bas de page 1 » comme langue maternelle. Au cours des dernières semaines, on répète que le français est en danger, particulièrement hors Québec. Or, je ne partage pas totalement cet avis, et je vais vous dire pourquoi.

Nous avons actuellement une augmentation du nombre de francophones hors Québec, tout comme il y a un million d’anglophones au Québec. On en compte maintenant plus d’un million. Il ne faut pas non plus oublier que les « autres » langues symbolisent toute une panoplie de langues – les gens ne parlent pas « l’allophone », c’est-à-dire une « autre » langue commune, comme l’espagnol aux États-Unis par exemple. Ce qu’il ne faut pas non plus oublier, c’est que depuis plus de trois générations, les gens choisissent d’adopter la langue de la majorité de la province où ils ont choisi d’habiter. En 1951, plus de 450 000 Canadiens ont déclaré parler l’ukrainien à la maison. Trente ans plus tard, en 1981, ce 450 000 était tombé à 45 000 – c’est ce qui arrive naturellement aux langues immigrantes. Ce n’est pas ce qui se produit avec le français.

Comme le dit Chantal Hébert dans l’Actualité la semaine dernière, « L'idée qu'une majorité de Canadiens verraient comme un pas en avant un retour à l'anglais comme seule langue officielle ne tient pas sérieusement la route. Note de bas de page 2» S’il ne fait nul doute que l’anglais constitue la lingua franca de ce début de siècle, le pouvoir d'attraction du français a également augmenté. Les francophones de souche ne sont plus seuls à vouloir maintenir la pertinence du français.  En fait, jamais dans l’histoire du français autant de personnes n’ont appris et parlé cette langue, tant à l’échelle nationale qu’internationale. Et cette tendance est confirmée au Canada par la popularité sans cesse grandissante des programmes d’immersion francophone, d’un bout à l’autre du pays.

De plus, un récent sondageNote de bas de page 3 confirme qu’une grande majorité de Canadiens qui n’ont ni l’anglais ni le français comme langue maternelle appuient le bilinguisme et ses avantages.  Jack Jedwab, directeur exécutif de l’Association d'études canadiennes, confirme également que le français fait partie du tissu social canadien pour les immigrants et leurs enfants. Il s’agit d’excellentes nouvelles pour les francophones du Canada. Cela confirme également la pertinence incontestable – et croissante – de la dualité linguistique au pays.

Bon nombre de francophones de Montréal déménagent en banlieue. Ce n’est pas un signe d’échec, c’est un signe de prospérité – les familles de l’est de Montréal qui quittent la ville sont remplacées d’un côté par des immigrants, et de l’autre, par de jeunes anglo-canadiens et les jeunes américains qui sont attirés par la vitalité culturelle et l’énergie de Montréal. Ils ne viennent pas s’installer à Montréal plutôt que de s’installer à Winnipeg ou Regina – non, ils viennent s’installer à Montréal plutôt que d’aller à Berlin, Londres, Paris ou Singapour. Montréal est devenue un centre international d’attraction pour une série de phénomènes culturels: la scène musicale et cinématographique indépendante, les industries de création de haute technologie, de jeux vidéo. L’engouement créé par le succès international des créateurs d’ici – comme Arcade Fire, le Cirque du Soleil, Ubisoft – se fait ressentir.

Nos connaissances langagières ne se divisent pas; elles se multiplient. L’apprentissage d’une langue seconde ne diminue en rien nos capacités langagières dans notre langue première, et n’empêche pas d’apprendre d’autres langues, ni d’apprivoiser d’autres cultures : il s’agit tout simplement d’un pont.

La diversité culturelle de notre société découle directement de la croissance continue de la population immigrante de dernières décennies. On peut affirmer que c’est en partie l’ouverture et l’esprit d’accommodement canadiens, issus de l’évolution des deux grands groupes linguistiques du Canada, qui ont favorisé l’immigration et la diversité au sein de la population canadienne. Le fait qu’il y ait deux langues officielles au Canada contribue à l’expression de cette différence.

La diversité culturelle et la dualité linguistique s’imposent comme deux grandes valeurs canadiennes, des valeurs complémentaires, qui sont incarnées à merveille ici, au Monument-National de Montréal.

Érigé entre 1891 et 1893, le Monument-National est le plus ancien théâtre québécois encore en fonction aujourd’hui. Inauguré le 24 juin 1893, le Monument-National était situé à la jonction historique de la ville française (à l’est du boulevard Saint-Laurent) et de la ville anglaise (à l’ouest). Son lieu géographique est hautement symbolique, et incarne un carrefour où les Montréalais de tous les horizons linguistiques se rencontrent.

De nos jours, la dualité linguistique et la diversité culturelle constituent des valeurs et des symboles importants de la société canadienne, qui façonnent la manière dont les Canadiens se perçoivent et dont ils sont perçus partout dans le monde. Bien que la dualité linguistique ne soit pas toujours perceptible partout au pays, une majorité importante de Canadiens appuient le bilinguisme officiel.

Montréal détient le taux de bilinguisme le plus élevé du pays. Selon les derniers chiffres du recensement de 2011, plus de la moitié de la population déclare être en mesure d’avoir une conversation en anglais et en français. Malgré quelques événements malheureux qui sont survenus récemment, la majorité des Québécois ne veulent pas de confrontations linguistiques – nous l’avons vu avec les réactions émouvantes qui ont suivi l’attentat survenu au Métropolis en septembre. La communauté anglophone a réagi massivement et rapidement pour se dissocier de ce geste de violence, et tant des artistes anglophones que francophones ont participé au spectacle-bénéfice qui a suivi. Ce fut un beau geste de solidarité entre anglophones et francophones de Montréal. Il faut afficher ce respect qui existe entre anglophones et francophones à Montréal – on le voit dans les rues, dans les événements publics. Les gens ne veulent pas la confrontation, ils veulent la bonne entente et le vivre-ensemble. Win Butler, chanteur de Arcade Fire, a réaffirmé la volonté commune d’unifier les Montréalais de toutes origines linguistiques dans le cadre du concert-bénéfice en déclarant : « Nous ne sommes pas séparés, nous sommes ensembleNote de bas de page 4. »

Comme Gérald Godin l’a dit il y a trente ans, le français n’est pas menacé par la communauté anglophone du Québec. En fait, Gérald Godin voyait l’engagement du gouvernement du Québec envers le multiculturalisme et la diversité comme l’occasion de créer des objectifs plus profonds pour la société québécoise. Bien évidemment, la question de la vitalité du français québécois dans le contexte nord-américain que l’on connaît est vitale. Ce dont nous avons besoin est d’un discours sur la langue qui accueille la diversité et la pluralité des langues de Montréal, sans que l’on néglige pour autant l’objectif de la langue commune.

L’écrivain québécois Pierre Nepveu a posé la question dans un article paru cet automne dans Le Devoir, et je suis d’accord avec ce qu’il propose. Il faut trouver un moyen de parler du français au Québec autrement que d’en faire une « langue menacée » par l’anglicisation – ou «  l’allophonisation  ». Il faut parler de diversité – de la formidable diversité des parlers français à Montréal, avec tous ses accents haïtiens, maghrébins, libanais, avec ses intonations africaines ou asiatiques. Il faut parler de ces anglophones bilingues qui parlent français dans les rues, dans les commerces et les services gouvernementaux. Il faut montrer le visage multifacettes de notre dualité linguistique.

Le monde évolue rapidement. Il est donc essentiel de disposer d’outils et de politiques souples qui nous permettent de nous adapter à la réalité linguistique actuelle. Les populations vont continuer à se diversifier à un rythme accéléré. Compte tenu de ce fait, on continue de répéter dans les médias que le français est en voie de disparaître, et on interprète les résultats du dernier recensement sous un angle alarmiste, comme quoi il y a de moins en moins de gens qui ont le français comme langue maternelle à Montréal – et bien on ne peut pas accueillir un quart de million de nouveaux immigrants chaque année au Canada et s’attendre à ce que cela n’affecte pas la proportion de citoyens qui ont le français ou l’anglais comme langue maternelle, ou parle à la maison. Cependant, ces mêmes commentaires ont été faits à maintes reprises au cours des deux derniers siècles et se sont toujours révélés faux. Des lois et des outils politiques ont été mis en place pour protéger la langue française au Québec, et ils fonctionnent. Le Québec est, et a les moyens de, demeurer principalement francophone. Le français ne disparaitra pas – mais il est vrai que son visage change, et continuera d’évoluer. De plus en plus, les gens parlent deux, trois, quatre langues – les identités linguistiques sont floues et complexes. Mais ce qui ne changera pas, c’est que la conversation nationale se déroule d’abord en français au Québec, et en anglais dans le reste du Canada. Notre dualité linguistique se porte bien, et continuera d’être la carte de visite de notre société.

Chaque Canadien contribue à la diversité de l’identité canadienne. En tant que commissaire aux langues officielles, c’est très émouvant de vous voir participer à un événement qui nous permet d’inscrire la dualité linguistique au cœur de nos aspirations comme Canadiens, peu importe nos origines. Ensemble, nous poursuivons un dialogue national qui continue de se dérouler en français et en anglais, sans qu’aucun d’entre nous n’ait le sentiment d’être laissé pour compte. En tant que Canadiens et Canadiennes, notre prise de parole collective s’interprète dans nos deux langues officielles.

À l’heure où les questions linguistiques ressurgissent dans le paysage politique canadien, il est particulièrement important de souligner que l’avenir de la dualité linguistique dépend de notre capacité à favoriser un environnement linguistique décloisonné, où le français et l’anglais ont tous deux leur place dans chaque région du pays.

Ce soir, nous avons le grand plaisir d’accueillir notre invité de marque, M. Josh Freed. Josh Freed rédige une chronique humoristique tous les samedis dans la Gazette de Montréal. En 1997 et en 2002, il a gagné le prix du meilleur chroniqueur canadien du Concours canadien de journalisme, ainsi que le Prix Leacock, catégorie humour, pour son recueil de chroniques Fear of Frying.

En plus de rédiger ses chroniques, Josh est un réalisateur de films documentaires prisé, qui lui ont permis de parcourir la Mongolie, la Russie et même le Pôle Nord. Il est également l’auteur de nombreux livres à succès, dont Vive Le Québec Freed; et The Anglo Guide to Survival in Québec,  et un recueil de ses plus récentes chroniques dans The Gazette vient tout juste d’être publié, intitulé  "He Who Laughs, Lasts"

Sans plus tarder, accueillons M. Josh Freed.

Date de modification :
2018-09-13