Archivé - Le français en Amérique, d’hier à demain

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Conférence du département d’Études françaises de l’Université Concordia

Montréal, le 14 novembre 2012
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi


Début de dialogue

(TRAD) « D’un côté, l’étude d’une langue comme le français est une valorisation en soi et offre la chance à un étudiant de mieux maitriser sa propre langue. De l’autre côté, s’intéresser au bilinguisme pourrait bien être la seule mesure qui empêcherait le Canada d’être absorbé par les États-Unis. Ce pays qui est le nôtre est un pays double ou il n’est rien. L’essence de la nation canadienne repose dans ce seul fait – il s’agit d’une fusion politique des deux éléments de l’histoire nord-américaine qui ont refusé d’appartenir aux États-Unis.Note de bas de page 1»

Hugh MacLennan

J’aimerais d’abord remercier Paula Bouffard de m’avoir invité aujourd’hui. C’est avec grand plaisir que j’ai accepté de venir vous parler du français en Amérique – un sujet qui me passionne, autour duquel j’ai construit ma carrière, que ce soit en tant que journaliste politique, essayiste, ou commissaire aux langues officielles du Canada.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, j’aimerais vous dire quelques mots sur nos langues officielles.

On se réfère souvent aux « deux solitudes » pour parler de l’anglais et du français. En fait, la véritable citation est « Deux solitudes qui se protègent et se rejoignent ». Il s’agit d’une citation tirée d’un poème de Rainer Maria Rilke, dont Hugh MacLennan s’est inspiré pour le titre de son célèbre roman. La citation intégrale est :

L’amour consiste en ceci :
Deux solitudes qui se protègent,
se rejoignent, et s’ouvrent l’une à l’autre.

Cet extrait est devenu une expression fétiche pour rappeler la distance et l’incompréhension entre les francophones et les anglophones. En effet, selon Wikipédia, l’expression « deux solitudes » fait allusion au manque de communication perçu entre les francophones et les anglophones du Canada et à leur manque de volonté à cet égard. MacLennan a toujours été un peu déçu du fait que le titre de son roman soit devenu un symbole de la distance entre les francophones et les anglophones du Canada, car le poème de Rilke faisait au contraire allusion à une relation intime. Même si MacLennan ne parlait pas français, il a fortement défendu l’éducation en langue seconde.

Au cours des dernières décennies, malgré le plaidoyer de MacLennan, j’ai pu constater, non sans une certaine inquiétude, que bon nombre d’universités anglophones avaient relégué le français au statut de langue étrangère. Ce n’est heureusement pas le cas à Concordia. L’anglais et le français sont des langues nationales. Elles appartiennent à tous les Canadiens et Canadiennes, d’un océan à l’autre, que l’on soit unilingue ou bilingue. Au Canada, le français n’est pas une langue étrangère – pas plus qu’au Québec, l’anglais est une langue étrangère. C’est un incroyable atout que d’étudier en français dans une université anglophone, et j’ajouterais aussi que d’étudier l’anglais dans une université francophone.  Pourtant, des tensions linguistiques existent encore entre nos deux « peuples fondateurs. »

À mon avis, cette réaction est issue d’un malentendu et semble démontrer une incompréhension profonde des francophones face à la réalité des communautés minoritaires anglophones du Québec.

Il existe une différence fondamentale entre la montée incontestable de l’anglais, une langue internationale de communication utilisée par l’industrie, le commerce, les chercheurs et les touristes, et les besoins très réels des gens faisant partie des communautés anglophones du Québec. En effet, il n’est pas rare d’entendre les leaders de ces communautés souligner que l’anglais n’est pas menacé au Québec, mais que les communautés anglophones le sont.

Il y a trente ans, le regretté Gérald Godin l’avait bien compris. Alors qu’il présidait une commission parlementaire de l’Assemblée nationale chargée de faire une revue quinquennale de la Charte de la langue française, il a clairement indiqué que la communauté anglophone, déjà très minoritaire, ne représentait aucune menace pour le français. Selon lui, la pression venait d’ailleurs. Après trois décennies, l’impact de la mondialisation démontre à quel point il avait raison.

Il est facile de trouver, dans l’histoire canadienne, des récits négatifs sur la langue et la politique linguistique au pays. Bon nombre d’écoles de pensée interprètent l’histoire sous un angle négatif et la présentent comme une série de tentatives ratées pour éliminer la langue française : la conquête par les Anglais; la répression de la rébellion de 1837; la recommandation de lord Durham, en 1839, d’assimiler les Canadiens français le plus rapidement et le plus efficacement possible; la pendaison de Louis Riel, en 1885; l’adoption par l’Ontario, en 1912, du règlement 17 et la question des écoles du Manitoba, en 1916, qui a mis fin à toute instruction dans une langue minoritaire; la crise de la conscription en 1917 et la séquelle de cette crise en 1942; la Loi sur les mesures de guerre, en 1970, et la prétendue « nuit des longs couteaux », en 1981.

Oui, il est facile de trouver ou d’élaborer un récit négatif au sujet de tous ces événements. La Conquête demeure un point d’ancrage important de la pensée intellectuelle au Québec, comme l’a clairement expliqué Christian Dufour dans son livre Le défi québécoisNote de bas de page 2, publié en 1989. Dans le même ordre d’idées, la rébellion de 1837 est montrée sous un jour dramatique dans le film 15 février 1839Note de bas de page 3, de Pierre Falardeau.

Lorsque John A. Macdonald a refusé de commuer la sentence d’exécution prononcée contre Louis Riel, on pouvait lire dans un journal du Québec : « Riel n’est qu’un nom : c’est l’élément canadien-français et catholique qu’on veut faire danser au bout de la corde. » Et Honoré Mercier, alors chef du Parti libéral au Québec et plus tard premier ministre de la province, a déclaré, lors d’une grande manifestation à Montréal, que l’exécution avait « frappé notre race au cœurNote de bas de page 4 ». Les Conservateurs ont mis un siècle à se remettre de l’effet du choc.

Selon feu l’historien Michel Brunet, de l’Université de Montréal, l’incapacité de Laurier à protéger les écoles francophones au Manitoba était la preuve qu’il n’avait pas réussi à poser les jalons d’un patriotisme commun, qui n’existait pas, et que les Canadiens français pourchassaient un rêve impossible. “Les Canadiens Français recherchaient la quadrature du cercle ou la pierre philosophale,” Il écrit aussi “Ce patriotisme commun n’existait pas. Premier ministre du Canada pendant quinze ans, Laurier lui-même n’avait pas réussi à en jeter les bases. La guerre de 1914, la crise de la conscription et la persécution scolaire en Ontario obligèrent les Canadiens Français les plus aveugles ou les plus optimistes à s’interroger sur la nature réelle de l’union canadienne.Note de bas de page 5

Ceux qui voient le Canada comme une série de défaites peuvent reconstituer l’histoire selon cette vision. C’est d’ailleurs l’approche choisie par Normand Lester pour les trois volumes de sa série « Le livre noir du Canada anglais », qui est devenue un succès de librairie au Québec. M. Lester n’est pas seul à avoir opté pour cette approche. Un manuel d’histoire couramment utilisé au Québec, Histoire du XXe siècle, ne mentionne Pierre Trudeau qu’une fois : pour décrire la proclamation de la Loi sur les mesures de guerre comme une tentative sournoise d’écraser le nationalisme québécois et pour terroriser la sociétéNote de bas de page 6.

Quant à Pierre Godin, dans sa biographie de René Lévesque, il écrit que la Constitution de 1982 « détruira petit à petit » le régime linguistique québécois et que l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés est « la dernière tentative d’angliciser le QuébecNote de bas de page 7 ».

Maintenant, pour faire contraste, je vous propose un narratif positif, un récit fondé sur l’inclusivité et le respect.

Alors qu’il était Haut-commissaire du Canada à Londres, Mel Cappe a découvert que, dans les jours qui ont suivi la bataille des plaines d’Abraham, en 1759, l’armée britannique a informé les citoyens de la ville de Québec qu’on respecterait leur langue et leur religion. Michel Brunet, qu’on ne pouvait guère accuser de manquer d’esprit critique – comme l’a dit Christian Dufour – et qui était l’un des fondateurs de l’école nationaliste de l’histoire du Québec, a écrit que « la générosité du Conquérant, sa bienveillance, son souci de l’intérêt général, son esprit de justice lui acquirent le cœur des vaincusNote de bas de page 8 ». Dans le débat à la Chambre des communes du Parlement britannique sur l’Acte de Québec de 1774, sir Edward Thurlow, procureur général, a clairement énoncé les intentions du gouvernement dans les termes suivants :

« Vous ne devez changer d’autres lois que celles ayant trait à la souveraineté française, et leur substituer les lois relatives au nouveau souverain […]. Quant aux autres lois, coutumes et institutions ne touchant pas aux relations entre sujets et souverain, l’humanité, la justice et la sagesse conspirent également pour vous conseiller de laisser les gens tels qu’ils sontNote de bas de page 9. »

Edmund Burke a renchéri en soutenant que si les francophones du Canada héritaient d’une liberté et d’une constitution anglaises, ils feraient une contribution valable et utile à la Grande-Bretagne, peu importe qu’ils parlent français ou anglais, et qu’ils restent catholiques ou nonNote de bas de page 10.

C’est en 1842 qu’ont été amorcées, conjointement par Robert Baldwin et Louis‑Hippolyte Lafontaine, les premières étapes clés vers une démocratie canadienne. Comme l’a écrit John Ralston Saul, il s’agissait du premier acte stratégique dans la création du pays : les réformateurs francophones et anglophones avaient soudain compris qu’ils devaient travailler de concertNote de bas de page 11.

John A. Macdonald l’avait, lui aussi, compris. En 1856, soit une décennie avant la Confédération, il résumait ainsi la tâche du premier ministre : « Il doit se faire l’ami des francophones sans pour autant renier le statut de sa race ou de sa langue, nous devons respecter sa nationalité », confia -t‑il à un ami. « Traitez-les comme une nation, et ils agiront comme un peuple libre le fait généralement, c’est‑à‑dire avec générosité. Traitez-les comme une faction, et ils deviendront factieuxNote de bas de page 12. »

L’observation de Macdonald s’est révélée pertinente : ceux d’entre ses successeurs qui ont traité les Canadiens français avec respect ont été reçus avec bienveillance, tandis que ceux qui les ont considérés comme des rebelles les ont vus s’insurger et se révolter contre le pouvoir établi.

Pour mieux illustrer le sens général de la notion de respect de la part des Canadiens anglais, permettez‑moi d’examiner la situation quelques décennies plus tard. En décembre 1940, durant la Seconde Guerre mondiale, le premier ministre du Québec, Adélard Godbout, a pris la parole devant le Canadian Club de Toronto. Dans son allocution – publiée dans Le Devoir et louangée à la fois par L’Action nationale et The Globe and MailNote de bas de page 13 – Godbout met en lumière un groupe de Canadiens anglais qui, selon lui, avaient répondu à leur geste de fraternitéNote de bas de page 14. Les noms figurant sur sa liste sont à peine connus aujourd’hui. Il s’agissait notamment de W. H. Moore, d’Arthur Hawkes, de P. F. Morley et de Lorne Pierce.

Qui sont donc ces gens? Pourquoi les avoir singularisés à cette époque? Et pourquoi mentionner leurs noms six décennies plus tard? Parce que, selon moi, ces hommes ont jeté les bases d’une identité canadienne qui englobe la dualité linguistique, élément qui a joué un rôle crucial dans la définition du Canada en tant que pays et qui a fait de la tolérance et de l’acceptation des autres l’une de nos valeurs de base.

En 1916, durant la Première Guerre mondiale, plusieurs des personnes précitées ont établi ce qu’on a appelé la « Bonne entente », qui se voulait une tentative pour rapprocher l’Ontario et le Québec, séparés par une faille sans cesse grandissante. Dans le cadre de ce projet, un groupe de professionnels et de gens d’affaires de l’Ontario sont venus visiter le Québec, et une délégation québécoise s’est rendue en Ontario. L’organisation s’est dissoute lors de la première crise occasionnée par la conscription. Des décennies plus tard, les mots « Bonne entente » suscitaient des moqueries et évoquaient des images d’hommes d’affaires entonnant cérémonieusement « Alouette » dans un élan de bonne volonté un peu gauche dans la foulée des allocutions d’après‑repas. Néanmoins, la « Bonne entente » originale a eu des répercussions positives à long terme.

Prenons d’abord le cas de W. H. Moore.

William Moore était un improbable défenseur des droits linguistiques des francophones au Canada. Comme il l’a fièrement indiqué dans sa biographie, il était un descendant des Loyalistes de l’Empire-Uni. Ce fermier de Pickering, en Ontario, a obtenu un diplôme de l’Université de Toronto en 1894, puis a étudié le droit à Osgoode Hall. Plus tard, comme député, il allait devenir président du House Banking and Trade Committee. En 1918, tandis que la Première Guerre faisait rage et dans la foulée du règlement 17, qui abolissait l’enseignement en français en Ontario, Moore signa un livre remarquable, intitulé The Clash: A Study in Nationalities. Dans cet ouvrage, il affirme que les traditions britanniques englobaient le bilinguisme et l’inclusion, et il les oppose habilement à ce qu’il appelle « la rigide approche prussienne ».

De plus, Moore dénonce l’hypocrisie canadienne-anglaise, dont les tenants rappelaient sans cesse la corruption du climat politique québécois sans jamais tenir compte de la situation semblable qui prévalait en Ontario, au Manitoba et en Saskatchewan. « Jugeant [les Canadiens français] par leurs hommes les moins doués et les moins estimables, et nous‑mêmes par ce que nous avons de meilleur […] », écrit-ilNote de bas de page 15.

Faisant référence au règlement 17, Moore met en opposition les mesures prises par l’Ontario pour éradiquer le français à la tolérance du Québec à l’égard de l’anglais et du système scolaire protestant, et évoque le fameux contrat dans Le marchand de Venise, de Shakespeare, où Shylock a le droit de prélever une livre de la chair d’Antonio si celui-ci ne rembourse pas son prêt : « L’Ontario a pris quinze onces sur la livre de chair que lui accordait l’Acte de l’Amérique britannique du Nord, alors que le Québec n’a seulement pas mis la main au couteauNote de bas de page 16. »

Ce point de vue n’était pas populaire à l’époque. Durant la campagne électorale de 1917, les caricaturistes montraient Laurier (qui s’opposait à la conscription) s’amusant avec le Kaiser, et une carte du Canada toute en rouge impérial, exception faite du Québec, coloré en noir. Un député a qualifié le Québec de « l’enfant gâté de la Confédération », tandis qu’un autre activiste canadien-anglais l’a défini comme « le siège de la peste dans tout le DominionNote de bas de page 17. » [traduction]

Vingt ans plus tard, dans un livre sur le profil des personnalités politiques du Canada, Léopold Richer, journaliste parlementaire, louange Moore, alors député libéral, pour ses convictions, le définissant comme un « libéral, profondément libéral, le représentant le plus complet et le plus typique du vrai libéralisme, dans le sens philosophique et politique du mot. » Et de poursuivre Richer : « Le libéralisme de Moore lui procure une armure de tolérance qui le protège contre les doctrines agressivesNote de bas de page 18. » Quelle expression délicieuse : « une armure de tolérance » ! Le livre de Moore a eu longue vie. Fait inhabituel pour l’époque, il a été traduit en françaisNote de bas de page 19. Richer conclut son texte sur Moore en affirmant que les Canadiens français lui devaient beaucoupNote de bas de page 20.

Arthur Hawkes a été publiciste pour le Chemin de fer Canadien du Nord, puis journaliste. (Il a notamment rédigé un compte rendu de l’incendie qui a ravagé les édifices du Parlement, dont il a été témoin.) Préoccupé par le braconnage le long de la frontière entre le Minnesota et l’Ontario, il a fait pression en faveur de la création du parc Quetico, qui a vu le jour en 1909, sous le gouvernement de l’Ontario. Dans son livre intitulé The BirthrightNote de bas de page 21, publié en 1919, il s’attaque aux préjudices envers le Québec, les Canadiens français et les immigrants. De plus, il y dénonce le fait que le français n’est pas reconnu comme langue officielle en Ontario.

Hawkes a été, de même que l’avocat torontois J. M. Godfrey (grand‑père de John Godfrey, ancien député libéral de Toronto), l’un des fondateurs de la Bonne entente, mise sur pied pour améliorer les liens et la compréhension entre les Canadiens anglais et les Canadiens français, et pour favoriser une meilleure connaissance de l’autre culture.

Également en 1919, P. F. Morley a publié Bridging the Chasm, qui reprend certains des arguments de Moore. À l’instar de ce dernier, Morley soutient que la tradition britannique était fondée sur le respect et l’inclusivité, et décrit un empire dans lequel les Gallois, les francophones de Jersey, les habitants de Malte et les Sikhs des plaines du Punjab se sentent chez eux et où leurs droits linguistiques sont respectésNote de bas de page 22. Morley plaide en faveur de la reconnaissance du français comme langue d’enseignement en Ontario. Il conteste également les opinions maintes fois entendues selon lesquelles l’Ontario était une province anglophone, et que, pour bon nombre de Canadiens anglais, le terme « Canadien » était synonyme de « Canadien anglais ». « Pourquoi le Canada anglais et le Canada français ne préserveraient-ils pas chacun leur identité et ne réglementeraient-ils pas leur vie de la manière qui leur semble la meilleure?Note de bas de page 23 », demande-t-il. [traduction]

Les trois auteurs ont eu une incidence sur le sentiment de vulnérabilité et de méfiance qui habitait les Québécois francophones de l’époque, lesquels par ailleurs étaient confrontés à ce qui pouvait sûrement leur sembler être un flot continu d’hostilité de la part du Canada anglais. Jean-Charlemagne Bracq, professeur de littérature au Collège Vassar, auteur de The Evolution of French Canada, paru en 1924 – traduit et publié en français, en 1927, sous le titre L’évolution du Canada français – conclut son ouvrage sur une note positive en évoquant notamment le travail de Moore, de Hawkes et de Morley. « Décidément, les Anglo‑Canadiens en sont arrivés à voir leurs compatriotes de langue française sous un angle plus large et plus vraiNote de bas de page 24 », écrit-il.Note de bas de page 25

De son côté, Lorne Pierce, directeur de Ryerson Press, a publié en 1929 un essai intitulé « Toward the Bonne Entente », dans lequel il avance l’idée d’un Canada biculturel. Il a d’ailleurs signé de nombreux textes portant sur la dualité de la culture canadienne. Sa contribution la plus importante a peut-être été à titre d’éditeur de manuels – et de protecteur de l’illustrateur C. W. Jeffreys. Ces manuels ont offert à des milliers d’élèves du Canada anglais une image visuelle de l’histoire du Canada français.

Comme l’ont fait valoir Robert Craig Brown et Ramsay Cook, pour autant valable qu’il fût, le projet « Bonne entente » a échoué, malgré l’organisation de plusieurs visites réciproques en Ontario et au Québec et l’intérêt qu’il a suscité chez des Québécois éminents, dont un jeune avocat de Québec, du nom de Louis Saint‑Laurent. « Les Canadiens français, semble-t-il, ont espéré que l’organisation de la Bonne entente aiderait à résoudre de manière satisfaisante le problème linguistique en Ontario. De leur côté, les Canadiens anglais s’attendaient à ce que celle-ci suscite chez leurs compatriotes francophones une ferveur accrue envers la guerreNote de bas de page 26. » [traduction] En 1917, le mouvement s’était éteint, incapable de résister à la flambée d’hostilités pendant la crise de la conscription.

Malgré sa courte vie, la Bonne entente a quelque peu ressemblé au Groupe des sept. En effet, elle a motivé les écrivains à définir le Canada comme un pays inspiré des traditions britanniques, mais indépendant; un pays nord-américain, mais qui se forge une identité distincte de celle des États-Unis. L’un des éléments clés de cette identité impliquait la coexistence avec une société francophone et le respect de cette société. Ce sentiment de respect est devenu partie intégrante de la définition du Canada, société qui allait faire preuve d’ouverture envers les gens d’autres cultures et langues.

Je n’ai jamais nié le rôle qu’a joué le nationalisme québécois dans l’émergence remarquable du sentiment de fierté au sein de la société de langue française au Canada, ainsi que dans sa croissance et son épanouissement au cours du dernier demi-siècleNote de bas de page 27. Par contre, certains ont tendance à mal représenter ou à mal comprendre ce que les Canadiens anglais ont fait pour appuyer, encourager et habiliter cette transformation. La Loi sur les langues officielles et la politique canadienne de dualité linguistique n’auraient pas vu le jour sans l’appui des Canadiens anglais.

J’ai souvent dit qu’il est erroné de croire que la politique linguistique canadienne est le fruit du « rêve de Pierre Trudeau ». Les bases de cette politique ont été jetées par Lester Pearson, bien avant que Pierre Trudeau ne devienne premier ministreNote de bas de page 28. C’est Pearson qui a formé la Commission sur le bilinguisme et le biculturalisme en 1963 et qui, en 1966, avant même que la Commission ne publie son rapport, a énoncé les principes sur lesquels devait reposer une fonction publique bilingueNote de bas de page 29.

Mais Pearson ne faisait pas cavalier seul. Davidson Dunton assumait la coprésidence de la Commission royale; Frank Scott y jouait un rôle de premier plan, et Michael Oliver – autre joyau de la couronne de McGill – était codirecteur de la recherche.

La Loi sur les langues officielles, adoptée en 1969, a mené à la création du poste que j’occupe actuellement. Les premier et deuxième commissaires aux langues officielles, Keith Spicer et Max Yalden, étaient des Canadiens anglais, nés à Toronto et ayant étudié à l’Université de Toronto. Les deux hommes ont joué un rôle énorme en gagnant la faveur du Canada anglais envers la politique sur les langues officielles.

Cette politique est souvent considérée, pour le meilleur et pour le pire, comme l’une des plus grandes réalisations du gouvernement libéral de Pierre Trudeau, et comme un legs du Parti libéral. Bien qu’elle soit vraie, cette seule interprétation tend à passer sous silence le rôle crucial que les Conservateurs ont joué en appuyant l’adoption de la Loi sur les langues officielles.

Robert Stanfield était chef du Parti progressiste‑conservateur lorsque la Loi sur les langues officielles a d’abord été présentée. Son leadership était alors vivement contesté par un petit groupe de députés de l’Ouest du Canada, d’indéfectibles partisans de John Diefenbaker. Le projet de loi n’avait pas la faveur de la population : seulement 56 p. 100 des Canadiens l’appuyaient, et dans l’Ouest du pays, 70 p. 100 des citoyens s’y opposaient. Il est toujours difficile pour le chef de l’opposition de soutenir un gouvernement qui tente de faire adopter une loi de haut profil; le système parlementaire est conçu de manière à ce que les opposants du gouvernement en place aient une voix en Chambre. Dans un geste de réel courage politique, Robert Stanfield a appuyé la Loi sur les langues officielles – et payé un prix politique énorme. Le débat à la Chambre des communes a fait ressortir ce que Geoffrey Stevens, biographe de Stanfield, a appelé le « sectarisme latent des Canadiens anglais ». Lors du vote final, 17 conservateurs ont brisé les rangs, et 14 autres se sont abstenusNote de bas de page 30. Mais la vision généreuse et inclusive qu’avait Stanfield du pays et de la politique linguistique l’a emporté, et elle s’est révélée déterminante pour les succès politiques ultérieurs des Conservateurs.

En 1981 et 1982, pendant les débats sur la Charte canadienne des droits et libertés, Joe Clark a mis à profit son expérience de parlementaire pour retarder un vote rapide et s’assurer que la Charte allait faire l’objet d’un examen réglementaire adéquat. Comme Stanfield, Clark a payé le prix pour son soutien inébranlable à la Loi sur les langues officielles. Et comme Stanfield, il peut affirmer que sa vision élargie a prévalu.

La Loi sur les langues officielles a fait l’objet de premières modifications sous un régime conservateur dirigé par Brian Mulroney. En rendant la Loi conforme à la Charte, on l’a considérablement raffermie. Grâce à cette nouvelle vigueur juridique, on a pu y inscrire le droit des fonctionnaires dans certaines régions du pays. Ces amendements ont pris force de loi en partie grâce à la détermination de Brian Mulroney et aux compétences en gestion politique de son vice-premier ministre, Don Mazankowski, qui a veillé à éviter la révolte dans le caucus. Ce dernier avait fait beaucoup de chemin. Dix‑neuf ans plus tôt, alors jeune député albertain, il avait voté contre la Loi sur les langues officielles. En 1988, il a contribué à la raffermir.

La seule autre modification à la Loi est survenue en 2005 – avec le soutien du Parti conservateur, dirigé par Stephen Harper, cette fois sans soulever aucune controverse. Contrairement à la situation en 1969, il y avait – et il existe encore – un consensus remarquable en faveur de la politique sur les langues officielles, l’appui de la population canadienne se situant entre 72 et 80 p. 100. En qualité de premier ministre, Harper a un comportement exemplaire, empreint de respect à l’égard de la dualité linguistique. Nous avons franchi beaucoup de chemin en quatre décennies.

L'évolution qui s’est produite durant les 40 années qui ont suivi le dépôt du premier rapport de la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme s’explique en partie par l’avènement de discussions tripartites sur la langue. André Laurendeau a amorcé cet échange dans les fameuses pages bleues du rapport en énonçant l’importance de la langue. « Le langage en soi est un élément fondamental de l’activité propre à l’homme », écrit-il, ajoutant que c’est par la langue que les gens répondent à leur capacité d’expression, parviennent à la communion avec autrui et ordonnent leurs pensées de manière cohérente. La langue, explique-t-il, « se situe au cœur de toute personnalité, qu’il s’agisse de la vie intellectuelle ou de la vie affectiveNote de bas de page 31 ».

Je vous laisse sur une note d’espoir : presque 50 ans après la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, nous avons appris à apprécier davantage la dualité linguistique qui caractérise et distingue notre pays et à y accorder de l’importance, et nous pouvons tous nous en inspirer.

Notes de bas de page

Note de bas de page 1

French is a must for Canadians,” in The Other Side of Hugh MacLennan: Selected Essays Old and New, edited by Elspeth Cameron, Toronto, Macmillan of Canada, 1978, p. 164.

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Note de bas de page 2

Le défi québécois, Montréal, Éditions de l’Hexagone, 1989.

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Note de bas de page 3

Voir également 15 février 1839 : lettre d’un patriote condamné à mort, Chevalier de Lorimier, de Marie-Frédérique Desbiens et Jean-François Nadeau, Montréal, Comeau et Nadeau, 2001.

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Note de bas de page 4

Cité dans « The Hanging of Louis Riel », dans As I recall/Si je me souviens bien: Historical perspectives, John Meisel, Guy Richer et Arthur Silver, Montréal, L’Institut de recherche en politiques publiques, 1999, p. 70-71.

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Note de bas de page 5

Michel Brunet, « Les Canadiens-Français face à la Confédération » dans, Québec Canada Anglais: Deux Itinéraires, un Affrontement, Montréal, les éditions HMH, 1968, p. 168

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Note de bas de page 6

« Cette tentative hargneuse d’éradiquer le nationalisme québécois et de terroriser la société constitue en quelque sorte le coup d’envoi de “l’ère Trudeau”, qui durera une quinzaine d’années. » George Langlois, en collaboration avec Jean Boismenu, Luc Lefebvre et Patrice Régimbald, Histoire du XXe siècle, Laval, Beauchemin, 1999, p. 251.

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Note de bas de page 7

Pierre Godin, René Lévesque : L’homme brisé (1980-1987), Montréal, Les Éditions du Boréal, 2005, p. 177 et 191.

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Note de bas de page 8

Michel Brunet, La présence anglaise et les Canadiens, Montréal, Beauchemin, 1958, p. 142, cité par Dufour, op. cit. p. 23.

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Note de bas de page 9

Cité par W. H. Moore dans, Le choc : une étude de nationalités, Toronto, J.M. Dent & Sons, 1918, p. 49.

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Note de bas de page 10

Cité par Christopher Moose dans, 1867: How the Fathers Made a Deal, Toronto, McClelland and Stewart, 1997, p. 70.

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Note de bas de page 11

John Ralston Saul, Reflections of a Siamese Twin: Canada at the End of the Twentieth Century, Toronto, Viking, 1997, p. 175.

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Note de bas de page 12

Donald Creighton, John A. Macdonald : le 1er Premier ministre du Canada, Toronto, Macmillan of Canada, 1952, p. 203.

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Note de bas de page 13

Jean-Guy Genest, Godbout, Sillery, Septentrion, 1996, pp. 179-180.

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Note de bas de page 14

Joseph Adélard Godbout, « Quebec and Pan-Canadian Unity », The Empire Club of Canada 1941, Toronto, pp. 225-242.

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Note de bas de page 15

William Moore, Le choc : étude de nationalités, Toronto, J.M. Dent & Sons, 1918. pp. 443‑444.

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Note de bas de page 16

William Moore, Le choc : étude de nationalités, Toronto, J.M. Dent & Sons, 1918. p. 458.

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Note de bas de page 17

Robert Bothwell, Ian Drummond et John English, Canada 1900-1945, Toronto, University of Toronto Press, 1987, p. 131.

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Note de bas de page 18

Léopold Richer, Silhouettes du monde politique, Montréal, Éditions du Zodiaque, 1940, pp. 187-190.

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Note de bas de page 19

William-Henry Moore, Le Choc : Étude de nationalités, Montréal, Librairie Beauchemin Ltée, 1920. Traduit de l’anglais par Ernest Bilodeau.

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Note de bas de page 20

Léopold Richer, op.cit. p. 145.

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Note de bas de page 21

Arthur Hawkes, The Birthright: A Search for the Canadian Canadian and the Larger Loyalty, Toronto, J.M. Dent & Sons, 1919.

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Note de bas de page 22

Percival Fellman Morley, Bridging the Chasm: A Study of the Ontario-Quebec Question, J. M. Dent and Sons, Toronto, 1919, p. 83.

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Note de bas de page 23

Percival Fellman Morley, Bridging the Chasm: A Study of the Ontario-Quebec Question, J. M. Dent and Sons, Toronto, 1919, p. 11.

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Note de bas de page 24

Jean-Charlemagne Bracq, The Evolution of French Canada, New York, The Macmillan Co., 1924; L’évolution du Canada français, Montréal, Librairie Beauchemin, 1927, p. 450.

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Note de bas de page 25

Sur les trois auteurs canadiens‑anglais, Bracq a écrit : « The Clash de W. H. Moore est une étude du Canada français riche en inductions historiques, mettant au point la question des écoles françaises dans l'Ontario, et insistant sur la haute valeur du Canadien comme facteur de la vie nationale. Se plaçant sur une base sociologique et dominé par le plus pur libéralisme britannique, il démontre que les adversaires des Canadiens, dans le Haut‑Canada, se sont détachés des traditions et idéals britanniques. Le Birthright de Mr. Arthur Hawkes, protestant contre un impérialisme officieux qui ignore les droits du Canada, met incidemment en relief la valeur du peuple de Québec. The Bridging of the Chasm, de Mr. Percival Tellman Morley, est un noble plaidoyer en faveur d'un traitement plus impartial et bienveillant des anciens fils de la France. »

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Note de bas de page 26

Robert Craig Brown et Ramsay Cook, Canada 1896-1921: A Nation Transformed, Toronto, McClelland and Stewart, 1974, p. 265.

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Note de bas de page 27

Voir PQ: René Lévesque and the Parti Qébécois in Power, Toronto, Macmillan, 1984; réimprimé sous le titre de René Lévesque and the Parti Québécois in Power, McGill Queen’s University Press, Montréal, 2002. Voir également : Vous m’intéressez… Chroniques, Montréal, Éditions du Boréal, 2002.

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Note de bas de page 28

Voir Graham Fraser, Sorry I Don’t Speak French: Confronting the Canadian Crisis that Won’t Go Away, Toronto, McClelland and Stewart, 2006.

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Note de bas de page 29

Voir Graham Fraser, Sorry I Don’t Speak French: Confronting the Canadian Crisis that Won’t Go Away, Toronto, McClelland and Stewart, 2006 p. 102.

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Note de bas de page 30

Geoffrey Stevens, Stanfield, Toronto, McClelland and Stewart, 1973, pp. 230-231.

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Note de bas de page 31

Rapport de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, Introduction générale, Livre I : Les langues officielles, Ottawa, Imprimeur de la Reine, 1967, p. xxix.

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Date de modification :
2018-09-13