Archivé - Notes pour une allocution à la Conférence sur les approches multidisciplinaires en matière de politiques et de planification linguistiques, à l’Université de Calgary

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Planification de l’utilisation des langues : des défis sans cesse renouvelés

Calgary, le 7 septembre 2012
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi


Début de dialogue

Bonsoir.

C’est pour moi un honneur particulier de prendre la parole à cette conférence d’experts internationaux. J’ai eu le plaisir de rencontrer quelques-uns d’entre vous. J’ai également lu les ouvrages de certains d’entre vous, et j’ai hâte d’entendre les autres. Le sujet dont nous traitons m’intéresse énormément du point de vue personnel et professionnel. Je suis particulièrement heureux que vous examiniez les approches multidisciplinaires en matière de politiques et de planification linguistiques. J’apprécie beaucoup les approches multidisciplinaires. Dans mon travail, j’aborde des disciplines aussi diverses que l’administration publique, la science politique, l’histoire, la démographie, les théories de l’éducation et de la pédagogie concernant l’apprentissage des langues, la jurisprudence dans le domaine des droits linguistiques, le droit constitutionnel et la sociolinguistique, qui est elle‑même une science multidisciplinaire. S’il m’arrive de ressentir de la frustration à l’égard du monde universitaire, c’est en raison des frontières artificielles trop souvent érigées entre les disciplines.

En tant que commissaire aux langues officielles, je ne m’occupe pas directement de la planification linguistique, mais j’observe ceux qui le font. Invariablement, mes recommandations préconisent une meilleure planification. Par exemple, dans notre rapport de vérification sur Parcs Canada, publié plus tôt cette semaine, j’ai recommandé la mise en place d’un cadre de responsabilisation, la création d’un réseau officiel de coordonnateurs des langues officielles, l’élaboration d’un nouveau plan d’action sur les langues officielles et d’une politique linguistique tenant compte de l’expérience du visiteur, et de l’inclusion de critères linguistiques dans l’évaluation du rendement des gestionnaires. Ce sont tous des éléments de la planification linguistique. En fait, je crois que nous pouvons affirmer sans nous tromper qu’une politique linguistique n’est efficace que dans la mesure où elle se fonde sur une planification sérieuse. Idéalement, cette planification devrait s’étendre sur une plus longue période que celle prévue par l’habituel processus annuel ou même triennal. Ainsi, sa réussite ne peut être évaluée que des années plus tard.

Le Canada est souvent décrit comme un pays bilingue. C’est un raccourci trompeur pour dire qu’il possède une politique de bilinguisme officiel, ce qui est tout à fait différent.

À vrai dire, quelque 200 langues sont parlées au Canada, dont 50 langues autochtones. Toutefois, 98 p. 100 des 33 millions d’habitants parlent au moins l’une des deux langues officielles du Canada, le français et l’anglais. Parmi eux, seulement 5 millions sont bilingues, c’est-à-dire qu’ils parlent le français et l’anglais. Vingt‑quatre millions de personnes ne parlent pas le français, et quatre millions ne parlent pas l’anglais.

En réalité, le Canada a deux communautés linguistiques principalement unilingues vivant côte à côte.

Cependant, ces deux communautés linguistiques comptent chacune une importante minorité linguistique : près d’un million de Canadiens francophones vivent à l’extérieur du Québec, la seule province canadienne majoritairement francophone, et près d’un million de Canadiens anglophones vivent au Québec.

Le bilinguisme officiel signifie que le gouvernement fédéral doit être bilingue, de manière à ce que les citoyens ne soient pas obligés de l’être. Paradoxalement, dans certains pays qui ne sont pas officiellement bilingues, il y a plus de citoyens bilingues qu’au Canada parce que tous doivent apprendre la langue de la majorité pour traiter avec l’État.

Avant d’adopter sa propre politique linguistique, le Canada a examiné soigneusement ce qui se faisait dans d’autres pays. Pendant les années 1960, la Commission d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme a étudié l’approche individualiste de l’Afrique du Sud, selon laquelle les citoyens pouvaient utiliser partout au pays les deux langues officielles de l’époque, soit l’anglais et l’afrikaans. La Commission a aussi étudié l’approche territoriale de la Suisse et de la Belgique.

Finalement, elle s’est penchée sur le compromis finlandais, selon lequel des régions unilingues et bilingues offrent des services centraux dans les deux langues. La Finlande est un exemple d’équilibre. Elle propose un compromis entre une approche individualiste et une approche territoriale. Quant au Canada, il est trop vaste pour adopter une approche unique et individualiste, mais il compte aussi trop de communautés linguistiques en situation minoritaire pour qu’une approche purement territoriale soit adoptée.

Comme John Ralston Saul l’a souvent fait remarquer, le Canada est un pays complexe. Nos enjeux linguistiques le sont également. Les questions relatives à la langue sont fondées sur des droits inscrits dans une charte et ceux-ci peuvent être défendus devant les tribunaux. Cependant, ces questions sont aussi fondées sur des valeurs. Les droits linguistiques sont des droits individuels, mais ce sont aussi des droits collectifs. La Loi sur les langues officielles s’applique au gouvernement fédéral et aux institutions fédérales, mais pas aux institutions provinciales. Le Québec est officiellement unilingue; le français en est la langue officielle. Le Nouveau-Brunswick est officiellement bilingue. L’Ontario dispose de la Loi sur les services en français, qui exige que certains services provinciaux soient fournis en français dans les régions désignées. Quant au Nunavut, l’un des territoires du Nord, il compte trois langues officielles : l’anglais, le français et l’inuktitut.

Au Canada, deux systèmes de droit sont en vigueur : la common law et, au Québec, le Code civil. Le Code civil n’a jamais été officiellement traduit en anglais. De plus, pour compliquer les choses, les gouvernements fédéral et provinciaux se répartissent les divers pouvoirs. Par exemple, la santé et l’éducation sont de compétence provinciale. Devant les auditoires internationaux, je dis souvent qu’en 1867 les Pères de la Confédération ont décidé que le gouvernement fédéral devrait assumer toutes les responsabilités importantes, telles que la défense, la politique étrangère, les grands projets de développement économique et le commerce international, tandis que les questions secondaires et sans importance, comme la santé et l’éducation, seraient laissées aux provinces. Bien entendu, les priorités des Canadiens ont changé depuis 1867, et cette évolution est à la base d’un grand nombre de nos débats fédéraux et provinciaux.

Au fil des ans, l’élaboration des politiques et des programmes linguistiques a été ponctuée de nombreuses difficultés. L’un des éléments sur lesquels nous n’avons pas suffisamment insisté, c’est l’utilisation de la recherche en tant qu’outil. Par exemple, l’immigration est de plus en plus importante pour la vitalité de nos communautés. Si les gouvernements veulent instaurer des politiques nationales correspondant aux réalités linguistiques et démographiques de leurs citoyens, ils doivent examiner les tendances mondiales en matière de migration. Pour se faire une idée juste des réalités sociales et politiques, il faut avoir une connaissance approfondie de leur complexité. Les gouvernements ne devraient pas se contenter d’appuyer et d’orienter l’élaboration des politiques et des programmes; s’ils veulent se faire une idée précise de la vitalité de leurs communautés linguistiques, ils doivent également suivre de près l’évolution du profil démographique linguistique.

Il faut se poser une question essentielle avant de préparer un plan : dans quel but planifions‑nous? Qu’est‑ce que le plan permettra d’accomplir? Dans le cas du Canada, la planification linguistique visait plusieurs objectifs : la protection et la promotion du français et de l’anglais; la préservation des communautés linguistiques en situation minoritaire, l’assurance que les citoyens peuvent obtenir des services du gouvernement fédéral dans la langue de leur choix et le droit des fonctionnaires fédéraux de certaines régions du pays à travailler dans la langue de leur choix. Ensemble, ces objectifs visent un seul grand but : préserver l’unité du pays.

Ce matin, dans le cadre d’un éditorial, le Globe and Mail a cité l’ancien procureur général de la Saskatchewan et expert en questions constitutionnelles John D. Whyte, qui a dit : « Les fils d’un millier de lois d’accommodements forment le tissu de la nation ». J’étais présent à la Cour Suprême lorsqu’il a dit ces mots, dans le cadre du renvoi  à la Cour Suprême sur la sécession du Québec, et à l’époque, ils m’avaient bouleversé.  Ces mots ont encore le même effet sur moi aujourd’hui. Les langues officielles sont l’une de ces lois d’accommodements qui font partie intégrante du tissu de la nation.

Plusieurs sont d’avis que la politique linguistique du Canada remonte à seulement 40 ans et qu’elle n’existe que depuis l’adoption de la première Loi sur les langues officielles. Mais ce n’est pas tout à fait exact.

En fait, même avant la Confédération, il existait des politiques linguistiques constitutionnelles. Par exemple, le droit d’utiliser le français à l’Assemblée législative de la province du Canada a été garanti en 1848. Mais la planification linguistique n’a commencé qu’il y a 50 ans, en 1962, avec le début des travaux de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme.

En septembre 1962, la situation politique était à plusieurs égards similaire à celle qui existait de 2006 à 2011 : un gouvernement conservateur minoritaire était au pouvoir; un troisième parti composé de députés francophones empêche tant les conservateurs que les libéraux d’obtenir une majorité, et conservateurs et libéraux tentent véritablement de comprendre la situation au Québec.

Toujours en septembre, Maurice Lamontagne – économiste et stratège libéral – rédige un document à l’attention du chef libéral Lester Pearson. Il s’agit d’une note extraordinaire, et j’étais stupéfait de la retrouver dans les Archives nationales.

Dans son texte, Lamontagne explique que, selon lui, le Parti libéral devait se fixer – et atteindre – trois objectifs concrets.

Premièrement, il devait procéder au rapatriement de la Constitution. Il précise que cette dernière « doit comprendre une déclaration sur les droits de la personne s’appliquant aux compétences fédérales et provinciales ». Deuxièmement, le Parti libéral devait veiller à la création d’un drapeau pour le Canada et d’un hymne national qui, dit-il, ne laisseraient aucun doute sur la souveraineté du pays.

Troisièmement, « toutes les institutions fédérales doivent devenir bilingues et montrer de façon concrète notre bilinguisme ».

Trois mois plus tard, en décembre 1962, Lester Pearson, alors chef de l’opposition, demandait la création de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. Plus tard, Pearson écrivait qu’il s’agissait du discours dont il était le plus fier.

Dans ce discours, Pearson a mis en relief diverses questions qui demeurent actuelles : « Sommes-nous prêts à donner à tous les jeunes Canadiens une véritable occasion de devenir vraiment bilingues? Si la réponse est oui […] quelles étapes concrètes devrait‑on adopter pour créer cette occasion, en tenant compte du fait que la responsabilité constitutionnelle en matière d’éducation est, et doit demeurer exclusivement provinciale? » Il a abordé aussi la question de l’absence des Canadiens français dans la fonction publique et de la nécessité d’offrir une formation linguistique.

Quelques mois après être devenu premier ministre, Pearson a mis sur pied la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, coprésidée par André Laurendeau et Davidson Dunton.

Le 1er février 1965, les commissaires présentent un rapport préliminaire. Leur message est peu réjouissant : le Canada vivait la plus grave crise de son histoire. Décontenancés par la colère séparatiste au Québec d’une part et, d’autre part, par l’hostilité envers le français dans le reste du Canada, tous les commissaires ont convenu du besoin pressant de produire un rapport intermédiaire qui révélerait aux Canadiens le sérieux de la situation.

Comment les Canadiens ont‑ils réagi lorsqu’ils se sont fait dire que leur pays traversait la plus sérieuse crise de son histoire? Dans une certaine mesure, leur réaction s’est traduite par un le mélange habituel de déni, de désaccord, de malaise et d’inquiétude, soit la réaction attendue de la part d’une population à l’annonce d’une crise qui n’était pas évidente à première vue. Toutefois, je pense que, rétrospectivement, nous pouvons dire que les Canadiens anglais ont réagi de trois façons. Sans jamais le dire consciemment ou même s’en rendre compte, le Canada anglais a réagi en se disant : « D’accord, il faudra que les fonctionnaires apprennent le français. Nous allons inscrire beaucoup de nos enfants aux programmes d’immersion en français. Et, en attendant qu’ils soient prêts, nous allons laisser les avocats de Montréal diriger le pays. »

En 1966, Pearson présentait à la Chambre des communes une nouvelle politique pour la fonction publique. Il a dit :

  1. Il sera pratique courante dans la fonction publique que les communications orales et écrites se fassent dans l’une des deux langues officielles, au choix de leur auteur, sachant qu’elles seront comprises par les personnes directement concernées;
     
  2. Les communications avec le public se feront normalement en français ou en anglais, selon la personne servie;
     
  3. Les valeurs linguistiques et culturelles des francophones et des anglophones transparaîtront dans tout le processus de recrutement et de formation de la fonction publique;
     
  4. Il y aura création d’une atmosphère dans laquelle les fonctionnaires des deux groupes linguistiques collaboreront en vue d’atteindre les buts communs en s’exprimant dans leur langue et en suivant leurs valeurs culturelles respectives, chaque groupe appréciant et comprenant parfaitement la langue et les valeurs de l’autre.

J’ai toujours été étonné de constater comment ces quelques points saisissaient déjà les objectifs de ce qui allait devenir la Loi sur les langues officielles. Pearson annonçait surtout l’objectif de la politique linguistique du Canada. La Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme a formulé d’autres recommandations stratégiques, mais la déclaration de Pearson demeure la première et la plus complète expression de l’objectif stratégique que la Loi visait à atteindre.

Un an plus tard, en 1967, Pierre Trudeau, alors ministre de la Justice, a concrétisé cette vision. Dans un discours prononcé devant l’Association du Barreau canadien, il a donné une définition très simple des droits linguistiques : le droit d’apprendre et le droit d’utiliser. Tout le concept des droits linguistiques qui a pris forme au cours des quarante années qui ont suivi repose sur ces deux fondements.

De façon plus particulière, le droit d’apprendre a été consacré par l’article 23 de la Charte, qui reconnaît le droit d’être éduqué dans la langue de la minorité. Ce droit fondamental bénéficie à un million de Canadiens francophones vivant en milieu minoritaire partout au Canada, et à presque un million de Canadiens anglophones vivant en milieu minoritaire au Québec.

Au Canada, la reconnaissance des droits linguistiques et leur mise en œuvre ont souvent été le résultat de compromis politiques, de crises linguistiques et de contestation judiciaire. Cette reconnaissance a aussi nécessité un leadership fort de personnes déterminées et engagées à l’égard des valeurs canadiennes. Le droit d’apprendre la seconde langue officielle, pour sa part, n’est pas encore défini. Ce droit n’est pas garanti par la Loi constitutionnelle de 1982. Or, il est essentiel de la maîtriser pour que le droit d’utiliser prenne tout son sens, surtout pour un gouvernement qui a à cœur de fournir des services en français et en anglais dans chaque région où il existe une minorité de langue officielle importante.

La Loi sur les langues officielles a obligé la fonction publique à satisfaire à une série de normes qui n’avaient jamais encore été fixées dans des termes précis. La formation linguistique a été un des outils mis en place pour atteindre ces objectifs. Au début, il s’agissait d’un programme de rattrapage, une mesure temporaire pour permettre aux fonctionnaires déjà en place de surmonter ce nouveau défi, laissant petit à petit la place aux employés apparemment bilingues qui seraient embauchés.

Nous sommes en 2012 et non seulement la formation linguistique est encore offerte, mais elle est tellement lourde à administrer qu’elle a été confiée à des organismes fédéraux particuliers. Permettez-moi de dire que les choses ne se sont peut-être pas déroulées comme prévu.

Une des raisons de la fossilisation de la formation linguistique tient au fait que les universités ont cessé de considérer le français comme une langue du Canada et ont poussé les étudiants à voir en lui un atout essentiel pour devenir de futurs dirigeants. L’afflux attendu de diplômés bilingues ne s’est jamais produit.

Mais l’une des raisons d’être des études universitaires, c’est sûrement d’apprendre à montrer la voie à suivre, à innover, à exceller, à persuader, à intervenir dans un conflit, à superviser et à donner des conseils. Les études poursuivies dans les universités canadiennes devraient donner aux étudiants les compétences nécessaires pour devenir des leaders, dans les deux langues officielles, dès l’obtention de leur diplôme.

Il est clair pour moi que les universités doivent intensifier leurs efforts pour faire en sorte que les diplômés qu’ils préparent au marché du travail canadien et étranger aient une connaissance suffisante des deux langues officielles. Si ces diplômés veulent travailler dans la fonction publique, ils doivent posséder TOUTES les qualifications essentielles lorsqu’ils arrivent à notre porte. Les compétences linguistiques sont tout aussi importantes que les études ou l’expérience de travail. Elles ne sont pas des atouts, elles sont essentielles.

Une tendance inquiétante se dessine dans les universités anglophones du pays. En effet, une majorité d’entre elles n’exigent plus la connaissance de la deuxième langue officielle comme condition d’admission. J’ai même entendu dire que la rectrice d’une université canadienne avait qualifié le français de « langue étrangère ».

En raison de la disparition de cette exigence, les jeunes sont moins encouragés à continuer leur apprentissage du français. Dans certaines écoles secondaires, des élèves reçoivent le conseil d’abandonner les cours d’immersion en français pour s’inscrire à des cours moins exigeants afin d’améliorer leurs chances d’être admis à l’établissement postsecondaire de leur choix. Placer les élèves dans cette situation difficile équivaut à encourager la médiocrité. Enfin, il reste qu’il est absurde de croire que le sort du bilinguisme au Canada est entre les mains de nos jeunes élèves. Malgré le nombre croissant d’étudiants bilingues dans les universités et les collèges de langue anglaise, il existe peu de mesures d’encouragement. Seulement quelques universités principalement bilingues ou francophones en ont prises.

Le Canada a accompli des progrès considérables au chapitre de la politique et de la planification linguistiques et, même si ces progrès se font lentement, il y a de nombreuses réussites dont nous pouvons être fiers. Aujourd’hui, la dualité linguistique fait partie de la vie de l’ensemble des citoyens, sans distinction d’origine ethnique et sans égard à la première langue apprise. Sur le marché du travail, les personnes bilingues sont recherchées dans tous les domaines : dans le monde des affaires et dans les secteurs des communications, de l’éducation et du commerce international.

Dans la fonction publique, comme dans la société canadienne, le bilinguisme est une large porte à deux battants qui s’ouvre sur un monde diversifié. Il est maintenant reconnu partout dans le monde comme étant un critère essentiel pour assumer un leadership politique.

Les compétences linguistiques sont aussi des compétences en leadership. Comment un leader peut-il gouverner s’il ne comprend pas ceux qu’il dirige? Comment une personne peut-elle affirmer qu’elle respecte la diversité de notre pays si elle est indifférente à ce qui se pense, à ce qui s’écrit et à ce qui se dit dans l’autre langue officielle? Selon les plus récentes données du Sondage auprès des fonctionnaires fédéraux, environ 92 p. 100 des titulaires de postes de supervision désignés bilingues satisfont aux exigences linguistiques du poste. Nous estimons qu’il s’agit là d’une réussite pour la politique linguistique du Canada.

Nous vivons à une époque où l’échec est évident, et le succès, invisible. Laissez-moi vous donner deux exemples. Les Jeux olympiques de Vancouver ont été un succès sur le terrain; la cérémonie d’ouverture, elle, a été un échec. Personne ne se souvient du succès sur place. Par contre, tout le monde se souvient du tollé qu’a provoqué l’absence de français à la cérémonie d’ouverture. Comme deuxième exemple, je pense aux funérailles d’État de Jack Layton. La cérémonie a été un grand succès sur le plan de la dualité linguistique, mais personne n’en a fait mention.

Toutefois, la situation n’est pas entièrement négative. Pour la première fois, la majorité des premiers ministres des provinces sont bilingues. Il en est de même pour le premier ministre, le juge en chef de la Cour suprême, le chef d’état-major des Forces canadiennes, le greffier du Conseil privé ainsi que les ministres de Patrimoine canadien et de Citoyenneté, Immigration et Multiculturalisme. Tous viennent de l’Ouest canadien et sont bilingues. Donc, ceux qui ont affirmé, il y a 40 ans, que la Loi sur les langues officielles annonçait la fin de toute carrière à la fonction publique pour bien des gens de l’Ouest canadien se sont trompés.

La carrière des personnes que je viens de mentionner montre clairement que le bilinguisme n’est pas seulement un atout pour ceux qui aspirent aux plus hautes fonctions gouvernementales au Canada. Il s’agit aussi d’une compétence essentielle à l’exercice du leadership. Cependant, même si cela semble aller de soi, faire reconnaître la maîtrise de la langue comme une compétence en leadership demeure un défi dans le contexte de la politique et de la planification linguistiques.

Malheureusement, il existe parfois un écart entre les aspirations en matière de dualité linguistique dont font état nos lois et le discours politique et la réalité. Cette dernière montre que la dualité linguistique est absente de la vie quotidienne de nombreux Canadiens et par le fait même, de celle de nombreux fonctionnaires. Les récentes controverses linguistiques en font foi : la nomination d’un juge unilingue à la Cour suprême, puis celle du vérificateur général. Ces nominations ont soulevé de fortes critiques dans plusieurs grands journaux canadiens, ce qui prouve que les attentes des Canadiens sont plus élevées. La barre est plus haute qu’avant. Mais nous sommes en droit de nous questionner sur la signification de ces gestes. Il est extrêmement important que le gouvernement fasse preuve de leadership lorsqu’il s’agit de protéger les acquis linguistiques, surtout s’il déclare qu’il s’agit d’une valeur intrinsèque du Canada. Quelle est l’utilité de l’instauration des politiques linguistiques si aucune mesure concrète n’est prise pour les maintenir?

Un autre défi auquel nous sommes confrontés, c’est d’amener les universités à offrir davantage de possibilités d’apprentissage aux étudiants. Le taux de bilinguisme des anglophones pourrait être plus élevé. Mes rencontres avec des gens des quatre coins du pays m’ont permis de constater que le succès des programmes de français langue seconde se trouve limité, non pas en raison d’un manque d’enthousiasme de la part des jeunes ou d’un manque de volonté chez leurs parents, mais bien à cause de ressources insuffisantes. En effet, les élèves anglophones qui souhaitent apprendre le français se voient refuser l’admission aux programmes en raison du nombre restreint de places, d’un manque de financement ou d’une pénurie d’enseignants qualifiés.

Le Canada doit fournir un véritable continuum de possibilités d’apprentissage en langue seconde à tous les Canadiens, et de l’école primaire au marché du travail. Il s’agit là d’un élément intégral de la préparation de nos jeunes à leur avenir, de sorte qu’ils deviennent des citoyens productifs dans leur propre pays et des citoyens du monde.

Pour y arriver, le Canada anglais et le Canada français doivent créer des occasions de réitérer leur engagement l’un envers l’autre. La collaboration entre les universités pourrait être facilitée et pourrait prendre la forme d’études et d’échanges culturels ou de visites, ou encore d’occasions d’emploi. À l’heure actuelle, la plupart des possibilités d’échanges offertes par les universités concernent des institutions de pays étrangers. Les échanges à l’intérieur du Canada sont plutôt limités.

Plus précisément, près de 70 p. 100 des institutions disent offrir des échanges en langue française d’une forme ou d’une autre, mais la plupart de ces échanges se font avec la France ou d’autres pays où le français est parlé. Il y a relativement peu d’échanges avec les institutions francophones du Québec ou d’ailleurs au Canada. Et, au Québec, seulement cinq institutions disent offrir des échanges en langue anglaise.

La dualité linguistique repose sur une notion toute simple : nos deux langues officielles, soit l’anglais et le français, appartiennent à tous Canadiens, et elles créent des ponts entre eux. Toutefois, à l’échelle nationale, c’est en anglais et en français que nous dialoguons. Notre politique linguistique devrait encourager un dialogue qui se fait d’un océan à l’autre.

J’aimerais conclure mon exposé avec un commentaire de Northrop Frye, grand théoricien littéraire. À l’été 1969, au cours d’un débat sur la Loi sur les langues officielles à la Chambre des communes, un éminent député conservateur, feu Gordon Fairweather, a cité une réflexion de Frye :

Le Canada auquel nous devons notre foi est celui que nous n’avons pas réussi à créer. En une année qui sera forcément remplie de débats sur notre identité, on me permettra de dire que celle-ci, de même que la véritable identité de tous les peuples, est celle que nous n’avons pas réussi à créerNote de bas de page 1.

À mon sens, ces paroles expriment non pas le découragement, mais une détermination à demeurer fidèle à la vision de ce que le Canada peut devenir. Bien que la réalité ne rejoint pas encore les idéaux que nous nous sommes fixés, c’est cette impression d’idéal inachevé, l’identité que nous souhaitons assumer, la norme que nous tentons constamment d’atteindre qui reflètent l’esprit de notre politique linguistique.

Ces paroles donnent également à penser que l’esprit de notre politique linguistique représente un parcours autant qu’une destination. Finalement, je tiens à soutenir qu’il s’agit d’un voyage enrichissant et parsemé de défis pour chacun d’entre nous et pour l’ensemble du Canada.

Je vous remercie.

Notes de bas de page

Note de bas de page 1

Northrop Frye, Le siècle de l’innovation : essai, Montréal, HMH, 1968, p. 161–162.

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Date de modification :
2018-09-13