Archivé - Notes pour une allocution dans le cadre de la visite à l’Institut Maurice‑Lamontagne et la rencontre générale des employés du ministère des Pêches et des Océans

Cette page a été archivée dans le Web.

L’information dont il est indiqué qu’elle est archivée est fournie à des fins de référence, de recherche ou de tenue de documents. Elle n’est pas assujettie aux normes Web du gouvernement du Canada et elle n’a pas été modifiée ou mise à jour depuis son archivage. Pour obtenir cette information dans un autre format, veuillez communiquer avec nous.

Mont-Joli, le 22 juin 2012
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi


Début de dialogue

Mesdames et messieurs, bonjour.

Je vous remercie de m’avoir invité à venir vous rencontrer. Il s’agit de mon premier voyage dans la région en tant que commissaire, et c’est avec grand plaisir que je m’adresse à vous dans cette institution du savoir.

L’Institut Maurice-Lamontagne est l’un des principaux centres francophones de recherche en sciences de la mer au monde. Je tiens à profiter de ma visite pour vous dire que, selon moi, tous les chercheurs devraient travailler dans leur langue et recevoir l’appui qu’ils méritent. Les espaces de recherche en français sont d’une importance primordiale pour la francophonie canadienne, mais ils sont également d’une importance mondiale.

La communication au-delà des communautés linguistiques est nécessaire afin de bien comprendre les réalités sociales et politiques canadiennes. En septembre dernier, la Revue canadienne de science politique a publié une étude intitulée « Canadian Foreign Policy: A Linguistically Divided Field », dans laquelle les chercheurs ont confirmé que les travaux effectués par les chercheurs francophones en matière de politique étrangère canadienne faisaient l’objet de discrimination, puisqu’ils étaient ignorés. Plus tôt cette année, le professeur Charles Blattberg a démissionné du jury pour le Prix C.B. Macpherson, qui récompense le meilleur ouvrage en théorie politique. Il a déclaré : « Je pense que ce serait une insulte à mes collègues francophones de dresser une autre liste des candidats sélectionnés qui seraient tous des anglophones et de choisir un autre gagnant anglophone, surtout que seulement un livre en français a été soumis dans le cadre de ce concours cette année » [traduction], ajoutant que depuis 1994, aucun livre francophone n’a remporté le prix ou même n’a été en lice, et c’est la quatrième année qu’il n’y a pas de membre du jury francophone.

En tant que pays, il faut se poser de sérieuses questions lorsque les intellectuels ignorent l’une de nos communautés linguistiques dans la production de connaissances. Pour les chercheurs en politique étrangère, être exclu du façonnement de la représentation de sa propre société équivaut à ne pas exister. Cela donne lieu à une représentation biaisée de la société canadienne et entraîne un « impérialisme culturel ».

Votre expertise a une grande valeur pour le Canada. Le savoir scientifique canadien doit pouvoir rayonner à travers le monde dans les deux langues officielles. Il est important que le gouvernement mette l’égalité des deux langues officielles au cœur des décisions qu’il prend. Il doit également promouvoir ces langues et favoriser leur utilisation en milieu de travail. La dualité linguistique est une valeur de la fonction publique et de la société canadienne dans son ensemble; il ne faut pas l’oublier.

Vous ne le savez peut-être pas, mais Maurice Lamontagne – qui est d’ailleurs né ici à Mont-Joli – a joué un rôle d’importance dans l’établissement de la dualité linguistique en tant que valeur au Canada. Lamontagne a fait la promotion du bilinguisme et du biculturalisme tout au long de sa carrière politique. En septembre 1962, alors qu’il était conseiller de Lester B. Pearson, il a rédigé un document qui recommandait notamment au premier ministre que « toutes les institutions fédérales […] dev[iennent bilingues et montre[nt] de façon concrète notre bilinguisme ».

En décembre 1962, soit trois mois plus tard, M. Pearson, alors chef de l’opposition, suivait le conseil de M. Lamontagne et demandait la création de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. Pearson écrivait plus tard qu’il s’agissait du discours dont il était le plus fier.

En 1966, soit quatre ans après, alors qu’il était premier ministre du Canada, M. Pearson s’est levé à la Chambre pour annoncer une nouvelle politique destinée à la fonction publique :

  1. Il sera pratique courante dans la fonction publique que les communications orales et écrites se fassent dans l’une des deux langues officielles, au choix de leur auteur, sachant qu’elles seront comprises par les personnes directement concernées;
     
  2. Les communications avec le public se feront normalement en français ou en anglais, selon la préférence de la personne servie;
     
  3. Les valeurs linguistiques et culturelles des francophones et des anglophones transparaîtront dans tout le processus de recrutement et de formation de la fonction publique;
     
  4. Il y aura création d’une atmosphère dans laquelle les fonctionnaires des deux groupes linguistiques collaboreront en vue d’atteindre les buts communs en s’exprimant dans leur langue et en suivant leurs valeurs culturelles respectives, chaque groupe appréciant et comprenant parfaitement la langue et les valeurs de l’autre.

Ces quelques points saisissaient déjà les objectifs de ce qui allait devenir la Loi sur les langues officielles, qui a été promulguée en 1969. Depuis, la Charte canadienne des droits et libertés stipule également que le français et l’anglais sont les langues officielles du Canada.

Comme je l’ai dit plus tôt, la dualité linguistique est une valeur fondamentale de la société canadienne qui doit faire partie intégrante de la fonction publique, que que ce soit à Mont-Joli au Québec, ou à Ottawa. Les droits linguistiques de tous les citoyens canadiens, notamment de ceux qui travaillent au sein de la fonction publique, doivent être respectés.

Comme plusieurs autres ministères, le ministère des Pêches et des Océans est durement touché par les compressions du dernier budget fédéral.

Je crois que l’un des messages que j’ai tenté de passer au gouvernement au cours de l’année précédant la sortie de ce budget était de porter une attention particulière aux conséquences imprévues de certaines de ses décisions quant à la dualité linguistique en tant que valeur à la fonction publique et aux communautés linguistiques en situation minoritaire.

Le gouvernement a la responsabilité de demeurer à l’affût de l’effet rebond des conséquences possibles des récentes compressions budgétaires sur la dualité linguistique à la fonction publique et sur les communautés de langue officielle.

Si ces compressions sont effectuées sans sérieusement tenir compte des répercussions possibles, un programme pourrait être compromis ou le bon fonctionnement d’une institution pourrait être perturbé, et causer ainsi des dommages à long terme et possiblement irréversibles.

Par exemple, la fermeture du Collège militaire Royal de Saint-Jean en 1995 n’a pas seulement eu une incidence à court terme sur les gens ayant perdu leur emploi, elle a aussi eu un effet à long terme sur la capacité des Forces canadiennes à opérer dans les deux langues officielles, sur les compétences linguistiques des officiers en formation ainsi que sur la capacité de recrutement des Forces canadiennes. Si l’Institut Maurice-Lamontagne n’était plus en mesure de fonctionner en tant qu’unité francophone, les mêmes répercussions ayant eu lieu sur le recrutement et les sciences pourraient être engendrées et pourraient s’étendre bien au-delà des bureaux et postes de travail de Mont-Joli et Rimouski. Les droits linguistiques en seraient bafoués.

J’ai également appris qu’à la suite des compressions qui seront effectuées au ministère des Pêches et des Océans, la bibliothèque de l’Institut fermera ses portes. Comme la bibliothèque a été mise sur pied afin de répondre aux besoins des employés du ministère des Pêches et des Océans de la région du Québec, sa fermeture pourrait avoir des conséquences sur l’obtention de services dans la langue de votre choix. Je vais surveiller de près toue incidence que cette décision aura sur les besoins des employés. À cet égard, le gouvernement fédéral a la responsabilité de créer et de maintenir un milieu de travail propice à l’usage des deux langues officielles. De plus, le fonctionnement de ce milieu doit être assuré en français et en anglais.

C’est précisément pourquoi la partie V de la Loi sur les langues officielles existe. C’est la raison pour laquelle ces droits sont protégés, et qu’il est important pour vous de travailler en français à Mont-Joli tout comme il important pour les gens du Canadian Wheat Board de travailler en anglais à Winnipeg. Nous avons vu ce qui s’est produit par le passé, lorsque les bureaux ont été centralisés. Des bureaux de Moncton ont été déplacés à Halifax, soit d’une région bilingue à une région unilingue, ce qui a compliqué la prestation de services pour les institutions. Les gens n’avaient donc plus le droit de travailler en français, et les anglophones ne pouvaient plus compter sur la présence des francophones pour maintenir leurs acquis en français.

En tant que commissaire aux langues officielles, l’un de mes rôles consiste à agir à titre d’ombudsman linguistique. Le Commissariat reçoit quelque 1 000 plaintes par année. La plupart proviennent de citoyens qui n’ont pas obtenu de services dans la langue officielle de leur choix alors qu’ils y avaient droit. Nous examinons aussi des plaintes qui concernent, entre autres, la langue de travail et l’obligation de soutenir l’épanouissement des communautés de langue officielle. Je mène une enquête sur ces plaintes et je recommande des mesures correctives au besoin. Ainsi, si vous croyez qu’une institution fédérale n’a pas respecté les droits que la Loi sur les langues officielles vous donne, le Commissariat est l’organisme auquel vous adresser.

Cependant, je dois être mis au courant de ces enjeux. Ainsi, n’hésitez pas à déposer des plaintes au Commissariat si vos droits linguistiques ne sont pas respectés en milieu de travail. C’est une partie de mon mandat qui est très importante. Toutefois, si je ne suis pas au courant, je ne peux rien faire pour protéger ces droits. Faites‑vous entendre en communiquant avec mon bureau. Vous trouverez tous les renseignements nécessaires sur notre site Web.

Je le répète souvent depuis le début de mon mandat : pour faire preuve de leadership à la fonction publique, il faut avoir des compétences dans les deux langues officielles et faire la promotion de la dualité linguistique. Ce leadership doit s’exercer par l’exemple; en particulier en ce qui concerne la langue de travail. Le message doit venir d’en haut.

De plus, pour être un leader, il faut savoir faire preuve de respect. Or, au Canada, le dialogue national s’effectue dans les deux langues officielles et s’appuie sur le respect, c’est-à-dire le respect des citoyens unilingues, des communautés de langue officielle, du public qui bénéficie des services du gouvernement fédéral ainsi que des gens qui y travaillent.

Le Canada est plus fort, tant sur le plan économique que sociétal, lorsque les majorités et les minorités linguistiques s’appuient entre elles et contribuent à l’avancement de la société canadienne. L’investissement dans la dualité linguistique et le développement des communautés de langue officielle à travers le pays est un levier pour la croissance économique du Canada. C’est un message auquel je crois sans équivoque et dans lequel j’investis beaucoup d’énergie.

Or, plus de 40 ans après l’entrée en vigueur de la Loi sur les langues officielles, son application connaît encore des ratés. Les conséquences possibles des restrictions budgétaires annoncées sur les communautés de langue officielle ne sont pas toujours prises en considération; un juge unilingue a été nommé à la Cour suprême; un vérificateur général unilingue anglophone a été embauché même si les critères obligatoires d’embauche stipulaient que le candidat devait être bilingue.

La controverse autour des nominations a démontré que les attentes du public, tant anglophone que francophone, sont plus élevées. La barre est plus haute. Ainsi, nous sommes en droit de nous questionner sur la signification de ces gestes. Il est extrêmement important que le gouvernement fasse preuve de leadership lorsqu’il s’agit de protéger les acquis linguistiques, surtout s’il s’agit d’une valeur intrinsèque canadienne affirmée. Les gestes posés tiennent souvent leur propre discours.

S’il veut atteindre les objectifs de la Loi sur les langues officielles, le gouvernement doit demeurer à l’affût des conséquences que pourraient avoir les récentes compressions budgétaires sur la dualité linguistique à la fonction publique. Une décision contraire pourrait avoir des conséquences désastreuses à la fois pour nos communautés de langue officielle et pour les citoyens qui douteraient de la capacité ou même de la volonté de leur gouvernement de protéger les valeurs canadiennes.

Vous pouvez compter sur mon appui afin de protéger vos droits linguistiques.

Je vous remercie.

Date de modification :
2018-09-13