Archivé - Notes pour le discours de remise des diplômes à l’Université Concordia

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Montréal, le 19 juin 2012
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi


Début de dialogue

Monsieur le Président et Vice‑chancelier,
Monsieur le Président du Conseil des gouverneurs,
Mesdames et Messieurs les invités d’honneur,
Mesdames et Messieurs de la classe des diplômés,
Parents et amis,

Permettez-moi d’abord de vous dire combien je suis honoré de recevoir ce diplôme de l’Université Concordia. L’un des immenses privilèges de ma fonction de commissaire aux langues officielles consiste à découvrir ce que font les universités pour et avec leur communauté. En particulier, j’ai pris un immense plaisir à observer les premiers pas du Réseau de recherche sur les communautés québécoises d’expression anglaise et à le voir grandir. Ce centre de recherche consacré aux communautés anglophones du Québec constitue une superbe réalisation de l’École de formation continue.

La tradition veut que les récipiendaires d’un grade honoris causa fassent profiter les diplômés de leur expérience en leur distillant quelques conseils. Je dois dire que l’allocution de David Golden, ancien sous-ministre réputé à Ottawa et récipiendaire nonagénaire d’un diplôme honorifique, m’a fait une forte impression. Il avait alors déclaré : « J’ai accepté cet honneur parce que la plupart des gens me croient mort. On m’a demandé d’être bref; ça ne sera pas un problème. On m’a aussi dit de vous prodiguer quelques conseils. Je m’en abstiendrai. Allez donc plutôt commettre vos propres bévues! »

Je ne serai pas aussi bref. Et, bien que je n’aie pas l’intention de vous prodiguer des conseils à proprement parler, permettez‑moi au moins de partager avec vous certaines choses que j’ai apprises au fil des ans et que vous pourriez juger utiles.

Tout d’abord, j’aimerais souligner le fait que la fin de vos études coïncide avec l’un des événements sociaux les plus marquants de notre époque. J’ai moi-même terminé mes études en 1968, et l’expression « mai 68 » résonne encore aujourd’hui comme un jalon symbolique des contestations sociales des années 1960.

Votre président du conseil étudiant observait que l’École John‑Molson n’a pas été aussi durement touchée par la grève des derniers mois que certaines autres facultés de l’Université. Néanmoins, vous êtes bien placés pour voir la tournure qu’ont prise les événements. Quel que soit votre point de vue sur les questions en jeu, je vous encourage à réfléchir sérieusement aux événements de 2012. En tant qu’étudiants en gestion, vous quittez l’université à un moment particulièrement intéressant. Montréal, le Québec et le Canada, tous traversent une époque difficile, mais pas plus que le reste du monde.

Une partie du tour de force que doit accomplir tout entrepreneur ou gestionnaire consiste à trouver un équilibre entre des intérêts contradictoires : les exigences de l’entreprise, d’une part, et les désirs des employés, d’autre part; les besoins à long terme et les impératifs à court terme; la nécessité du profit et le bien-être de la collectivité.

Vous avez probablement déjà appris qu’une grève est une situation pénible, chargée d’émotions et source de discorde, mais elle crée également un sentiment de solidarité et d’appartenance à la communauté. Certains des grands changements sociaux de l’histoire canadienne sont nés des grèves, que celles-ci aient rempli ou non leurs objectifs. La grève générale de Winnipeg de 1919, la grève d’Asbestos de 1949, la grève de Radio-Canada de 1959; chacune a eu un impact formateur sur sa génération. Finalement, le mouvement étudiant qui a soulevé le Québec pendant les années 1960 a façonné toute une génération de dirigeants des secteurs public et privé au Québec.

Je ne me risquerai pas à prophétiser les effets à long terme qu’aura la grève étudiante de 2012, mais je crois qu’elle sera extrêmement significative pour votre génération. Réfléchissez‑y bien et tentez d’en comprendre les tenants et les aboutissants, que vous soyez en accord ou non avec ce mouvement populaire.

J’ai mentionné plus tôt le sentiment d’appartenance à la communauté qui se forge lors d’une grève.

En tant que commissaire aux langues officielles, j’ai eu l’occasion de voir quelle riche contribution les organismes communautaires paient à la société civile en enrichissant nos collectivités, que ce soit en servant des repas aux sans-abris, en célébrant la fête du Canada, en travaillant comme bénévoles dans des galeries d’art ou en écrivant pour les journaux communautaires.

L’explosion des technologies a amené certaines personnes à craindre que ces technologies puissent miner notre sentiment d’appartenance à une communauté. Robert Putnam exprimait cette crainte très explicitement dans son livre Bowling Alone. Pourtant, même si la distinction entre la notion de vrais amis et d’amis Facebook peut avoir altéré notre définition de l’amitié véritable, il est indiscutable que les médias sociaux fournissent de nouvelles voies pour la formation de communautés.

Ce potentiel a parfois été mal compris. À un moment, pendant les événements qui ont eu lieu sur la place Tahrir en janvier 2011, les autorités ont cru qu’elles pourraient mettre fin aux manifestations en bloquant l’accès aux médias sociaux. Au contraire, des milliers de personnes qui suivaient le Printemps arabe sur leur ordinateur portatif ou leur téléphone intelligent ont afflué dans les rues.

Ce désir d’appartenance à la communauté, qu’il se manifeste à l’échelle d’un quartier, en milieu de travail, par l’affiliation à un parti politique ou à un groupe communautaire, est, je crois, le signe d’une société saine. La participation n’est pas seulement gratifiante sur le plan personnel, elle enrichit le monde dans lequel nous vivons.

En tant que finissants en gestion, vous vous demandez peut‑être si je prêche à la bonne paroisse et si je ne devrais pas plutôt adresser ces remarques à la faculté des sciences sociales. Toutefois, les meilleures entreprises sont celles qui sont sensibles aux besoins de leurs clients, de leurs employés et de leur environnement public, et qui les considèrent comme une communauté. Je pense à des entreprises comme Apple et Xerox, Desjardins, Fairmont et Toyota, par exemple.

Ici, à Montréal, vous avez une chance incommensurable. L’expérience que vous avez acquise à Concordia en est une de grande diversité culturelle, dans cette ville qui incarne la dualité linguistique.

Le succès de l’humoriste Sugar Sammy, qui se moque allègrement de tout un chacun dans les deux langues officielles, est la preuve que les tensions linguistiques d’antan sont à la fois matière à rire et à débat politique.

Les communautés d’expression anglaise du Québec ont énormément évolué au cours des quarante ou cinquante dernières années, et la vitalité culturelle de Montréal est un témoignage de la richesse de leur contribution. Par sa diversité, l’excellence de son enseignement et son bilinguisme, Concordia est la preuve vivante de cette évolution.

Si vous avez appris le français, vous avez accès à une société culturelle et sociopolitique débordante de vitalité. Si vous ne l’avez pas appris, il n’est pas trop tard. Le processus même de l’apprentissage d’une langue seconde ou tierce élargit les horizons, développe les aptitudes sociales et interpersonnelles et vous permettra de voir le monde sous un autre jour. L’été où j’ai appris le français – j’avais alors 19 ans –, je travaillais dans un projet étudiant, et une camarade, elle-même parfaitement bilingue, m’a dit ceci : « Tu n’es pas du tout le même en français et en anglais. » Je lui ai rétorqué : « Évidemment que je suis différent! J’ai l’air stupide, je m’exprime mal, et je n’ai aucun sens de l’humour! » En prononçant ces paroles, je me suis rendu compte que c’était exactement ce que vivaient les immigrants : ils débarquent dans une nouvelle société, en apprennent la langue et les coutumes, ils sont incapables de plaisanter de façon spontanée, d’exprimer des pensées profondes ou de comprendre les blagues. En apprenant le français, je n’ai pas seulement appris à mieux connaître mon pays, mais j’ai aussi acquis une nouvelle sensibilité aux réalités de l’immigration et de la diversité culturelle.

Une autre chose que j’ai apprise en tant que commissaire aux langues officielles est que la maîtrise d’une langue est une compétence indispensable du leadership. Il est difficile de gérer des employés, de servir des clients, d’entraîner une équipe de hockey ou de traiter avec le public si l’on ne parle pas leur langue. Ainsi, dans bien des milieux de travail au Canada, et dans le monde entier, il est de plus en plus important de parler plus d’une langue pour réussir en affaires. Vous occupez également une position privilégiée pour promouvoir l’utilisation des deux langues officielles dans le milieu des affaires.

On a tendance à présumer qu’on apprend mieux de ses réussites, que le renforcement positif conféré par le succès d’une entreprise rend plus faciles le progrès et l’amélioration. Cette idée se trouve au cœur même de certaines théories de l’éducation sur l’estime de soi.

Je dois avouer qu’un des événements les plus formateurs de ma vie professionnelle a été mon congédiement. Pas, dois-je ajouter, pour inconduite – je n’étais tout simplement pas la « bonne personne ».

J’ai alors appris que, si les choses tournent mal au travail, nous avons naturellement tendance à nier les faits, à dire que le problème est réglé alors qu’il ne l’est pas, ou à penser que notre superviseur était simplement de mauvaise humeur ou avait eu une dure journée.

J’ai appris que les gens sur le point d’être congédiés, et cela s’applique aussi bien aux chefs d’entreprise et aux ministres qu’aux employés, sont habituellement les derniers à l’apprendre. C’était du moins mon cas. Tout mon entourage l’avait compris; moi pas.

J’ai donc appris à être plus sensible à mon environnement de travail, plus sensible à ce qui se passait autour de moi, plus compréhensif envers ceux et celles qui avaient des ennuis sans le savoir.

Vous vous trouvez au seuil d’un stade nouveau et important de votre vie, de la prochaine étape de votre apprentissage, qu’elle ait lieu dans le milieu de l’enseignement, au travail ou dans votre vie personnelle. J’ai appris sur la valeur de la communauté et l’importance d’apprendre une autre langue, j’ai tiré mes leçons de l’échec.

Et, pour paraphraser David Golden, allez maintenant puiser vos propres leçons de la vie.

Merci beaucoup.

Date de modification :
2018-09-13