Archivé - Notes pour une allocation à l’occasion de la réunion générale annuelle de la Regional Association of West Quebecers

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Gatineau, le 13 juin 2012
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi


Début de dialogue

Bonsoir à toutes et à tous,

J’aimerais remercier Noel Gates de m’avoir invité à prendre la parole à l’occasion de votre réunion annuelle. C’est toujours avec plaisir que je m’adresse à la communauté anglophone du Québec, et discute de sa vitalité et de son rôle dans la province. La vitalité des communautés de langue anglaise au Québec est toujours une question pertinente, particulièrement durant les périodes où les tensions linguistiques semblent ressurgir.

J’ai vécu dix ans au Québec – dont trois ans à Montréal et sept à Québec – et j’y ai séjourné durant des fins de semaine et des congés. La communauté anglophone est la communauté de langue officielle en situation minoritaire que je connais le mieux; c’est ici que mon intérêt pour les langues s’est développé et approfondi.

Il ne fait aucun doute que la communauté anglophone du Québec a un rôle à jouer dans la province. Vous avez grandement contribué à la société québécoise, et vous continuez à le faire. De nos jours, votre communauté est bilingue, bien intégrée et très diversifiée. De génération en génération, vos familles sont de plus en plus bilingues. Votre capacité à vous exprimer dans la langue de votre voisin n’est pas seulement une nécessité économique, mais également un signe d’ouverture et de respect.

À l’époque où la Loi sur les langues officielles fut adoptée, en 1969, les Canadiennes et les Canadiens cherchaient à raffermir leur engagement vis-à-vis de l’ouverture envers les autres et le respect mutuel, de la dualité linguistique et la diversité, ainsi que des ponts à jeter entre les communautés d’expressions anglaise et française.

Les années 1960 et 1970 ont été difficiles pour les Québécois d’expression anglaise. La communauté d’expression anglaise était perçue à tort, et l’est parfois encore, comme un obstacle à une société en quête d’un nouveau statut.

Au fil des ans, vous avez été nombreux à voir des membres de votre famille aller s’installer ailleurs dans notre vaste pays, à Toronto, Calgary ou Vancouver.

La plupart d’entre vous avez cependant choisi de rester, et d’autres sont venus se joindre à vous, attirés par la force linguistique et culturelle sans pareille de vos collectivités. La manière dont les communautés anglophones ont su d’adapter au nouveau climat social et s’y épanouir est l’une des grandes réussites canadiennes.

Malgré les défis auxquels vous êtes confrontés, comme la difficulté à se faire reconnaître à l’échelle provinciale en tant que communauté linguistique en situation minoritaire, la marginalisation politique, le vieillissement de votre population, le déclin de l’inscription dans vos écoles et l’exode des jeunes, vous avez accepté l’évolution de votre société avec grâce et respect. Vous vous êtes adaptés aux changements sociaux qui ont transformé votre milieu. Vous réussissez à trouver votre place au sein de cette nouvelle société. Et vous continuez à participer de façon active et engagée au sein de vos collectivités respectives.

Il importe que votre communauté conserve sa langue, sa culture et son identité au Québec. Il s’agit d’un équilibre social, puisque votre communauté fait partie intégrante de cette province et de son histoire. La présence de deux langues et cultures vibrantes est une source de créativité, d’innovation et de dialogue continu; elle n’est pas uniquement source de tensions et de désaccords. Grâce à la collaboration des deux groupes linguistiques, la société canadienne a réussi à développer des valeurs telles que le respect, le compromis, l’empathie et l’acceptation.

Pour les anglophones du Québec, c’est la vitalité de votre communauté, et non votre langue, qui est en danger. Compte tenu du fait que l’anglais est la langue de la majorité dans le reste du Canada, et chez notre voisin, les États‑Unis, il ne fait aucun doute que l’anglais sera parlé encore longtemps au Québec. La majorité des francophones du Québec sont bilingues et reconnaissent l’importance de parler anglais dans le monde d’aujourd’hui. Là n’est pas la question. Ce qui est en jeu, c’est la fusion des droits collectifs de la minorité anglophone à ceux de la majorité francophone du Québec, ainsi que le sentiment d’appartenance.

Il ne fait toutefois aucun doute que les communautés anglophones du Québec sont confrontées à un défi démographique particulier. La génération plus âgée vivait et travaillait au Québec à une époque où il n’était pas nécessaire de parler français pour y arriver. Maintenant que cette génération ne fait plus partie du marché du travail, ses membres sont vulnérables et nécessitent des services sociaux et des soins de santé, et ce, à une époque où ils ne sont pas toujours disponibles en anglais.

Depuis 43 ans, les Canadiens d’expression française et d’expression anglaise, qu’ils soient unilingues ou bilingues, ont pu communiquer avec le gouvernement fédéral dans la langue officielle de leur choix, ce qui a contribué à la création d’un espace linguistique canadien unique, où les citoyens s’attendent à pouvoir communiquer avec leurs représentants élus dans l’une ou l’autre des langues officielles.

Un espace linguistique est un lieu où un citoyen peut voir, entendre et obtenir des services dans la langue de la minorité. Celle-ci y est donc présente, visible et audible à la radio, dans l’affichage, dans les commerces et dans la prestation des services gouvernementaux. Les entreprises et les gouvernements doivent offrir leurs services de façon à répondre aux besoins des deux communautés linguistiques et à ne négliger personne.

Ici même, en Outaouais, l’espace linguistique est un modèle à cet égard, alors que près de 60 p. 100 de la population est bilingue. Et même si Gatineau est le noyau francophone de la région de la capitale nationale, 63 p. 100 de ses habitants parlent les deux langues officielles. Il s’agit de la ville la plus bilingue du Canada.

La Ville de Gatineau a fait de véritables efforts pour répondre aux demandes de votre communauté à propos de services appropriés en anglais. C’est ainsi que son site Web et les services qu’elle offre à ses citoyens au téléphone sont dans les deux langues officielles. Cela témoigne du leadership des élus qui ont su reconnaître les véritables principes sur lesquels notre société canadienne est bâtie. Les conseillers municipaux respectent leurs électeurs et souhaitent leur parler directement; certains d’entre eux organisent des réunions en anglais avec les résidents de leur secteur.

Je vous encourage à continuer de communiquer avec vos conseillers municipaux et de demander l’aide du gouvernement fédéral en vertu de ses obligations prescrites par la Loi sur les langues officielles. Je m’attends à ce que la prochaine phase de la Feuille de route pour la dualité linguistique soutienne les institutions des communautés, de la même façon que la première Feuille de route a permis de grandement améliorer les soins de santé offerts aux Québécois anglophones.

Il y aura toujours des débats sur la langue au Québec et dans le reste du Canada. Malheureusement, les médias aiment à l’occasion appuyer sur le bouton de l’insécurité linguistique, source de tension des deux côtés. C’est pourquoi votre communauté doit pouvoir compter sur des leaders positifs et inspirants, comme Noel (Gates) et Heather (Stronach).

Or, pour être un leader, qu’il s’agisse de leadership organisationnel ou personnel, il faut savoir comment inspirer votre communauté. Et pour être une source d’inspiration, vous devez comprendre la raison de vos actions. Si les raisons ne sont pas claires, le résultat ne répondra pas aux attentes.

Lorsqu’il est question de dualité linguistique, que ce soit dans l’ensemble du Canada ou à la fonction publique, tant et aussi longtemps que le « pourquoi » sera « parce que c’est la loi ou parce qu’il le faut », ni les comportements ni la perception des gens ne changeront. Il faut que la réponse au « pourquoi » soit « parce que nous y croyons ».

Malheureusement, il existe parfois un écart entre les aspirations en matière de dualité linguistique, dont font état nos lois et le discours politique, et la réalité, qui montre que la dualité linguistique est quasi absente de la vie quotidienne de nombreux Canadiens vivant dans les communautés de langue officielle en situation minoritaire.

Le « pourquoi » est ambigu, et les récentes controverses linguistiques en font foi : la nomination d’un juge unilingue à la Cour suprême du Canada, puis celle d’un vérificateur général unilingue. Ces nominations ont soulevé des critiques dans plusieurs grands journaux canadiens, ce qui prouve que les attentes des Canadiens sont plus élevées. Il est extrêmement important que le gouvernement fasse preuve de leadership lorsqu’il s’agit de protéger les acquis linguistiques, surtout si on déclare qu’il s’agit d’une valeur intrinsèque du Canada.

Mais la façon dont ce débat s’est déroulé depuis 15 mois au Québec n’est pas toujours constructive. Comme en ont témoigné la couverture de L’Actualité, où une grenouille tenait une affiche sur laquelle on pouvait lire « Ici, on parle English », et l’article de Don Macpherson dans The Gazette sur l’acceptabilité sociale du « dénigrement des anglophones » et « des nouveaux anglophones en colère » [traduction], les récentes protestations linguistiques suscitent un sentiment négatif qui ne sert ni l’une ni l’autre des communautés, qu’elle soit majoritaire ou minoritaire. Même les déclarations les plus terre à terre sur l’utilité de parler plus d’une langue ont déclenché des tempêtes médiatiques qui ont duré des jours. En tant que société inclusive, nous devons arrêter de nous sentir menacés par la volonté des autres de vivre dans leur langue. Un n’empêche pas l’autre!

Une certaine confusion doit être dissipée.

L’anglais est devenu la lingua franca internationale. Dans le cadre d’une récente conférence universitaire en Israël, j’ai assisté à des présentations données par des chercheurs de France, de Russie, d’Italie, de la République tchèque, d’Allemagne, des États‑Unis, du Canada et d’Israël. Tous parlaient anglais.

Cette réalité exerce des pressions sur le français comme langue de la recherche commerciale et de la communication internationale. Et bien des gens au Québec sont contrariés par ce changement, bien qu’il n’ait absolument rien à voir avec la minorité anglophone du Québec!

L’année dernière, l’Université Concordia a présenté un séminaire intitulé What place should Anglophones have in Quebec’s collective narrative? (Quelle devrait être la place des anglophones dans le récit collectif du Québec?). Cette rencontre visait à revoir l’expérience historique du Québec en intégrant les anglophones dans le récit collectif, sans ignorer le poids des événements du passé, afin de permettre à sa société diverse d’avancer.

Le Québec devrait chercher à mieux connaître certains pans oubliés de son histoire grâce aux expériences et aux récits de ses communautés anglophones. Revoir les aspects positifs du rôle de votre communauté dans l’histoire du Québec est une excellente occasion de jeter un nouvel éclairage sur la façon de voir les choses et d’évoluer en tant que société. Le Québec doit pouvoir compter sur un récit positif de sa population anglophone, et ces histoires doivent être racontées. Qui mieux que vous pour raconter ces histoires et les intégrer dans les références culturelles de la province?

La communauté d’expression anglaise du Québec continue d’être au premier plan du dialogue sur la dualité linguistique. Vos jeunes sont parmi les plus bilingues au pays. Votre culture continue de s’épanouir et de produire des artistes et des auteurs de renommée internationale. Vos établissements d’enseignement attirent des étudiants de partout, au pays comme à l’étranger.

Il y a 13 ans, Garth Stevenson rédigeait l’une des rares analyses universitaires de la communauté anglophone du Québec. Le titre de l’étude en disait long sur son propos : Community Besieged: The Anglophone Minority and the Politics of Quebec (Une communauté assiégée : La minorité anglophone et la politique au Québec). Dans sa conclusion, M. Stevenson décrivait la perception des optimistes et des pessimistes en ce qui concerne l’avenir de la communauté.

Selon lui, les optimistes mettaient l’accent sur l’adaptabilité des jeunes anglophones vivant dans une société francophone; la force et la valeur économique de la langue anglaise en Amérique du Nord; la réputation de McGill qui continue à se répandre à l’échelle internationale, et ce qu’il appelle « l’apparent déclin du nationalisme extrême et de la xénophobie au Québec » [traduction] et « l’utilité d’une minorité bilingue pour un Québec qui souhaite participer pleinement à l’économie continentale » [traduction].

De leur côté, les pessimistes mettaient l’accent sur le manque d’emplois pour les jeunes anglophones, l’exode de la jeune classe moyenne d’expression anglaise, la chute des inscriptions dans les écoles de langue anglaise, la pression subie par les immigrants d’adopter le français plutôt que l’anglais, et la perception que les Canadiens d’expression anglaise ne déménagent plus au Québec.

M. Stevenson a joué de prudence dans sa prévision concernant lequel des deux groupes aurait raison à long terme.

Après considération de chaque point de vue, il a conclu que les anglophones «  qui sont restés semblent s’être assez bien adaptés à la situation » [traduction]. Aujourd’hui, plus de dix ans après, je crois que les optimistes mènent toujours le bal.

Merci.

Date de modification :
2018-09-13