Archivé - Notes pour une allocution à la table ronde de Canadian Parents for French sur les élèves aux prises avec des difficultés d’apprentissage dans les programmes de français langue seconde

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Ottawa, le 4 juin 2012
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi


Début de dialogue

Chers parents et amis,

Je vous remercie de m’avoir invité. Le Commissariat aux langues officielles a toujours considéré Canadian Parents for French comme l’un de ses plus précieux partenaires. En tant que commissaire, j’espère que nous maintiendrons et que nous renforcerons les liens entre nos deux organisations.

Depuis 1977, vos efforts pour inciter les parents anglophones à envisager l’éducation en français langue seconde pour leurs enfants, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur de la classe, ont donné des résultats impressionnants. Un nombre croissant de Canadiens sont bilingues, grâce en grande partie aux améliorations apportées aux programmes de base et aux programmes d’immersion, ce qui est exactement la stratégie que vous préconisez depuis 30 ans.

Tout comme vous, j’ai suivi avec beaucoup d’intérêt les travaux de Fred Genesee sur les élèves présentant des troubles d’apprentissage en immersion.

Dans le cadre du multiculturalisme, le Canada reconnaît le potentiel de tous les Canadiens, et il les encourage à s’intégrer à leur société et à prendre part activement à la vie sociale, culturelle, économique et politique de leur pays. Mais la « diversité » n’est pas seulement une question de pays d’origine ou de langue maternelle. Nous devons aussi nous demander ce qui fait une société diversifiée. Nous devons travailler sans relâche pour éradiquer toutes les formes de discrimination dans notre société. Alors, nous ne devons pas demeurer muets lorsque des élèves canadiens sont l’objet de discrimination à l’école à cause de leur façon d’apprendre. Un élève en difficulté d’apprentissage que l’on retire d’un programme d’immersion en français peut ainsi perdre l’occasion de devenir bilingue.

Tous les enfants du Canada devraient avoir la possibilité de devenir bilingues, de manière à pouvoir participer pleinement à l’économie et à la gouvernance du pays et à faire partie intégrante de la société. Cependant, la réticence des conseils et des administrations scolaires à s’adapter aux besoins des élèves ayant des troubles d’apprentissage en immersion a créé une dynamique regrettable.

Les enfants qui souffrent d’un trouble d’apprentissage quelconque sont souvent exclus des programmes d’immersion, par crainte que leur problème s’aggrave. Pourtant, les difficultés d’apprentissage ne sont pas résolues plus facilement en retirant les enfants de ces programmes.

Ceux qui souffrent d’un trouble des fonctions exécutives, par exemple, ont de la difficulté à exprimer ce qu’ils savent, à transmettre les renseignements d’une manière ordonnée, et à raconter une histoire dans sa véritable séquence. Cela n’a rien à voir avec la langue en soi. Pourtant, lorsqu’un enfant reçoit ce diagnostic, l’école réagit en le retirant du programme d’immersion comme si l’apprentissage de la langue seconde était à l’origine de ces difficultés. Il en résulte que les enfants qui présentaient un quelconque problème ont été systématiquement retirés des programmes d’immersion et placés dans les programmes de base en anglais.

Et l’école, ou le conseil scolaire, ou le ministère de l’Éducation, ou encore les médias, se plaignent que l’immersion est élitiste!

Si elle élitiste, c’est simplement parce que le système a créé cette dynamique. En plus d’engendrer une situation inappropriée pour les élèves, cela donne une impression trompeuse sur la nature des difficultés inhérentes à l’éducation dans la langue seconde et, au bout du compte, cela remet en question la pertinence de l’immersion en la réduisant à un « processus élitiste ».

Cette fausse conception existe parce que, bien souvent, les élèves qui éprouvent un problème sont exclus de l’immersion. Les enfants ne devraient pas avoir à s’adapter aux besoins des programmes d’immersion, qui devraient être ouverts à tous et répondre aux besoins de tous les élèves. Lorsque les enfants en immersion sont aux prises avec des difficultés d’apprentissage, leurs parents devraient se renseigner sur l’aide en éducation spécialisée offerte par le programme d’immersion plutôt que de retirer leur enfant du programme.

Il vaudrait mieux que les ministères de l’Éducation des provinces, les conseils scolaires et les écoles offrent le même degré de soutien pour les problèmes de comportement et d’apprentissage dans les programmes d’immersion que dans les programmes de base en anglais. Cela réglerait le problème des restrictions artificielles que nous constatons dans les programmes d’immersion : seuls les élèves n’ayant pas de troubles d’apprentissage peuvent y demeurer.

En tant que société inclusive dans un pays bilingue, nous devons comprendre l’importance de l’inclusion dans les programmes d’immersion en français.

Cela m’amène à remettre en question le paradigme de notre système d’éducation.

Enseigner aux enfants, ce n’est pas assembler des autos dans une chaîne de production. Que l’on enseigne les mathématiques, les sciences ou les arts, et que l’on enseigne dans la langue maternelle des enfants ou dans leur langue seconde, il n’y a pas qu’une seule « méthode ». Les enseignants et les parents en conviennent : chaque enfant est différent et apprend à sa manière, selon son propre rythme. Mais notre système d’éducation est organisé comme une usine : il s’inspire des modèles de production de masse et se fonde sur la conformité. Il écarte les enfants qui n’entrent pas dans le moule et les cataloguent comme des personnes ayant des « difficultés », souvent pour le reste de leur vie. Il impose aussi à ces enfants un parcours académique linéaire et limité, en tenant pour acquis qu’ils sont incapables de réussir en suivant le plan que le système leur impose.

Tous les hommes et femmes d’affaires, tous les hommes et femmes politiques, tout le monde dans cette salle en conviendra : notre monde est de plus en plus diversifié. À cause de l’immigration, de la technologie, de l’environnement, notre monde change à un rythme jamais vu dans l’histoire de l’humanité. Personne ne peut prédire ce que le monde deviendra dans les 50 prochaines années. En fait, on ne peut guère prévoir à quoi il ressemblera la semaine prochaine. Alors, comment pouvons-nous instruire nos enfants en vue de l’économie du 21e siècle dans un système d’éducation créé au 19e siècle pour répondre aux besoins du 19e siècle?

Ken Robinson, l’auteur de The ElementNote de bas de page 1, un ouvrage qui a figuré sur la liste des succès de librairie du New York Times, a prononcé de nombreux discours et donné maintes entrevues pour expliquer comment les écoles étouffent la créativité et pourquoi il ne suffit pas de réformer notre système d’éducation : il faut le révolutionner. Selon lui, le système d’enseignement public n’est pas adapté aux réalités d’aujourd’hui. Il a été conçu à une époque où tout le monde ne croyait pas que tous les enfants avaient des droits égaux en matière d’éducation, y compris les enfants de la rue et les enfants de la classe ouvrière, que de nombreuses personnes croyaient incapables d’apprendre à lire et à écrire.

Même si le système scolaire répondait à l’impératif économique de l’époque, il s’appuyait sur un modèle intellectuel où dans les systèmes d’enseignement public, il n’y a que deux types de personnes – celles qui sont douées pour les études et celles qui ne le sont pas, ou, si vous préférez, les gens intelligents et les gens inintelligents. Ce qui amène beaucoup de personnes brillantes à penser qu’elles sont bêtes parce qu’elles ont été jugées en fonction de cette idée erronée.

Je suis de l’avis de Ken Robinson : bien que ce modèle ait profité à certaines personnes, la plupart en ont souffert. Il a semé le chaos dans bien des vies.

Les enfants immigrants sont aussi victimes de cette manière archaïque de penser. Lorsqu’il s’agit de l’immersion en français, on les met dans le même bateau que les élèves ayant des troubles d’apprentissage. Les conseils scolaires, les directeurs d’école, les conseillers pédagogiques et les enseignants ont tendance à conseiller aux parents immigrants de ne pas inscrire leurs enfants aux programmes d’immersion – même si les données montrent que l’expérience de l’immersion peut s’avérer positive pour les enfants immigrants, qui finissent ainsi par apprendre les deux langues officielles.

Le fait d’orienter les immigrants vers le système uniquement anglophone crée en outre un milieu artificiel dans les programmes d’immersion, c’est-à-dire une prédominance d’élèves qui n’ont pas de problème d’apprentissage et qui ont des antécédents traditionnels. Les élèves en immersion vivraient une expérience éducative plus équilibrée si leurs classes présentaient la même diversité que les classes du système anglophone.

L’immersion va bien au-delà des cours et de l’enceinte de l’école. Pourquoi un élève ayant des « difficultés d’apprentissage » ne pourrait-il pas bénéficier de l’expérience d’un mode d’apprentissage différent, plus exigeant? « Difficile » ne veut pas dire « impossible ». Ce dont les enfants ayant des troubles d’apprentissage ont besoin, c’est exactement ce qu’offre l’immersion : un mode d’apprentissage qui sort des sentiers battus. Ces enfants sont déjà à part. Ils savent déjà qu’ils n’entrent pas dans le moule « traditionnel ». Peut-être qu’une méthode d’apprentissage différente, l’immersion dans la langue seconde, pourrait les aider à trouver du plaisir à apprendre.

Si un enfant est malheureux en immersion et qu’il éprouve des difficultés d’apprentissage, alors le succès de ce mode d’apprentissage est peut-être incertain. Toutefois, s’il est heureux et fait des progrès en fonction de ses propres capacités, malgré les difficultés, il ne faut pas imputer à l’immersion les problèmes d’apprentissage que l’enfant aurait éprouvés de toute façon. Le bien-être de l’enfant devrait être la priorité. Immersion ou non, les enfants qui sont heureux et à qui l’on propose des défis apprennent beaucoup mieux que ceux qui sont accablés et malheureux.

Si nous voulons que l’immersion en français survive dans le système scolaire canadien du 21e siècle, nous devons l’adapter aux réalités de notre monde. L’inclusion doit être la norme, et non l’exception.

J’espère que la table ronde d’aujourd’hui nous permettra de mieux comprendre la dynamique des élèves ayant des difficultés d’apprentissage en immersion linguistique. Ensemble, nous trouverons peut-être de nouvelles stratégies et techniques pour aider ces élèves.

Je crois que tous les enfants canadiens devraient avoir la possibilité de devenir bilingues. En tant que société inclusive dans un pays bilingue, nous devons comprendre l’importance de l’inclusion dans les programmes d’immersion en français et faire en sorte qu’aucun enfant ne soit exclu. Nous devons adopter un nouveau paradigme. En tant que parents et pédagogues, c’est notre défi, pas celui de nos enfants.

Merci.

Notes de bas de page

Note de bas de page 1

Ken Robinson, The Element: How Finding Your Passion Changes Everything, Penguin Books, New York, 2009.

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Date de modification :
2018-09-13