Archivé - Notes pour une allocution au Pré-congrès national de Metropolis sur l’immigration francophone au Canada

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Toronto, le 29 février 2012
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi


Début de dialogue

Mesdames et messieurs, chers amis, bonjour.

J’aimerais d’abord remercier l’équipe du Secrétariat de Metropolis de m’offrir cette occasion de participer à leurs travaux. J’apprécie l’occasion de partager avec vous certaines de mes réflexions, mais également de revoir des gens avec qui j’ai eu maintes discussions passionnantes au cours des dernières années.

Le projet Metropolis a joué un rôle de grande importance pour favoriser les rencontres entre les gouvernements, les intervenants communautaires et les institutions de recherche. Même si le projet Metropolis tire à sa fin, il est important de continuer à partager l’information entre partenaires. Je vous encourage donc à poursuivre vos collaborations afin que nous puissions continuer notre travail et respecter nos mandats.

Le Canada a toujours été un pays d’immigrants, et il continuera d’en être ainsi. L’immigration est le passé, le présent et l’avenir de notre pays. Voilà seulement une dizaine d’années, l’immigration francophone dans les différentes régions du Canada ne figurait pas au programme politique et administratif. Les choses ont changé, et ce, grâce à l’engagement et à la volonté de nos gouvernements et de nos partenaires. Mais aussi, comme le montrent les récentes données du recensement de 2011, en raison du rôle de plus en plus important que joue l’immigration dans la croissance démographique du Canada et dans la préservation de nos communautés de langue officielle en situation minoritaire. La dualité linguistique est une valeur canadienne de premier ordre, et il est impératif de prendre les mesures nécessaires pour veiller à l’épanouissement de nos communautés de langue officielle. Il y va de l’équilibre politique de la nation.

La cohabitation de la dualité linguistique et de la diversité culturelle est un enjeu de plus en plus important dans la société canadienne, mais qui prend peut‑être un peu plus de place dans nos communautés francophones minoritaires. En raison de la petite taille de ces communautés, les répercussions sur la vie sociale sont plus grandes et se font sentir plus rapidement.

En tant que commissaire aux langues officielles, je dois veiller à l’épanouissement des communautés de langue officielle – et je crois sincèrement que pour assurer la pérennité de la dualité linguistique, nous avons besoin d’immigrants francophones au Canada. Nous avons besoin qu’ils s’installent ici et qu’ils y restent. Et la seule façon d’atteindre cet objectif est de bien planifier leur intégration dans ces communautés.

Les pratiques d’immigration du pays doivent donc être établies afin d’atteindre un double objectif :

  • préparer les immigrants à la réalité linguistique canadienne, bien avant leur arrivée dans les communautés, et
  • préparer les communautés d’accueil afin d’intégrer les immigrants francophones et assurer leur insertion.

Il est important de renforcer les communautés minoritaires et de bien les préparer à jouer leurs rôles de communautés d’accueil. Sinon, le déséquilibre linguistique continuera de s’accroître. Ni les communautés francophones en situation minoritaire ni l’ensemble de la société canadienne ne pourront bénéficier du dynamisme qu’apportent les nouveaux arrivants si un travail de préparation n’est pas effectué.

Il ne faut pas oublier que l’immigration francophone est pratiquement une bouée de sauvetage pour les communautés francophones en situation minoritaire, car la tendance démographique est en déclin depuis plusieurs décennies. Nos communautés de langue officielle sont plus fortes qu’il y a 10 ans, mais elles demeurent fragiles. Il est de notre responsabilité de veiller à leur équilibre.

Bien souvent, ces communautés n’ont pas suffisamment de ressources pour encadrer ces immigrants de façon adéquate. Même si des progrès importants ont été réalisés au cours des dernières années à cet égard, le gouvernement doit maintenir son appui aux organismes d’accueil et aux organisations provinciales et continuer son apprentissage afin de mieux conjuguer dualité linguistique et diversité culturelle. Nous devons continuer à veiller au bon développement de la francophonie canadienne dans toutes les régions du pays.

Et toujours à titre de commissaire aux langues officielles du Canada, je me réjouis que nos communautés de langue officielle voient leur vitalité assurée au moyen de l’arrivée d’immigrants francophones. Mais le défi est de taille. Comment améliorer le sens d’appartenance à une communauté? Comment transformer des communautés qui possèdent déjà des repères identitaires culturels solides? Comment faire en sorte que ces immigrants francophones trouvent leur place au sein du « nous »? Nos communautés traditionnellement « canadiennes-françaises » se transforment petit à petit en « communautés francophones »; l’identité culturelle de ces communautés se voit bousculée. Cela ne se fait pas sans heurts. Tant les immigrants que les communautés d’accueil vivent un « choc culturel » auquel ils doivent s’adapter. C’est également toute notre perception de la dualité linguistique au Canada qui est touchée.

Pour une communauté francophone minoritaire qui possède une identité historique basée sur des ressources traditionnelles comme la paroisse et l’Église, c’est tout un défi de faire la transition de communauté canadienne-française à communauté d’accueil francophone. Ces communautés vivent des bouleversements. Ils ont un énorme travail de préparation à effectuer – avant l’accueil et surtout pendant la période d’adaptation des nouveaux arrivants.

Prenons par exemple la communauté francophone du Manitoba. Des statistiques récentes montrent que cette communauté vit des transformations en raison de la croissance de l’immigration. Si l’on se fie aux chiffres de Statistique Canada qui viennent tout juste d’être publiés, la croissance démographique du Canada s’est accélérée depuis le dernier recensement et est passée à 5,9 %. L’Alberta est la province qui a connu le plus haut taux de croissance, soit 10,8 %. Si on compare Winnipeg aux autres villes du pays à l’extérieur du Québec, on y compte la proportion la plus importante d’immigrants francophones venant d’AfriqueNote de bas de page 1. Dans le Winnipeg Free Press, le mois dernier, on donnait en exemple la famille Joseph, qui a quitté le Niger pour s’établir à Winnipeg en tant que réfugiés. Cette famille ne savait pas du tout à quoi s’attendre lorsque le gouvernement fédéral les a dirigés vers Transcona. Grâce au travail d’un réseau d’accueil compétent, elle a pu s’intégrer progressivement à la communauté. Les enfants vont à l’école en français, et les deux parents suivent des cours d’anglais pour mieux s’adapter à la réalité de la vie dans une communauté de langue officielle. Car il ne faut pas se leurrer – dans les communautés francophones minoritaires, maîtriser aussi l’anglais devient nécessaire pour des raisons économiques. On peut dire ce que l’on veut, mais trouver un emploi au Manitoba si on ne parle pas anglais, ce n’est pas évident – et le conserver l’est encore moins.

La nouvelle économie mondialisée entraîne de nombreuses transformations langagières et identitaires dans les communautés. On remarque des tensions émergentes entre les identités culturelles et langagières au sein d’une même ville ou d’une même province. On assiste à la naissance d’identités culturelles et linguistiques hybrides, qui sont susceptibles de glisser d’un côté ou de l’autre selon l’endroit où l’on se trouve, mais surtout en milieu urbain. Monica Heller, professeure de sociolinguistique à l’Université de Toronto, a publié une étude à cet effetNote de bas de page 2. Il est intéressant de constater le manque de clarté qui existe à la frontière de l’identité linguistique et de l’identité culturelle chez les Canadiens.

Il y a quelques années, Linda Cardinal m’avait invité à participer à un colloque sur l’immigration à l’Université d’Ottawa. J’ai eu l’occasion d’y entendre le témoignage d’une dame d’origine africaine, Franco-ontarienne d’adoption, qui est partie d’Ottawa pour s’établir à Toronto avec son fils qui est né à Ottawa, à l’hôpital Montfort. À son arrivée, elle a été très étonnée des différences culturelles qui existaient entre Ottawa et sa ville d’accueil. À Ottawa, son fils s’identifiait fièrement comme franco-ontarien. Mais à Toronto, il a rapidement été reconnu par le pays d’origine de sa mère, et non par son identité linguistique de franco-ontarien. Il n’avait pas changé de langue, de culture ou de pays! Pourtant, son identité sociale avait basculé. Sa mère ne s’attendait pas à voir son fils vivre un « choc culturel » en déménageant dans une ville à quelques heures d’où il était né, et ils ont tous deux dû s’adapter en  conséquence.

On ne peut plus baser l’identité uniquement sur un passé commun, compte tenu de l’apport grandissant des minorités ethnoculturelles au développement de nos communautés francophones. Aujourd’hui, il faut valoriser toutes les cultures qui composent la francophonie. Comme je l’ai souvent dit au cours de mon mandat, le multiculturalisme et la dualité linguistique ne sont pas des concepts opposés; au contraire. Ils s’inscrivent tous deux au chapitre des valeurs canadiennes, et ces valeurs sont partagées par tous les citoyens et citoyennes, peu importe leur origine ethnique ou leur langue maternelle.

Les institutions gouvernementales qui incitent les immigrants francophones à s’installer à l’extérieur du Québec rencontrent aussi leur part de défis. Nos institutions ont la responsabilité d’expliquer très clairement la réalité de ces communautés francophones. Chacun se réjouit de voir que l’arrivée d’immigrants francophones renforce la vitalité des communautés, mais si ces immigrants ne sont pas bilingues – anglais et français – le choc sera violent.

Les immigrants ne comprennent pas toujours la complexité de la réalité linguistique au Canada. Ils croient que parce que le Canada est bilingue, il est bilingue partout. C’est loin d’être la réalité canadienne, et loin de la réalité des communautés francophones hors Québec.

Au Manitoba, l’organisme Accueil Francophone, une initiative de la Société franco‑manitobaine, facilite l’établissement des nouveaux arrivants francophones et leur offre des classes d’anglais adaptées à leur contexte. Ils veillent à ce que ces immigrants soient accueillis à l’aéroport, que leurs enfants soient inscrits à l’école française et qu’ils trouvent un logement près des services disponibles en français. D’un autre côté, ils reconnaissent l’importance d’apprendre l’anglais.

En Alberta, le Centre d’accueil et d’établissement d’Edmonton, une initiative de la communauté francophone de la région d’Edmonton, accueille les nouveaux arrivants francophones afin de faciliter leur intégration sur le plan économique et socioculturel. Ils visent également à sensibiliser la communauté francophone locale à la diversité culturelle que représentent ces nouveaux arrivants.

Il ne faut pas non plus sous-estimer l’importance du milieu associatif dans l’intégration des immigrants. Il y a quelques années, j’ai été touché par le récit d’un professeur de l’Université de Moncton d’origine algérienne qui racontait son arrivée dans la Péninsule acadienne. Sans l’appui du mouvement scout, disait-il, il serait retourné en Algérie. Le choc culturel aurait été trop grand.

Je crois qu’il est également très important de ne pas se leurrer vis-à-vis des valeurs un peu idéalistes que l’on véhicule aux immigrants. À Halifax, au cours d’un atelier sur les valeurs canadiennes qui se déroulait dans le cadre d’un forum de discussion sur les perceptions des Canadiens de diverses origines envers la dualité linguistique, j’ai entendu le témoignage d’un homme originaire de la Colombie. Tous les participants mentionnaient des valeurs typiquement canadiennes – de belles valeurs. La tolérance, l’inclusion, la coopération. Lorsque cet homme a pris la parole, il a déclaré que ce n’est pas du tout ce qu’il avait constaté lorsqu’il est arrivé au Canada. Il a plutôt remarqué la compétition, l’individualisme, le matérialisme – et ce n’est qu’à son départ de Montréal pour une petite communauté du Nouveau-Brunswick qu’il a découvert que ces « belles » valeurs (la solidarité, l’inclusion) existaient vraiment au Canada. Cette personne travaille maintenant dans une organisation qui accueille des immigrants en Acadie. Cela m’a fait réfléchir à la façon dont nous accueillons les immigrants – nous répétons de belles paroles sur les valeurs canadiennes, nous faisons la promotion d’un Canada idéaliste, accueillant et inclusif, sans nécessairement reconnaître que la réalité est parfois tout autre et qu’elle varie énormément d’une province à l’autre ou d’une ville à une autre.

C’est ce décalage qu’il faut traiter avec le plus grand respect et la plus grande délicatesse. « One size fits all » ne fonctionne pas lorsqu’il s’agit de nos politiques d’accueil des immigrants dans nos communautés minoritaires. Accueillir un cuisinier belge qui veut ouvrir un restaurant belge à Saint‑Boniface n’est vraiment pas la même chose qu’accueillir une famille qui a passé les cinq dernières années dans un camp de réfugiés à la frontière du Rwanda et du Congo. Cela exige la participation d’organismes différents, des structures d’accueil variées et une grande collaboration. Les systèmes de santé et d’éducation ne sont pas sollicités au même niveau. Il faut offrir les appuis nécessaires afin d’accueillir adéquatement ces gens qui ont vécu des expériences traumatisantes. Et surtout, il faut bien évaluer la situation particulière des jeunes qui présentent un décalage entre leur âge et leurs expériences et leur niveau scolaire. Se retrouver dans une classe de 6e ou de 8e année quand on a 16 ans est pratiquement une incitation au décrochage et une invitation à se joindre aux gangs de rue. Très souvent, les familles d’immigrants subissent un stress considérable – les deux parents sont absents, ils travaillent, ont deux emplois, souvent au salaire minimum –, et c’est une réalité avec laquelle les organismes d’accueil doivent composer.

Je le répète : il ne faut jamais sous-estimer l’importance du milieu associatif dans l’intégration des immigrants francophones. Ici à Toronto, l’organisme La Passerelle Intégration et Développement Économique aide les nouveaux arrivants francophones et les minorités ethnoculturelles francophones à mieux s’intégrer. Cet organisme, comme bien d’autres au Canada, joue un rôle d’importance capitale dans l’inclusion de la diversité, l’élimination du racisme et la participation pleine et équitable des nouveaux arrivants francophones à tous les aspects de la vie canadienne. Ces organismes jouent un rôle clé dans ce qui est la réussite ou l’échec des politiques d’accueil de nos immigrants.

La vitalité de nos communautés linguistiques dépend de leur degré de participation et de leur engagement. Mon équipe l’a d’ailleurs constaté au cours des dernières années, lors de la préparation d’une série d’études de cas sur la vitalité des communautés. L’immigration a été cernée comme un secteur de développement important dans toutes les communautés étudiées : la communauté francophone de la région de Sudbury; celles de Halifax, de Winnipeg, de Calgary et de la Colombie-Britannique; les communautés rurales de la Saskatchewan; et les diverses communautés anglophones du Québec que nous avons étudiées. Dans presque tous les cas, un lien direct a été fait entre une plus grande diversité de la communauté et sa vitalité. Ces études sur la vitalité communautaire sont sur le site Web du Commissariat.

Je ne pense pas exagérer en disant que le Canada est en période de réflexion intense concernant son approche à la diversité et à l’immigration. Et le pays évolue rapidement – il est essentiel de disposer d’outils et de politiques souples qui nous permettent de nous adapter à la réalité actuelle. Statistique Canada nous a rappelé récemment que la population du pays continuera à se diversifier à un rythme accéléré. Certains journalistes en ont même profité dernièrement pour déclarer que le français serait appelé à disparaître dans l’arène politique nationale et que l’intégration se fait de plus en plus présente. Ces mêmes commentaires ont été faits à maintes reprises au cours des deux derniers siècles et se sont toujours révélés faux… La vitalité francophone est très présente partout au Canada et continuera de l’être.

Aujourd’hui, nos deux langues officielles sont un outil de communication entre Canadiens de toutes origines. Ce n’est pas par hasard si l’un des pays ayant porté le plus d’attention à sa situation linguistique est également l’un des pays les plus ouverts à la diversité. Les nouveaux arrivants sont nombreux à comprendre cette dynamique.

Ensemble, nous devons faire en sorte que les nouveaux arrivants francophones puissent s’épanouir dans la langue officielle de leur choix. Nos communautés de langue officielle pourront ainsi continuer à se développer et à s’épanouir. C’est ce qui rend les discussions d’aujourd’hui particulièrement importantes.

Merci. J’aimerais maintenant entendre vos commentaires et répondre à vos questions.

Date de modification :
2018-09-13