Archivé - Le potentiel de l’immersion au Canada

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Allocution prononcée dans le cadre du forum international
L’immersion au niveau universitaire : modèles, défis et perspectives

Ottawa, le 10 février 2012
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi


Début de dialogue

Bonjour,

C’est avec plaisir que je m’adresse à vous pour conclure ce forum international. Les discussions d’aujourd’hui m’amènent à conclure que l’immersion linguistique au niveau universitaire représente un potentiel immense et joue un rôle clé dans l’élaboration d’une société du savoir. C’est le cas au Canada, mais aussi ailleurs en Amérique du Nord et en Europe.

Parler au moins deux langues est un atout précieux sur le plan professionnel. Mais c’est aussi un élément clé pour d’échanges internationaux harmonieux. Les compétences linguistiques sont de plus en plus recherchées dans le marché du travail, dans les milieux académiques, dans le monde politique. De plus, le bilinguisme mène au respect, à la tolérance, à la non‑discrimination, à l’ouverture d’esprit. Maîtriser plus d’une langue fait de nous des humanistes – une étude canadienne est en train de le démontrerNote de bas de page 1 – et contribue à l’élaboration d’une société ouverte sur le monde. Cela est crucial, dans un monde de plus en plus technologique où l’on semble parfois ignorer l’importance d’une bonne communication entre les gens.

L’immersion au niveau universitaire est une occasion exceptionnelle pour les étudiants issus des programmes d’immersion francophone du primaire et du secondaire de poursuivre leurs études selon un parcours linguistique qui s’inscrit dans une suite logique – j’ai souvent dit durant mon mandat : « Use it or lose it ». Pour savoir parler une langue, comme pour toute compétence que l’on acquiert au cours de sa vie, on doit la mettre en pratique pour ne pas la perdre. Il m’apparaît aberrant de mettre un terme à un apprentissage linguistique au moment même où l’on commence véritablement son apprentissage professionnel, alors que, durant toute sa vie, on a choisi « d’apprendre à apprendre » en anglais et en français. Doit-on poursuivre en anglais? En français? Les deux? C’est une des questions que se posent bon nombre d’étudiants avant de se lancer dans un programme universitaire.

Des 34 millions d’habitants que compte le Canada, un peu plus de 5 millions parlent les deux langues officielles. C’est relativement peu, lorsque l’on compare la situation canadienne à celle de pays européens, par exemple. À l’étranger, on s’étonne à l’occasion qu’un pays dit « bilingue » comme le Canada n’ait qu’un taux de bilinguisme modeste. Pour une personne originaire de l’Inde que j’ai rencontrée au début de mon mandat comme commissaire, cette situation était simplement insensée. Elle m’a dit, tout étonnée : « Je trouve incroyable qu’il y ait si peu de Canadiens bilingues. Vous n’avez que deux langues, et, en plus, elles ont le même alphabet! » Pour ceux qui l’ignorent, la constitution indienne reconnaît 23 langues officiellesNote de bas de page 2.

Néanmoins, se lancer dans un programme d’enseignement bilingue exige des efforts et de l’audace. Comme Marc Gobeil nous a expliqué, on peut craindre de moins bien saisir la matière enseignée, d’avoir à fournir plus d’efforts pour les études et la rédaction de travaux, donc risquer d’obtenir une note moins élevée, ce qui pourrait compromettre l’obtention de bourses ou l’admission dans d’autres institutions universitaires pour des études de deuxième et de troisième cycle. Les étudiants doivent mettre les bouchées doubles et consacrer encore plus d’énergie à leurs études universitaires. C’est pourquoi les programmes universitaires bilingues ou d’immersion sont souvent le choix des étudiants les plus ambitieux.

Il est important que les universités soutiennent les étudiants qui participent à des programmes d’immersion. Plus tôt en avant-midi, M. Gobeil nous a expliqué qu’à l’Université d'Ottawa, il est possible d’obtenir des notes qualitatives plutôt qu’alphabétiques pour un certain nombre de cours suivis en français. Comme les notes qualitatives n’ont pas d’incidence sur la moyenne générale, les étudiants en immersion restent admissibles à l’obtention de bourses octroyées selon les notes obtenues. C’est un avantage indéniable, qui encourage les étudiants à se lancer dans un programme d’immersion universitaire et réduit leur risque d’être pénalisés pour avoir voulu relever un double défi : celui d’entreprendre des études universitaires et celui de parfaire sa langue seconde.

Les programmes d’immersion dans des universités aussi diverses comme celles mentionnées ce matin (Ottawa, le Campus Saint-Jean, Simon Fraser, Georgetown, Fribourg, et en Finlande) vont devenir les cibles des étudiants les plus ambitieux. Par exemple, selon une étude de maîtrise sur les forces armées dans cinq pays bilingues, il existe un régiment militaire en Finlande qui fonctionne en suédois seulement. Puisqu’il s’agit d’une formation militaire d’élite, il y a une grande concurrence entre les soldats de langue maternelle finlandaise pour y accéder.

Le paradoxe d’offrir des programmes d’immersion en milieu majoritaire est un autre défi. Très souvent, les programmes d’immersion francophone sont offerts « hors contexte », c’est‑à‑dire dans une université ou une ville majoritairement anglophone, où le professeur est la seule personne dont la langue maternelle est le français. Les étudiants qui apprennent leur deuxième langue font donc de l’immersion en vase clos. Dès qu’ils sortent des salles de classe, ils se trouvent dans un environnement où leur langue maternelle est omniprésente. Cette situation risque d’entraîner un décalage entre la langue seconde apprise et la langue seconde utilisée dans les communautés où le français est dominant. La langue qu’ils croyaient maîtriser n’est pas tout à fait la langue qu’ils parlent. Souvent, le curriculum du français langue seconde n’est pas le curriculum de la société de la langue d’immersion, mais bien une traduction du curriculum de la langue maternelle.

C’est pourquoi il faut que l’étudiant ait d’autres occasions de vivre une immersion dans la langue seconde. Il incombe aux universités d’offrir des emplois d’étés en milieu francophone, des stages ou une année scolaire dans un milieu authentiquement francophone. Il faut faire éclater ce décalage! En Europe, le programme Erasmus, qui permet aux étudiants d’achever leurs études ailleurs en Europe et d’apprendre une autre langue et une autre culture – et donc de vivre une immersion totale dans la langue seconde –, permet de briser cette artificialité linguistique. Il s’agit d’un enjeu que je prévois aborder dans mon prochain rapport annuel, l’automne prochain.

Le prestige associé aux programmes d’immersion universitaire est un facteur de motivation important, car ils s’adressent aux meilleurs étudiants qui veulent se démarquer. D’ailleurs, en Europe, le grand succès du programme Erasmus le confirme : ces étudiants sont très recherchés sur le marché du travail, partout dans le monde. Dans les milieux universitaires, on a émis l’hypothèse que les étudiants qui ont participé au programme Erasmus dans le cadre de leurs études universitaires joueront un rôle très important dans la création d’une identité paneuropéenne. Par exemple, le politologue Stefan Wolff a déclaré que « d’ici 15, 20 ou 25 ans, l’Europe sera dirigée par des leaders qui ont une socialisation complètement différente de ceux qui sont en place aujourd’huiNote de bas de page 3 » [traduction], en faisant référence à la génération dite « Erasmus ».

L’immersion va bien au-delà des cours et de l’enceinte de l’établissement d’enseignement. Il s’agit d’une expérience globale, et le degré d’immersion de l’apprenant a une incidence sur sa réussite. Le succès d’un étudiant dépend de l’ensemble de son expérience, du programme d’études comme du contact avec la culture. Pour bien comprendre l’importance du multilinguisme et du multiculturalisme dans le monde d’aujourd’hui, il faut s’expatrier. Et c’est exactement ce que fait le programme Erasmus pour les Européens. Pourquoi pas un tel programme dans les universités nord-américaines?

Partout dans le monde, lorsqu’il est question d’apprentissage de la langue seconde, on se rend de plus en plus compte de l’importance d’enseigner dans la langue seconde plutôt que d’enseigner la langue seconde. Lorsque l’on choisit un domaine de profession et que l’on s’engage dans une formation universitaire, on doit acquérir la « langue de sa profession ». Chaque domaine possède son propre langage professionnel. L’immersion au niveau universitaire permet aux étudiants d’apprendre à maîtriser la langue de leur profession, dans leur langue maternelle et dans leur langue seconde.

Mon bureau, le Commissariat aux langues officielles, a lancé, il y a quelque temps, une étude et un outil très utiles qui se trouvent dans son site Web. Il s’agit d’une carte du Canada indiquant quelles universités offrent des programmes en langue seconde. L’outil présente les cours enseignés dans la langue seconde, le type de soutien disponible, les occasions de réseautage ainsi que les programmes d’échanges qui permettent d’étudier dans la deuxième langue officielle. On peut consulter l’étude et utiliser l’outil à partir de notre site Web.

Plusieurs universités réfléchissent aux moyens qu’elles peuvent prendre pour profiter pleinement de leur propre capacité linguistique. À l’Université Dalhousie, les dirigeants ont réalisé que la moitié des professeurs du programme d’administration publique étaient en mesure d’enseigner en français. Les universités de Windsor et de Montréal et le Campus Glendon de l’Université York offrent, elles aussi, des programmes bilingues, voire trilingues dans le cas de l’Université de Montréal. Je ne sais pas si c’est en raison de l’étude du Commissariat ou des messages diffusés régulièrement, mais on reconnaît de plus en plus qu’à la fonction publique, tout comme au sein de compagnies d’envergure nationale ou internationale comme Air Canada, Bell Canada et Rogers, on a grand besoin d’employés bilingues. Ces compétences linguistiques sont d’autant plus importantes dans un contexte économique difficile.

Les programmes d’immersion universitaire au Canada ne s’adressent pas seulement aux anglophones qui veulent apprendre le français. Les francophones qui souhaitent apprendre ou parfaire l’anglais ainsi que les allophones qui souhaitent maîtriser l’anglais ET le français en plus de leur langue maternelle s’y intéressent aussi.

On prétend que la situation géographique du Québec, bordé par des provinces d’expression anglaise et les États‑Unis, et l’influence de la culture, de la télévision et de la musique surtout anglaises, donne aux Canadiens d’expression française un degré de contact avec la culture anglophone équivalent à une immersion. En effet, le Québec est la province où l’on trouve la plus grande proportion de personnes bilingues au Canada : selon le recensement de 2006, plus du tiers des francophones (36 p. 100) de la province déclarent parler anglais et français. Mais cette proportion est encore plus élevée chez les anglophones de cette province : 69 p. 100 d’entre eux sont bilingues. Chez les Québécois anglophones de 18 à 34 ans, ce pourcentage atteint près de 80 p. 100. Au cours des 40 dernières années, aucune autre communauté canadienne n’a haussé sa capacité de parler une autre langue officielle autant que les communautés anglophones du Québec.

Plus les francophones deviennent bilingues sans nuire à leur « pleine maîtrise du français », plus les anglophones deviennent bilingues sans nier leur identité et leur héritage culturel, plus nous nous approchons d’un modèle idéal de dualité linguistique bien intégrée au Canada. Les programmes d’immersion au niveau universitaire permettent aux étudiants, en plus de devenir des professionnels dans leurs domaines et de mieux comprendre leur pays, de devenir des citoyens du monde et d’acquérir une grande mobilité.

J’ai retenu plusieurs thèmes et questions pendant la conférence. Comment gérer le stress engendré chez les étudiants qui vivent un choc culturel? Comment inciter les professeurs de matières obligatoires à collaborer avec les professeurs de langue? Comment assurer l’utilisation de la langue d’immersion à l’extérieur de la salle de classe?

Une réponse partielle à ces questions vient de l’importance cruciale d’une culture et d’une identité fortes qui engendrent un sentiment de fierté chez tous ceux qui participent aux programmes d’immersion.

Aline Gohard Radenkovic a parlé de « l’irrésistible ascension de l’anglais ». En Suisse et en Finlande, l’anglais est souvent perçu comme un terrain neutre entre les langues nationales. Au Canada, l’anglais n’est pas neutre.

L’étude de Sylvie Lamoureux, de l’Université d’Ottawa, a visé un groupe représentatif d’étudiants, dont 85 p. 100 de femmes et 15 p. 100 d’hommes. Il y a un phénomène de la féminisation des programmes de formation linguistique et des programmes d’immersion. Donc, à mon avis, il y a un défi de représentativité.

Plusieurs conférenciers ont fait référence au clivage entre les exigences d’une discipline et l’apprentissage linguistique. Il faut gérer ce clivage.

Finalement, il y a le phénomène de la résistance au bilinguisme de la majorité unilingue, une résistance qui peut devenir un obstacle administratif, ce que Marjorie Wesche a décrit comme « le monolinguisme résolu de la communauté majoritaire ». C’est un défi pour nous tous.

La communication au-delà des communautés linguistiques est nécessaire afin de bien comprendre les réalités sociales et politiques canadiennes. En septembre dernier, la Revue canadienne de science politique a publié une étude intitulée « Canadian Foreign Policy: A Linguistically Divided FieldNote de bas de page 4 », dans laquelle les chercheurs ont confirmé que les travaux effectués par les chercheurs francophones en matière de politique étrangère canadienne faisaient l’objet de discrimination, puisqu’ils étaient ignorés. Plus tôt cette année, le professeur Charles Blattberg a démissionné du jury pour le Prix C.B. Macpherson, qui récompense le meilleur ouvrage en théorie politique. Il a déclaré : « Je pense que ce serait une insulte à mes collègues francophones de dresser une autre liste des candidats sélectionnés qui seraient tous des anglophones et de choisir un autre gagnant anglophone, surtout que seulement un livre en français a été soumis dans le cadre de ce concours cette annéeNote de bas de page 5 » [traduction], ajoutant que depuis 1994, aucun livre francophone n’a remporté le prix ou même n’a été en lice. C’est la quatrième année qu’il n’y a pas de membre du jury francophone. En tant que pays, il faut se poser de sérieuses questions lorsqu’on ignore l’une de nos communautés linguistiques dans la production de connaissances. Pour les chercheurs en politique étrangère, être exclu du façonnement de la représentation de sa propre société équivaut à ne pas exister. Cela donne lieu à une représentation biaisée de la société canadienne et entraîne un « impérialisme culturel ». L’immersion au niveau universitaire ne fait pas qu’élargir les compétences linguistiques des étudiants. Elle leur permet de façonner leur pensée selon un système inclusif et non discriminatoire.

Il ne faut pas non plus oublier que les compétences linguistiques sont aussi des compétences en leadership. Lorsque les leaders sont unilingues, on les pointe du doigt, comme nous l’avons vu dernièrement avec les nominations de candidats aux postes de juge à la Cour suprême du Canada, de vérificateur général et d’entraîneur du Canadien de Montréal. Les attentes de la population en ce qui a trait aux compétences linguistiques de nos dirigeants sont plus élevées que jamais. D’ailleurs, lors des rencontres internationales des pays du G8, ceux qui viennent de pays où le bilinguisme n’est pas valorisé sont de plus en plus isolés.

En tant que citoyens, nous devons nous adapter aux nouvelles exigences qui définissent le monde actuel. Au Canada, le dialogue national se fait dans les deux langues officielles. Et si les frontières géographiques entrent de moins en moins en ligne de compte dans le dialogue mondial, ce n’est pas le cas de la langue. Les leaders de demain seront multilingues.

Les échanges entre communautés linguistiques, que ce soit au niveau national ou international, permettent aux sociétés de forger des liens privilégiés, et ce, dans les domaines scientifique, culturel et économique. Les étudiants d’aujourd'hui qui maîtrisent plus d’une langue, qu’ils proviennent d’Amérique du Nord ou de l’Europe, contribuent tous au renforcement de ces relations d’exception ainsi qu’au rayonnement du multilinguisme.

Je vous remercie.

Notes de bas de page

Note de bas de page 1

Marion Scott, « Canadians are leaders in cultural intelligence », The Gazette, le 5 janvier, 2012.

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Note de bas de page 2

République de l'Inde

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Note de bas de page 3

Katrin Bennhold, « Quietly sprouting: A European identity », The New York Times, le 26 avril, 2005.

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Note de bas de page 4

Jérémie Cornut et Stéphane Roussel, « Canadian Foreign Policy: A Linguistically Divided Field », Canadian Journal of Political Science, septembre 2011.

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Note de bas de page 5

Graeme Hamilton, « More politics than science », National Post, le 20 janvier, 2012.

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Date de modification :
2018-09-13