Archivé - Valoriser la dualité linguistique – une responsabilité qui revient aux universités?

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Notes pour une allocution destinée aux étudiants de l’Université de Waterloo

Waterloo, le 18 janvier 2012
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi


Début de dialogue

Bonjour, good afternoon.

Je voudrais tout d’abord remercier M. Poirier de son invitation. En tant que commissaire aux langues officielles, l’un de mes grands privilèges est de rencontrer des gens qui accordent une place au français dans leur vie.

C’est donc un plaisir de me retrouver ici, au Département de français de l’Université de Waterloo. Je suis particulièrement heureux de vous parler, parce que c’est vous qui assurerez l’avenir de la dualité linguistique au Canada.

Votre génération est appelée à relever de grands défis. Mais, heureusement, vous disposez d’outils extraordinaires qui vous permettent notamment de communiquer en temps réel avec le monde entier et d’obtenir toute l’information que vous souhaitez, instantanément – parfois sur votre téléphone, en sirotant un café!

Dans ce contexte, je suis rassuré de savoir qu’un grand nombre de jeunes Canadiens et Canadiennes valorisent la dualité linguistique de notre pays. Il s’agit là d’un trait de notre société qu’il faut faire rayonner de par le monde.

Nos deux collectivités linguistiques ont contribué à faire du Canada le pays que nous connaissons aujourd’hui. Que votre langue maternelle soit l’anglais, le français ou encore une autre langue, la dualité linguistique est une valeur canadienne, « coast to coast », que nous devons tous adopter. Il est important de traiter avec un même respect l’anglais et le français, même si l’on est unilingue. Ces langues appartiennent à nous tous.

Laissez-moi vous expliquer en bref ce que nous faisons au Commissariat. Le Parlement canadien a adopté la première Loi sur les langues officielles en 1969; Pierre Elliott Trudeau était alors premier ministre. La Loi proclame que le français et l’anglais jouissent d’un même statut et de droits et de privilèges égaux en ce qui a trait à leur usage dans toutes les institutions du Parlement et du gouvernement du Canada. Une nouvelle Loi sur les langues officielles a été entérinée en 1988, puis modifiée le 25 novembre 2005.

J’ai été nommé commissaire aux langues officielles en 2006. Je suis la sixième personne à occuper le poste. Je relève directement du Parlement, comme les autres agents du Parlement. Je suis en quelque sorte le gardien de l’une des valeurs canadiennes qui transcendent les débats partisans du jour.

Mon travail consiste à promouvoir la Loi sur les langues officielles et à veiller à sa mise en œuvre intégrale. Je protège les droits linguistiques des Canadiens et des Canadiennes, et je fais la promotion de la dualité linguistique et du bilinguisme au Canada. En bref, je dois m’assurer du respect des trois principaux objectifs de la Loi, c’est-à-dire :

  • Veiller à l’égalité du français et de l’anglais au Parlement, au sein du gouvernement du Canada, de l’administration fédérale et des institutions assujetties à la Loi;
  • Promouvoir le développement et l’épanouissement des communautés de langue officielle en situation minoritaire, c’est-à-dire les anglophones du Québec et les francophones dans le reste du Canada;
  • Veiller à ce que le français et l’anglais aient une égalité de statut dans la société canadienne.

La politique linguistique du Canada ne vise pas à obliger tous les habitants à parler les deux langues officielles. Au contraire, elle existe pour protéger les droits des citoyens unilingues. En effet, tous les Canadiens et Canadiennes ont le droit d’obtenir les services du gouvernement fédéral dans la langue officielle de leur choix. C’est pourquoi il est si important d’être bilingue lorsqu’on choisit de travailler à la fonction publique et de servir la population canadienne.

Toutefois, être bilingue n’est pas important seulement lorsqu’on veut faire carrière au sein du gouvernement fédéral. Vous pouvez vous demander en quoi la politique sur les langues officielles vous concerne si vous avez décidé de faire carrière en enseignement, dans le milieu des affaires, en recherche, en communications… Vous vous dites peut-être que vos compétences linguistiques n’auront aucune incidence sur votre parcours professionnel.

Détrompez-vous!

La connaissance des deux langues officielles est une compétence essentielle au leadership, une compétence cruciale si l’on veut comprendre et communiquer avec les gens d’ici et d’ailleurs, négocier des contrats, courtiser des clients, gérer des employés, et j’en passe.

Avoir prise sur la société dans laquelle on vit est une aptitude essentielle à la survie. Qu’est-ce qui importe aujourd’hui? Quels seront les grands enjeux de demain? Pour avoir une vue d’ensemble, il faut comprendre les dossiers actuels et savoir comment ils se présentent – en français et en anglais.

Partout au pays, dans les deux communautés linguistiques, de plus en plus de gens veulent savoir ce qui se passe chez leurs voisins. Chacune des communautés est trop riche sur le plan culturel pour qu’on s’en désintéresse. Il est très difficile de comprendre le dialogue national si on n’en saisit que la moitié.

Au Canada, exercer un leadership en matière de langues officielles signifie tout mettre en œuvre pour offrir à toutes les citoyennes et à tous les citoyens des chances égales de s’épanouir dans la langue officielle de leur choix.

L’histoire nous rappelle que les grandes avancées dans le dossier des langues officielles à l’échelon fédéral ont toujours été le produit d’un leadership politique fort et résolu.

En 1966, le premier ministre Lester B. Pearson a énoncé des principes qui ont servi de fondement à la politique linguistique canadienne. Selon lui, le gouvernement fédéral devait être en mesure de servir les Canadiennes et les Canadiens dans la langue officielle de leur choix, et les fonctionnaires des deux groupes linguistiques devaient pouvoir travailler dans leur propre langue.

À cette époque, M. Pearson avait dit que son gouvernement espérait et envisageait que, dans une « période de temps raisonnableNote de bas de page 1 », la fonction publique refléterait les valeurs linguistiques et culturelles des francophones et des anglophones du pays. Ces aspirations ont par la suite été concrétisées au moyen de fondements juridiques plus solides, notamment grâce à l’adoption de la Loi sur les langues officielles et de la Charte canadienne des droits et libertés.

Plus de 42 ans après la mise en œuvre de la Loi, je constate que les vœux du premier ministre Pearson n’ont toujours pas été exaucés par les divers gouvernements fédéraux qui se sont succédé. De plus, la « période de temps raisonnable » est depuis longtemps écoulée.

À ce sujet, j’aimerais vous faire part d’observations personnelles sur l’évolution de la formation linguistique au sein de la fonction publique. Au début des années 1970, il y a eu un programme massif de « rattrapage linguistique » destiné à des milliers de fonctionnaires, en particulier à ceux d’un certain âge. Il s’agissait en quelque sorte « d’un effort de guerre », c’est-à-dire d’un programme intensif et temporaire.

Puis, peu à peu, ce programme est devenu un droit acquis dans la fonction publique et est donc devenu permanent. Parallèlement s’est développée une attitude rébarbative chez certains fonctionnaires anglophones. On pourrait même parler d’une « résistance passive » : « You want me to learn French? Then send me off to language training! », pouvait-on entendre dire.

On avait cru qu’au fil du temps, les universités prendraient la relève en matière de compétences linguistiques et qu’elles formeraient les futurs travailleurs bilingues de la fonction publique. Au contraire, au lieu de livrer un plus grand nombre de diplômés bilingues sur le marché du travail, les universités ont supprimé de leurs conditions d’admission l’exigence d’une deuxième langue. C’est ainsi que se sont formées deux catégories d’étudiants : ceux provenant des programmes d’immersion et ceux qui n’ont pas fait partie de programmes d’immersion. Donc, certains ont une très bonne connaissance du français à leur arrivée à l’université, et d’autres ne le parlent pas du tout.

Les temps ont changé : dans la fonction publique, il n’est plus question d’axer le programme de formation massif sur les travailleurs de 48, 52 ou 56 ans, car il existe désormais un besoin criant de cibler les plus jeunes.

Les universités ont donc rejeté la responsabilité de la formation linguistique sur la fonction publique, tandis que la fonction publique, elle, comptait sur les universités pour s’en charger. J’ai déjà entendu des responsables d’un programme de certificat en administration des affaires publiques affirmer ce qui suit : « If our students need to learn French, well the government will take care of that, we don’t have to worry about that, that’s not our department… »

On constate maintenant le retard occasionné par un tel message. Les récentes controverses linguistiques en font foi : la nomination d’un juge unilingue à la Cour suprême, puis celle du vérificateur général. D’ailleurs, cette dernière a permis de révéler que les attentes à l’égard des compétences linguistiques de nos dirigeants se sont accrues : la nomination d’un unilingue a soulevé de fortes critiques dans plusieurs grands journaux canadiens. La barre est plus haute qu’avant.

Depuis quelques années, un nombre croissant d’universités offrant les programmes de formation aux jeunes qui se dirigent vers des emplois au sein de la fonction publique se rendent compte que le bilinguisme est une compétence essentielle.

Pour guider les étudiants dans leurs recherches sur ces établissements postsecondaires, le Commissariat a lancé, il y a quelque temps, une étude et un outil très utiles sur son site Web. Il s’agit d’une carte interactive du Canada qui indique où sont offerts les programmes en langue seconde. Au moyen de cet outil, on peut obtenir divers renseignements, tels que les programmes offerts dans la langue seconde ou dans les deux langues, les cours enseignés dans la langue seconde, le type de soutien disponible, les occasions de réseautage ainsi que les programmes d’échanges qui permettent d’étudier dans la deuxième langue officielle.

À l’Université Dalhousie, les dirigeants se sont rendu compte qu’une moitié des professeurs du programme d’administration publique étaient en mesure d’enseigner en français. Les universités de Windsor, Glendon et de Montréal offrent, elles aussi, des programmes bilingues, voire trilingues dans le cas de l’Université de Montréal. Je ne sais pas si c’est en raison de l’étude du Commissariat ou des messages qui sont diffusés régulièrement, mais on reconnait de plus en plus que le Canada a besoin d’employés bilingues. Et ces derniers doivent s’afficher.

Nous vivons à une époque où l’échec est évident, et le succès, invisible. Laissez‑moi vous donner deux exemples. Les Jeux olympiques de Vancouver ont été un succès sur le terrain; la cérémonie d’ouverture, elle, a été un échec. Personne ne se souvient du succès sur place; par contre, tout le monde se souvient du tollé qu’a provoqué l’absence de français à la cérémonie d’ouverture. Comme deuxième exemple, je pense aux funérailles d’État de Jack Layton. La cérémonie a été un grand succès sur le plan de la dualité linguistique, mais personne n’en a fait mention.

Il faut préciser que la situation n’est pas entièrement négative : pour la première fois, la majorité des premiers ministres provinciaux est bilingue, et les huit candidats à la direction du NPD le sont aussi. Il en est de même pour le premier ministre, le juge en chef de la Cour suprême, le chef d’état-major des Forces canadiennes, le greffier du Conseil privé ainsi que les ministres de Patrimoine canadien et de Citoyenneté, Immigration et Multiculturalisme. Tous viennent de l’Ouest canadien et sont bilingues.

Donc, ceux qui ont affirmé, il y a 40 ans, que la Loi sur les langues officielles annonçait la fin de toute carrière à la fonction publique pour bien des gens de l’Ouest canadien se sont trompés. Au contraire, la carrière des personnes précitées indique à quel point le bilinguisme est plus qu’un simple atout pour avancer dans les hautes sphères de la vie publique au Canada : c’est une compétence essentielle au leadership.

Que vous envisagiez de travailler à la fonction publique, de faire carrière en politique ou de travailler pour des entreprises ou des ONG qui œuvrent à la grandeur du Canada – et même dans le monde entier –, si vous voulez être en mesure de communiquer avec des gens de partout au pays, le bilinguisme constitue une compétence essentielle. En tant que commissaire aux langues officielles, il est de ma responsabilité de vous le dire. Toutefois, il est de votre responsabilité d’acquérir – et de maintenir – des compétences linguistiques.

Merci. S’il reste du temps, j’aimerais répondre à vos questions ou vous entendre parler de votre propre expérience de la dualité linguistique.

Notes de bas de page

Note de bas de page 1

Canada. Compte rendu officiel des débats de la Chambre des communes, Ottawa, Imprimeur de la Reine, vol. IV, 1966, p. 3915. Extrait de la déclaration de principes sur le bilinguisme dans la fonction publique prononcée par le premier ministre Lester B. Pearson, le 6 avril 1966.

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Date de modification :
2018-09-13