Archivé - Notes pour une allocution dans le cadre du déjeuner‑conférence de l’Association Canada-France de la région de la capitale nationale

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Ottawa, le 10 décembre 2011
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi


Début de dialogue

Mesdames et Messieurs,

Je suis ravi et honoré d’être ici aujourd’hui, à Chelsea, dans le cadre de l’un de vos déjeuners-conférences. C’est toujours un plaisir de célébrer l’amitié et les liens culturels qui existent entre le Canada et la France et de souligner la vitalité de la francophonie dans la région de notre capitale nationale. Je profite de l’occasion pour remercier Jean‑Paul Turcotte de son invitation, de même que l’ensemble des membres de l’Association Canada-France.

L’actualité des dernières semaines nous force à réévaluer la question linguistique et à réfléchir au chemin parcouru par le Canada au cours des 42 dernières années. Une chose est certaine : les attentes des Canadiens sont maintenant plus élevées sur le plan linguistique, si l’on en juge par les réactions de la population à la suite d’événements récents comme la nomination d’un vérificateur général et d’un juge unilingues anglais à la Cour suprême et la controverse des dirigeants unilingues anglais à la Caisse de dépôt et placement du Québec. À cela on peut ajouter les inquiétudes des francophones en raison de la perception d’une croissance de l’anglicisation de Montréal, la sortie publique du maire de Québec, Régis Labeaume, sur l’affichage de plus en plus anglais à Paris ainsi que de la Commission scolaire de Montréal qui songe à obliger les élèves à parler uniquement le français partout à l'école, incluant dans la cour de récréation et à la cafétéria.

Par contre, il faut ajouter que tous les signes ne sont pas négatifs.

Qui aurait prévu que le Calgary Herald, le Edmonton Journal et le Ottawa Citizen appuieraient, chacun de leur côté, l’idée que le vérificateur général doit être bilingue?

Pour la première fois, la majorité des premiers ministres provinciaux sont bilingues, tout comme le sont huit des neuf candidats au leadership du NPD.

Lors des débats parlementaires sur la Loi sur les langues officielles, en 1968 et 1969, certains ont prétendu que cette loi mettrait fin à tout espoir de faire carrière dans la fonction publique pour les gens de l’Ouest canadien. Aujourd’hui, on compte le premier ministre, le juge en chef de la Cour suprême, le chef d’état-major de la Défense, le greffier du Conseil privé ainsi que les ministres du Patrimoine et de la Citoyenneté et de l’Immigration – ces derniers viennent tous de l’Ouest canadien et ils sont bilingues.

Cela confirme mon hypothèse que l’échec est évident, et le succès est invisible. Laissez-moi vous donner deux autres exemples. Les Jeux Olympiques de Vancouver ont été un grand succès sur le plan de la dualité linguistique – sur le terrain. Mais ce qui a été retenu est l’échec des cérémonies d’ouverture. L’échec est évident; le succès, invisible.

Les funérailles nationales de Jack Layton ont été un grand succès sur le plan de la dualité linguistique. Les cérémonies étaient très controversées – certains ont prétendu que Stephen Lewis a embarrassé le premier ministre et le gouverneur général avec son éloge très politique de M. Layton; d’autres ont répondu que l’éloge était à l’image de l’homme lui-même, étant donné l’importance de la politique dans la vie de M. Layton. Personne, mais personne n’a parlé de l’utilisation des deux langues officielles. Le succès est invisible.

En France, on ne semble pas craindre la montée de l’anglicisation alors qu’au Québec, on s’en alarme.

Le rapport à la langue a modelé le Canada de bien des façons. La coexistence de l’anglais et du français est une caractéristique identitaire déterminante pour le pays. Mais pour le Québec, berceau de la francophonie canadienne, c’est le français qui est au cœur de l’identité « nationale ». On fait référence à la France en tant que « mère patrie », et les Français considèrent les Québécois comme « leurs cousins ». Il y a évidemment une généalogie linguistique particulière qui unit le Québec et la France. Mais des liens fondamentaux existent aussi entre le Canada et la France. Après tout, la France est l’un des pays fondateurs du Canada.

Par contre, les Canadiens francophones et les Français interprètent différemment leur rapport à la langue. En Europe, l’anglais représente un terrain « neutre ». Qu’il s’agisse de questions d’économie ou de relations internationales, communiquer en anglais sert à désamorcer les tensions linguistiques qui existeraient autrement entre les pays de l’Union européenne. L’anglais n’est pas « neutre » au Canada, et surtout pas au Québec. Il est plutôt synonyme d’inégalité lorsqu’on y a recours au détriment du français. La dualité linguistique sous‑entend parfois une opposition plutôt qu’une cohabitation.

En France, la présence accrue de l’anglais laisse souvent les Français dans l’indifférence, comme on le constate par le peu d’indignation provoquée par l’omniprésence de l’anglais à Paris, tant dans les raisons sociales des établissements commerciaux que dans l’affichage, comme smart phones, iced coffee, souvenir centers. Ici, au Québec, l’Office québécois de la langue française lance une campagne de sensibilisation pour demander aux grandes entreprises dont le nom est protégé par une marque de commerce d’ajouter un terme descriptif en français à leur nom – pour qu’on puisse prendre un café non pas au Second Cup, mais bien chez « Les cafés Second Cup », par exemple.

Le maire de Québec n’est pas le premier à s’offusquer de la présence accrue de l’anglais à Paris : bien des Québécois en sont choqués lorsqu’ils visitent la ville‑lumière. En mars 2000, Air France avait décidé d'instaurer l'anglais comme langue de communication entre les pilotes et la tour de contrôle de l’aéroport Paris-Charles de Gaulle. Lucien Bouchard, alors premier ministre du Québec, avait fait la morale à Paris parce que les appareils du transporteur aérien décolleraient en français de Dorval mais atterriraient en France... en anglais.

Il est difficile de croire que le français est menacé si la France ne s’insurge pas contre l’hyperanglicisation. Il semblerait que la question de la survie du français ne soit pas aussi présente ou émotive qu’au Canada.

Si la France n'envoie pas le message que le français est important et qu'il faut le protéger dans toute la francophonie, qui va l'envoyer?

Les relations franco-canadiennes ont été mouvementées. La déclaration « Vive le Québec libre » du général de Gaulle, en juillet 1967, a créé une forte tension diplomatique entre la France et le gouvernement du Canada. Ce dernier a vu cette déclaration comme une ingérence totale de la France dans la politique canadienne. Depuis, la tension fédérale-provinciale a toujours été au centre de l’histoire de la paradiplomatie québécoise.

Jusqu’à tout récemment, la France pratiquait une politique de « ni ingérence, ni indifférence » dans le cadre des relations entre le Québec et le Canada. Aucun dirigeant français ne s’était prononcé sur la question de la souveraineté, de crainte d’empoisonner ses relations avec le Canada. Jacques Chirac est toutefois passé très près de le faire en 1995, lors de son passage à l’émission américaine Larry King Live. Lorsque Larry King lui a demandé « If Quebec decides to separate, will you recognize that new government? » Chirac avait répondu « If the referendum is positive, the government will recognize the fact!Note de bas de page 1 », plaçant ainsi le gouvernement du Canada dans une situation délicate. Puis, Larry King a demandé à Chirac s’il avait une recommandation à faire aux Québécois au sujet de leur choix de vote, ce à quoi Chirac avait répondu, en tentant de respecter le « ni-ni », qu’il ne voulait pas s’immiscer dans les affaires québécoises.

Les rapports personnels ont bien souvent de l’importance dans les relations entre pays. L’amitié entre Jacques Chirac et Jean Pelletier, qui datait de l’époque où ils étaient respectivement maires de Paris et de Québec, a eu un impact sur l’évolution de la pensée de M. Chirac lors de sa présidence.

En 2009, Nicolas Sarkozy a mis fin à la politique de « ni ingérence, ni indifférence » à l’égard du Québec en marquant clairement sa préférence pour le fédéralisme canadien. Il a même qualifié les souverainistes québécois de « sectaires », et a dû se raviser par la suite en raison de la réaction que cette déclaration a entrainée.

Cette prise de position de Sarkozy – pour qui la formule de « ni ingérence ni indifférence » n’était « pas trop son trucNote de bas de page 2 », une première dans l’histoire des rapports Canada-France – a été décriée par le Parti Québécois. On a accusé le chef d’État de ne pas connaitre suffisamment la politique canadienne et d’ignorer la question des rapports difficiles entre Québec et Ottawa. Il est difficile d’envisager une autre stratégie politique que le « ni-ni » pour la France – endosser l’un ou l’autre des points de vue signifie se mettre à dos soit le Canada, soit une bonne partie du Québec. Pourtant, il est difficile de trouver le « ni-ni » dans la déclaration suivante de Sarkozy :

« Croyez-vous, mes chers amis, que le monde, dans la crise sans précédent qu'il traverse, a besoin de division? À besoin de détestation? Est-ce que pour prouver qu'on aime les autres on a besoin de détester leurs voisins? Quelle étrange idée!Note de bas de page 3 »

Du coup, Sarkozy a tiré un trait sur la position diplomatique traditionnelle de la France. Selon des observateurs, le premier ministre Harper, qui persiste à parler français aux réunions du G8, a établi un rapport qui frise la complicité avec M. Sarkozy.

J’ai déjà écrit, en préface d’un essai sur la politique internationale du Québec, qu’aussi longtemps que l’ambiguïté continue de planer sur la politique et l’objectif du Québec, il y a un danger que la politique extérieure du Québec soit définie uniquement en termes de l’hypothèse de la souveraineté et de la rivalité Québec‑Ottawa. En tant que commissaire aux langues officielles du Canada, je pratique moi-même, de par mon mandat, la politique de « ni ingérence, ni indifférence ».

Le message de la francophonie, qu’il soit lancé par la France ou le Canada, est un message d'inclusion, d'ouverture et de découverte. La société canadienne cherche constamment à concilier le respect des cultures et la cohésion sociale. Les familles immigrantes encouragent leurs enfants à maîtriser les deux langues officielles et font du multilinguisme une priorité en raison des forces des marchés national et international. À la fonction publique, de nombreux gestionnaires m’ont confié qu’outre les Canadiens d’origine francophone, ce sont leurs employés d’origine étrangère qui maitrisent le mieux les deux langues officielles – en plus de leur langue maternelle, dans bien des cas.

Je dois dire que ce phénomène n’est pas exclusif au Canada. Dans d’autres pays, les immigrants choisissent souvent d’apprendre la langue de la minorité pour mieux s’intégrer. Un cadre du Conseil de l'Europe m’a raconté qu’un de ses fils s’était inscrit à un cours à Dublin pour apprendre l’irlandais. Dans sa classe, tous les autres étudiants étaient des immigrants venus s’établir en Irlande.

Les sociétés française et québécoise sont unies par la langue et les valeurs. Aussi, depuis 1978, en vertu d'une entente entre la France et le Québec, les droits de scolarité dans les universités québécoises sont les mêmes pour les étudiants français que pour les étudiants québécois. Les Français n’ont pas à payer les droits qui sont normalement imposés aux étudiants étrangers. Les Québécois qui vont étudier en France profitent aussi de la gratuité universitaire.

Par contre, le sens du courant a changé – le nombre d'étudiants québécois en France stagne depuis plusieurs années. En contraste, le nombre d'étudiants français au Québec a augmenté de 37 p. 100Note de bas de page 4 en quatre ans, et on compte presque neuf fois plus de Français qui traversent l'Atlantique d’est en ouest que de Québécois qui font le trajet dans l’autre sens. C’est aussi une réalité démographique – la France compte huit fois plus d'habitants que le Québec.

Il n’est pas surprenant que le Québec soit si populaire auprès des étudiants de la France. D’abord, si l’on souhaite faire des hautes études commerciales, il coûte beaucoup moins cher d’étudier ici – sept fois moins, en fait. Il faut aussi prendre en compte le faible coût de la vie à Montréal, le mode de vie urbain et international ainsi que le faible taux de chômage.

Mais il n’y a pas que Montréal : selon Hélène Le Gal, consule générale de France à Québec, les étudiants français sont plus enclins que les autres étudiants étrangers à suivre leur formation à l'extérieur de Montréal et de Québec. Avec leurs compatriotes – qui sont au nombre de 1 000 actuellement – qui viennent étudier dans les cégeps de Rouyn-Noranda à Sept‑Îles en passant par Gaspé, ils contribuent à la vitalité des régions québécoisesNote de bas de page 5.

Mais en tant que commissaire aux langues officielles, je constate que bon nombre d’entre eux choisissent des universités anglophones. Il ne faut pas oublier qu’en réalité, Montréal est un lieu de rencontre de deux cultures, et possède un double réseau universitaire, un dans chacune des langues officielles. On peut y poursuivre des hautes études, apprendre l’anglais ou le perfectionner tout en continuant de vivre aussi en français, et profiter d’un coût de la vie relativement faible si on le compare à d’autres grandes villes internationales. Pour les étudiants français, il s’agit d’une situation rêvée, et je ne vois pas pourquoi ils se priveraient d’une telle occasion!

Les universités québécoises développent de plus en plus de programmes avec des cours dans d’autres langues que le français, particulièrement aux cycles supérieurs, pour recruter des étudiants étrangers. Je pense par exemple au baccalauréat trilingue en administration des affaires de HEC Montréal, un programme en français, anglais et espagnol. Les Français y représentent plus de la moitié de la classe cette année. Et à compter de l'automne prochain, le baccalauréat en administration des affaires sera également offert dans un programme bilingueNote de bas de page 6.

Le message est clair : une société du savoir ne se bâtit pas dans une seule langue. Il ne faut pas oublier que les compétences linguistiques sont aussi des compétences en leadership! Les universités anglophones devraient elles aussi suivre l’exemple du Québec, si elles veulent attirer les étudiants étrangers et former une relève canadienne bilingue qui sera compétitive sur le plan international. Il serait important pour le Canada de pousser plus loin la sensibilisation et de tenter de garder le plus possible ces jeunes Français chez nous. Ce sont des immigrants rêvés : jeunes, francophones, diplômés, déjà intégrés grâce à leurs années d'études ici... et maintenant bilingues!

En tant que citoyens, nous devons nous adapter aux nouvelles exigences qui définissent le monde actuel. Au Canada, le dialogue national se fait dans les deux langues officielles – et si les frontières géographiques entrent de moins en moins en ligne de compte dans le dialogue mondial, ce n’est pas le cas de la langue. De plus en plus, les compétences linguistiques deviennent des compétences en leadership. Les leaders de demain ne seront pas unilingues.

Les échanges entre le Canada et la France permettent à nos deux sociétés de renforcer des liens privilégiés, dans les domaines scientifique, culturel et économique. Les étudiants d'aujourd'hui – tant français que canadiens – contribuent tous au renforcement de ces relations d'exception, et au rayonnement de la dualité linguistique.

Je vous remercie.

Notes de bas de page

Note de bas de page 1

CNN, « Larry King Live », 1995.

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Note de bas de page 2

Christian Rioux, « Sarkozy répudie le “ni-ni” sans ambiguïté », Le Devoir, 3 février 2009.

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Note de bas de page 3

Ibid.

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Note de bas de page 4

Alain Dubuc, « Subventionner les Français? », La Presse, 23 novembre 2011.

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Note de bas de page 5

Hélène le Gal, « Échanges d’étudiants: la France et le Québec en sortent gagnants », La Presse, 29 novembre 2011.

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Note de bas de page 6

Pascale Breton, « Étudier en anglais au Québec est une aubaine pour les Français », La Presse, 21 novembre 2011.

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Date de modification :
2018-09-13