Archivé - Notes pour une allocution dans le cadre du colloque « Penser la ville – Ottawa, lieu de vie français »

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Ottawa, ville bilingue

Ottawa, le 3 novembre 2011
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi


Début de dialogue

Mesdames et Messieurs,

Je suis à la fois ravi et honoré d’être ici aujourd’hui, pour m’entretenir avec des chercheurs du milieu universitaire et des représentants de la communauté au sujet de toutes les facettes de la francophonie dans notre capitale nationale. Je profite de l’occasion pour remercier Mme Linda Cardinal de son invitation, de même que l’ensemble des organisateurs du colloque.

Enfant, j’ai vécu à Ottawa, mais j’ai quitté cette ville avec ma famille lorsque j’étais adolescent. J’y suis revenu près de 25 ans plus tard, après un séjour à Québec. J’étais particulièrement conscient des impressions que pouvait avoir un visiteur francophone à Ottawa lorsqu'il visitait les lieux touristiques, arpentait les rues, magasinait ou encore mangeait au restaurant. J'avais peine à croire qu’un Canadien ou une Canadienne d’expression française pouvait sentir que cette ville était la capitale de son pays.

Le statut de la langue française à Ottawa est une question qui me préoccupe depuis longtemps. Je ne peux donc que saluer l'initiative de la communauté francophone qui a su se mobiliser afin de « Rêver Ottawa ». S’arrêter, réfléchir, prendre le pouls est certes un exercice exigeant, et « rêver l’avenir » est le début d’un vaste chantier fort engageant!

Comme ailleurs au Canada, la francophonie d’Ottawa connaît d’importantes transformations. Elle se déplace, elle se diversifie et elle s’interroge.

Il semble, cette année, que nous soyons nombreux à vouloir réfléchir à l’avenir de notre ville, à l'avenir de notre capitale. Outre les États généraux de la francophonie d’Ottawa, la Commission de la capitale nationale consulte actuellement la population afin d’élaborer Horizon 2067 : le Plan de la capitale du Canada. Le Commissariat ajoutera lui aussi son grain de sel, comme vous en avez probablement eu vent cet été. Voilà donc différentes initiatives qui témoignent de la complexité d’Ottawa.

En effet, de l’extérieur, la question linguistique peut sembler un véritable casse-tête! Le Canada est officiellement bilingue, mais sa capitale est, non officiellement, unilingue anglaise, mais dotée d’une politique de bilinguisme – et Gatineau, sa voisine immédiate, est une ville officiellement unilingue francophone. À ces entités s’ajoutent la « région de la capitale nationale » et la Commission de la capitale nationale. Différentes institutions, différents régimes linguistiques, sans oublier la présence importante du gouvernement fédéral. En plus d’être complexe, la situation linguistique soulève encore les passions qui, bien souvent, divisent les Canadiens. Nous en avons été témoins cet été, que ce soit à la suite de la décision de la cour dans l'affaire Thibodeau vs Air Canada ou le tollé dans les médias par suite de notre appel d’offres en vue de l'évaluation de l'état du bilinguisme dans la capitale. Il est normal que la dualité linguistique demeure au cœur de nos débats sociaux. Mais jamais je n’aurais pensé que mon intention d’évaluer la perception des visiteurs francophones de la capitale nationale serait, dans une telle mesure, remise en question dans les médias – avant même que je ne dise quoi que ce soit à ce sujet.

Malgré les remous, il semble que nous soyons nombreux à vouloir réfléchir à la place du français à Ottawa.

Pour ma part, ce n’est pas nouveau. « Ottawa, ville bilingue » est un sujet qui me préoccupe depuis longtemps – bien avant que je ne sois nommé commissaire aux langues officielles. J’y ai d'ailleurs consacré tout un chapitre dans mon essai Sorry, I don’t speak French. Et aujourd’hui, c’est sur cet aspect particulier des débats sur Ottawa, en tant que milieu de vie francophone, que j’aimerais m’arrêter.

Les symboles comptent pour beaucoup dans une capitale. L’une des particularités extraordinaires de la ville de Washington en tant que capitale des États-Unis est qu’elle présente, de façon tangible, l’histoire du pays. Le monument de Washington et le Jefferson Memorial font référence au mythe fondateur; le Lincoln Memorial et le Vietnam Memorial soulignent tous deux des tragédies nationales. Un visiteur en apprend beaucoup sur l’histoire du pays simplement en se baladant dans Washington. Et chacun de ces monuments interpelle à plusieurs niveaux – un niveau purement symbolique et un niveau plus intellectuel. Par exemple, chaque monument est assorti d'une librairie offrant une grande variété de documents, comme des guides touristiques, des études universitaires ou des biographies. Ottawa ne joue pas le même rôle au Canada. En fait, lorsqu'on se promène dans notre capitale nationale, on reçoit de nombreux messages contradictoires.

Parlons d'abord de la présence du français : aucun problème à ce chapitre sur la Colline du Parlement, au Musée des beaux‑arts ou encore au Musée de la guerre. Par contre, au-delà de la rue Wellington, à partir de la Colline du Parlement, le français n’est plus visible. Le long de la rue Sparks ou dans le Marché By, combien y a-t-il d’affiches en français? Combien d'éléments vous indiquent que vous vous trouvez bel et bien dans la capitale d’un pays qui se dit officiellement bilingue? Il y a quelques exceptions : certains commerces d’Ottawa offrent une vitrine bilingue au public, comme la « Poissonnerie Lapointe Fish Market » et la « Pharmacie Brisson Pharmacy ».

La Loi sur les langues officielles rappelle l’engagement du gouvernement fédéral à l’égard de la promotion du caractère bilingue de la région de la capitale nationale.

Il est de ma responsabilité de veiller à ce que le gouvernement respecte ses engagements. Comment peut-il rehausser le caractère bilingue d’Ottawa s’il ne sait pas de quoi est constitué ce caractère? Voilà pourquoi mon bureau a décidé de chercher à comprendre quelle était l’expérience du voyageur francophone qui se déplace dans la capitale. Peut-il louer une voiture en français? Peut-il réserver une chambre dans un hôtel en français? Peut-il obtenir un menu bilingue?

Les résultats de ces observations nous permettront d’engager un dialogue sur le rôle du gouvernement dans la promotion de la dualité linguistique à Ottawa.

Il y a plus de 40 ans, la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme publiait son rapport sur la capitale fédérale. Dans ce rapport, la Commission a expliqué l’importance d’une capitale de la façon suivante :

[…] la capitale symbolise l’ensemble du pays. Elle devrait exprimer le plus exactement possible les valeurs du pays tout entier, son mode de vie, sa richesse et sa diversité culturelle, ses conceptions sociales et ses aspirations. Cette symbolisation doit comporter un aspect intérieur et un aspect extérieur. Il faudrait que les citoyens, de quelque région qu’ils viennent, trouvent dans leur capitale un reflet plus fidèle des traditions du pays et éprouvent de la fierté à s’identifier à elle. De même, il importerait que les visiteurs de l’étranger puissent percevoir, dès l’abord, l’expression concrète des valeurs d’un pays, s’ils ne le connaissent pas très bien.Note de bas de page 1

Les répercussions de la situation linguistique qui prévaut à Ottawa se font sentir bien au-delà de la région, parce qu'il s'agit de notre capitale fédérale.

Tant les Canadiens que les nouveaux arrivants ont des attentes à l’égard de leur capitale. Ottawa est le symbole de notre gouvernement et de notre identité – en tant que citoyen, il est bien normal que l’on souhaite pouvoir s’identifier à la capitale de son pays.

L’expérience vécue par les visiteurs durant leur passage ici les influencera une fois de retour chez eux, dans leur rôle de citoyens de la société canadienne, de résidants de leur province ou territoire et de membres de leur collectivité respective.

Si Ottawa était réellement une ville bilingue, les Canadiens francophones auraient le sentiment de faire partie d’une société plus vaste, inclusive, qui les accueille. Comme ils seraient servis en français, ils pourraient comprendre les employés de l’industrie du tourisme, les policiers, les médecins et les dirigeants politiques.

Les citoyens, les institutions et les entreprises d’une ville vraiment bilingue respectent la langue de chacun et la voient comme une valeur essentielle. Ils n’oublient personne lorsqu’ils planifient un événement, embauchent du personnel ou organisent un projet dans l’administration publique. Cette façon de procéder fait alors partie de la culture organisationnelle, et les employés peuvent acquérir des réflexes qui leur permettent d’aborder les enjeux en tenant compte de l'aspect linguistique.

Je vous ai parlé des visiteurs, mais dans le titre du colloque qui nous réunit aujourd’hui, on parle d’Ottawa en tant que milieu de vie français. Un peut-il aller sans l’autre?

Je crois que pour faire d’Ottawa une capitale où tous les Canadiens, qu’ils soient francophones ou anglophones, se sentent les bienvenus, il faut aussi faire d’Ottawa une ville qui est fière de sa communauté francophone.

Dans l’état actuel des choses, de nombreux francophones vivant dans la capitale du pays se sont résignés au fait qu’ils ne peuvent pas obtenir des services en français dans plusieurs institutions et dans la plupart des établissements commerciaux d’Ottawa, de sorte qu’ils ont abandonné tout effort en ce sens.

Or, d’un point de vue pratique, dans une ville comme Ottawa, il semble normal que les résidents – et les clients – soient servis dans la langue officielle de leur choix. Le bilinguisme de la capitale ne peut être considéré comme un élément artificiel ou encore étranger. Notre capitale bénéficie d’une communauté francophone dynamique : Ottawa est une ville où l'on étudie en français, où l'on va au théâtre en français, où l'on fait des affaires en français et où l'on pratique des sports en français.

Dix ans après l’adoption de la Politique de bilinguisme par la Ville d'Ottawa, il nous faut saluer les nombreux efforts et l’amélioration des services offerts aux citoyens. La liste des réussites est longue. Il en est de même du côté du secteur privé, qui fournit plusieurs cas de pratiques exemplaires.

Il reste du chemin à faire avant que la présence des deux langues soit perçue comme une valeur plutôt qu’une obligation. Dans son rôle de capitale nationale, Ottawa doit faire en sorte que le français et l’anglais soient entendus et vus dans tous les aspects de la vie. Le gouvernement fédéral, qui a certainement un rôle à jouer à ce chapitre, doit continuer d’appuyer les efforts de la ville et de la communauté francophone en ce sens.

« Hello, bonjour » est un message d’accueil de plus en plus répandu dans la fonction publique fédérale. À l’occasion, on peut aussi l’entendre dans les boutiques et les autres bureaux gouvernementaux de la région d’Ottawa. Il arrive même d'entendre cette salutation dans la rue, lorsque quelqu’un est incertain de la langue à employer pour s’adresser à un passant. Cette formule d’accueil bilingue pourrait bien devenir la « salutation d’Ottawa ».

Le temps est venu d’exprimer le caractère bilingue de notre ville et de notre pays, et de créer des partenariats entre les francophones et les anglophones plutôt que de creuser des fossés.

Il est temps que tous les citoyens canadiens respectent le désir de leurs concitoyens qu'on les aborde dans l’autre langue officielle.

Il est temps que les Canadiennes et les Canadiens francophones se sentent chez eux dans cette capitale, dans leur ville, dans notre ville.

Je vous remercie.

Date de modification :
2018-09-13