Archivé - Notes pour un discours préenregistré présenté à la conférence « Valoriser les professionnels en langues » : Le plurilinguisme dans le 21e siècle mondialisé

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Ottawa / Graz, Autriche, le 30 septembre 2011
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi


Début de dialogue

Mesdames et Messieurs,

D’abord, je tiens à vous dire à quel point je suis désolé de ne pas être parmi vous. Malheureusement, les circonstances m’obligent à rester à Ottawa, et je dois recourir à ce moyen technologique pour participer à votre conférence. J’espère que je pourrai néanmoins contribuer à votre réflexion.

L’expérience du Canada sur le plan linguistique a modelé le pays de bien des façons. La langue est une caractéristique déterminante pour le Canada, de la même façon que la classe l’est pour la Grande-Bretagne et la race, pour les États-Unis : elle est une source de conflits, de compromis et de créativité.

Le Canada est souvent décrit comme un pays bilingue. C’est un raccourci trompeur pour dire qu'il possède une politique de bilinguisme officiel, ce qui est tout à fait différent.

Laissez-moi vous expliquer. Quelque 200 langues sont parlées au Canada, dont 50 langues autochtones. Toutefois, 98 p. 100 des 33 millions d'habitants parlent au moins l’une des deux langues officielles du Canada, le français et l’anglais. Parmi eux, seulement 5 millions sont bilingues, c’est-à-dire qu’ils parlent le français et l’anglais. Vingt-quatre millions de personnes parlent uniquement l’anglais, et quatre millions ne parlent que le français.

Le Canada a donc, en réalité, deux communautés linguistiques, principalement unilingues et vivant côte à côte.

Ces deux communautés linguistiques comptent cependant chacune une importante minorité linguistique : près d’un million de Canadiens francophones vivent à l’extérieur du Québec, la seule province canadienne majoritairement francophone, et près d’un million de Canadiens anglophones vivent au Québec.

Le bilinguisme officiel signifie que le gouvernement fédéral doit être bilingue, de manière à ce que les citoyens ne soient pas obligés de l’être. Voilà qui crée le paradoxe suivant : dans certains pays qui ne sont pas officiellement bilingues, on compte plus de citoyens bilingues qu'au Canada parce que tous doivent apprendre la langue de la majorité pour traiter avec l’État.

La Loi sur les langues officielles, adoptée en 1969, a créé le poste que j’occupe. Je suis le sixième commissaire aux langues officielles. Je suis chargé de faire rapport au Parlement sur la façon dont les institutions fédérales s’acquittent de leurs obligations. J’exerce un double rôle de protection et de promotion.

Que peut retirer l’Europe de l’expérience canadienne? À plusieurs égards, vous nous devancez. Et qu’est-ce que le Canada peut apprendre de l’Europe? Permettez-moi de vous donner quelques exemples.

D’abord, le Canada a longuement étudié des exemples européens avant d’adopter sa politique linguistique. Pendant les années 60, une commission d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme a étudié l’approche individualiste de l’Afrique du Sud – selon laquelle les citoyens pouvaient utiliser les deux langues officielles de l’époque, l’anglais et l’afrikaans, partout au pays. En même temps, la commission a étudié l’approche territoriale de la Suisse et de la Belgique. Finalement, elle s’est penchée sur le compromis finlandais – des régions unilingues et bilingues offrant des services centraux dans les deux langues.

Un peu comme Boucles d’or qui a choisi parmi les trois bols de gruau, le Canada s’est inspiré du compromis finlandais. D'une part, le pays est trop vaste pour adopter une formule unique et individualiste, et d'autre part, les communautés linguistiques minoritaires sont trop importantes pour que l’on adopte une stratégie purement territoriale.

La situation du Canada est complexe. Les questions linguistiques sont fondées sur des droits – garantis par une charte que l’on peut invoquer devant les tribunaux – et aussi sur des valeurs. La Loi sur les langues officielles s’applique au gouvernement fédéral et aux institutions fédérales, mais pas aux institutions provinciales. Le Québec est officiellement unilingue; le français en est la langue officielle. Le Nouveau-Brunswick est officiellement bilingue. L’Ontario dispose de la Loi sur les services en français, qui exige que certains services provinciaux soient fournis en français dans les régions désignées. Quant au Nunavut, l’un des territoires du Nord, il compte trois langues officielles : l’anglais, le français et l’inuktitut.

Au Canada, deux systèmes de droit sont en vigueur : la common law et, au Québec, le Code civil. Le Code civil n’a jamais été officiellement traduit en anglais. Et, pour compliquer les choses, les gouvernements fédéral et provinciaux se répartissent les divers pouvoirs. Par exemple, la santé et l’éducation sont de compétence provinciale.

Alors, personne ne devrait suggérer à la légère d’adopter le modèle canadien. Comme l’a indiqué un politologue canadien, ce modèle ne fonctionne pas en théorie, mais il fonctionne en pratique.

Plusieurs éléments de l’expérience canadienne ont été repris et améliorés par des pays européens. Je pense, par exemple, à notre façon d’innover dans le domaine de l’immersion – et des échanges. Comme vous le savez, l’instruction dans une langue autre que la langue maternelle des élèves a été mise à l’essai et étudiée par le professeur Wallace Lambert dans les années 60. Cette expérience a été renouvelée un peu partout – avec beaucoup de succès.

À la fonction publique fédérale, le gouvernement a mis plusieurs outils langagiers à la disposition des fonctionnaires, et de la population en général, notamment le Portail linguistique du CanadaNote de bas de page 1. Il s’agit d’un outil qui offre de nombreux renseignements sur les langues pratiquées au Canada et les professions langagières, ainsi que de nombreuses ressources d’un océan à l’autre. On y trouve également des outils d’aide à la rédaction, tant en français qu’en anglais, dont le site TERMIUM Plus®, qui permet de trouver une bonne traduction. TERMIUM Plus® compte maintenant près de quatre millions de termes en anglais, en français, en espagnol et en portugais.

Toutefois, avec la rigueur qui fait partie de la tradition intellectuelle de l’Europe, vous nous avez dépassés en créant le Cadre européen commun de référence pour les langues. C’est un outil extrêmement important pour la gestion de l’apprentissage des langues.

Le même phénomène s’observe au chapitre des échanges pour les étudiants. Si le Canada avait l’impression d’innover, en 1936, lorsqu’il a créé une organisation pour de tels échanges, la Société éducative de visites et d'échanges au Canada, connue initialement sous le nom de « Visites interprovinciales », a été largement éclipsée par le programme Erasmus.

Dans les deux cas, j’espère que nous pourrons tirer des leçons de ce que vous aurez peut-être appris de notre expérience.

Le bilinguisme est une compétence qui peut créer des ponts entre les langues et les cultures. C’est pourquoi j’estime que la dualité linguistique et la diversité culturelle se complètent plutôt que de s’opposer, comme certains le croient à tort.

Cela veut dire qu’il y a deux langues majoritaires au Canada. Officiellement toutefois, il n’y a pas deux cultures majoritaires. La dualité linguistique est une valeur fondamentale au Canada; elle sert de pont entre les cultures. C’est, à mon avis, le point de départ du multiculturalisme canadien.

La société canadienne cherche constamment à concilier le respect des cultures et la cohésion sociale. J'ai eu l'occasion de rencontrer des Canadiens de différents milieux dans toutes les régions du pays, et je peux affirmer que de nombreux groupes minoritaires sont tout à fait disposés à apprendre les deux langues officielles. Les familles immigrantes optent d’encourager leurs enfants à maîtriser plusieurs langues et font du multilinguisme une priorité en raison des forces du marché national et international.

Je dois dire que ce phénomène n’est pas exclusif au Canada. Dans d’autres pays, les immigrants choisissent souvent d’apprendre la langue de la minorité pour mieux s’intégrer. Un cadre du Conseil de l'Europe m’a raconté que l’un de ses fils s’était inscrit à un cours à Dublin pour apprendre l’irlandais. Dans sa classe, tous les autres étudiants étaient des immigrants venus s’établir en Irlande.

De plus en plus, la maîtrise de la langue devient une compétence en leadership. Si nous admettons ce fait, qu’est-ce que cela signifie pour les professeurs de langues? Cela signifie qu’ils ne doivent pas s'en tenir à enseigner des éléments de grammaire et de style. Cela signifie qu’ils doivent être disposés à utiliser leur maîtrise de la langue et leurs aptitudes à l'enseignement pour apprendre à leurs étudiants quelques-uns des principaux concepts en gestion : la communication, le mentorat en leadership, la négociation, l’administration financière et la gestion des ressources humaines.

Je peux témoigner personnellement de l’importance de ce genre de formation. Quand j’ai obtenu ce poste, je n’avais pas suivi de cours de français depuis 30 ans. Mon chef de cabinet a eu l’idée géniale d’embaucher un ancien commissaire adjoint au Commissariat à la retraite pour actualiser mes compétences linguistiques en français. J’ai donc suivi une formation complète et rigoureuse – pas sur la langue française, mais sur la Loi sur les langues officielles. Clause par clause, en français.

Si la langue est le véhicule essentiel de la culture en son sens large, les professionnels de la langue doivent transmettre les valeurs culturelles de ceux qui parlent la langue en question.

Devant la réalité de la mondialisation et le défi de la diversité, je crois que les enseignants auront un rôle de plus en plus important à jouer. Comme professeur, certainement, mais aussi en tant qu’interprète culturel dans un environnement en constante évolution.

En tant que citoyens, nous devons nous adapter aux nouvelles exigences qui définissent le monde actuel. Voilà un défi de taille à relever. On dit, depuis quelques décennies déjà, que le monde devient de plus en plus petit et que les frontières s'estompent, tout cela en raison de la mondialisation. Comment les gens peuvent-ils réussir dans un monde en constante évolution? Pour moi, il ne fait aucun doute que les nouvelles technologies dans les domaines du réseautage et de l’informatique individuelle ont transformé notre façon de communiquer. Depuis déjà un moment, les citoyens des pays développés communiquent entre eux en temps réel en dépit de leur éloignement géographique. Et l’émerveillement que suscitait cette activité au début a rapidement disparu, car celle-ci fait désormais partie du quotidien. Il s’ensuit que le dialogue entre les gens qui ont des intérêts communs a pris beaucoup d’ampleur. Si les frontières géographiques entrent de moins en moins en ligne de compte dans le dialogue mondial, ce n’est pas le cas de la langue.

Il ne faut pas oublier que de nombreux pays en développement n’ont pas encore accès à la technologie. Cela deviendra sûrement l’un des défis mondiaux les plus importants de notre époque.

Aujourd’hui, Google, YouTube, Facebook et Twitter font tous partie d’un univers mondialisé. Les conversations se déroulent en temps réel, partout sur la planète. Et ceux d’entre nous qui se soucient de la croissance et de l’épanouissement des communautés linguistiques doivent comprendre le pouvoir transformateur de ces nouvelles technologies. Ce sont des outils que les langagiers ne peuvent ignorer. Par exemple, l’application « Traduction » de Google donne des résultats de plus en plus fidèles, à partir et vers de nombreuses langues. Certes, la contribution des êtres humains sera toujours nécessaire, mais on ne peut oublier à quel point la forme des communications humaines évolue rapidement.

Les propos du théoricien canadien Marshall McLuhan sur les communications et la technologie, il y a 40 ou 50 ans, étaient visionnaires. Tout comme l’imprimerie a transformé la façon dont communiquent les êtres humains, la technologie est en train de transformer les relations humaines. On peut imaginer qu’un jour, la langue utilisée par quelqu’un ne sera ni un obstacle ni un avantage pour communiquer avec le monde entier, parce que la technologie permettra à tout le monde de traduire un texte écrit ou des paroles dans la langue de son choix.

Mais ce n’est pas demain que cela se produira.

D’ici là, il est important que les discussions, qu’elles soient nationales ou internationales, se déroulent entre des êtres humains qui ont appris à se comprendre mutuellement. En cette époque d’incertitudes, de contacts et de changements sociaux, religieux et culturels, les langagiers sont appelés à jouer un rôle essentiel, en tant qu’enseignants, interprètes et guides. Vous avez tout un monde à offrir aux générations d’aujourd’hui et de demain.

Je vous salue et vous souhaite bonne chance.

Merci.

Date de modification :
2018-09-13