Archivé - Allocution destinée aux sous‑ministres à l’École de la fonction publique du Canada

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Allocution destinée aux sous-ministres à l’École de la fonction publique du Canada

Ottawa, le 15 septembre 2011
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi


Début de dialogue

Merci Monsieur Ferrabee.

Mesdames et Messieurs, bon après-midi.

Je souhaite remercier M. Guy McKenzie de m’avoir invité à venir vous parler aujourd’hui. C’est un plaisir d’être le conférencier dans le cadre de la présentation du midi. Cet après-midi, nous essaierons de mieux comprendre pour quelles raisons les compétences qui vous sont indispensables pour être d’excellents leaders de la fonction publique sont indissociables de vos compétences linguistiques dans les langues officielles.

Je me doute bien que vous devez être en train de vous préparer en prévision des décisions difficiles que vous aurez bientôt à prendre et des budgets serrés à venir. Vos employés compteront sur vous pour leur montrer la voie à suivre, maintenant plus que jamais. Vos collaborateurs profiteront de votre parfaite connaissance de la gestion – fruit de votre longue expérience. Tant et aussi longtemps qu’ils sauront vers quoi ils se dirigent, ils auront confiance en leur capacité de faire ce qui doit être fait.

Dans ce contexte, je ne serais pas surpris d’apprendre que la dernière personne que vous vouliez écouter soit le commissaire aux langues officielles. Comme l’a dit une fois Morris Rosenberg, il y a ceux qui observent et il y a ceux qui agissent – et je fais partie de ceux qui observent.

Mais je suis particulièrement heureux de pouvoir vous parler, parce que je pense que vous jouez un rôle absolument vital dans ce qui sera la réussite ou l’échec de la Loi sur les langues officielles. Je pense également que votre attitude à l’égard de la langue – et, plus particulièrement, votre degré de respect de la langue de travail dans l’optique d’une valeur et non d’une obligation – pourra déterminer votre réussite ou votre échec de leader. En effet, je suis absolument convaincu que la maîtrise des deux langues officielles – ainsi que leurs bonnes utilisation et promotion – est une compétence critique en leadership.

Dans la fonction publique, la minorité linguistique peut basculer de nombreuses fois – surtout ici, dans la région de la capitale nationale. Ce ne sont pas les limites des territoires provinciaux qui déterminent le changement de minorité linguistique – c’est le plus souvent la personne re sponsable. Il vous suffit d’imaginer sentir le souffle du changement linguistique – ou de vous en souvenir, si vous avez déjà connu cette situation – quand un ministre francophone est nommé pour remplacer un anglophone. Du jour au lendemain la traduction devient prioritaire et les employés bilingues sont très appréciés. Le même phénomène se produit à une échelle plus modeste quand des gestionnaires anglophones sont affectés à des divisions francophones.

Pendant toute votre carrière, il se peut que vous vous soyez trouvé dans une situation où vous parliez la langue de la minorité ou de la majorité, que vous soyez francophone ou anglophone. La fonction publique crée ses propres divisions linguistiques en son sein. Le français n’est pas toujours la langue de la minorité, et l’anglais n’est pas toujours la langue de la majorité. La seule constante, c’est votre propre langue officielle de prédilection.

Nous venons de publier une étude sur le leadership et la langue de travail, que j’aborderai plus en détail plus tard – mais permettez-moi d’abord d’être clair. Ce n’est pas nouveau. Et ce n’est pas le « rêve de Pierre Trudeau ».

En 1958 – il y a 53 ans – la Commission de la fonction publique a recommandé l’ajout d’une nouvelle disposition à la Loi sur la fonction publique, en vertu de laquelle un fonctionnaire responsable d’une unité comptant un nombre important d’employés francophones et anglophones devait être suffisamment bilingue pour superviser son travail. C’était il y a 53 ans.

En 1966, le premier ministre Pearson s’est adressé à la Chambre des communes pour définir cette politique. Il a déclaré que le gouvernement « espère et compte sur le fait que, dans une période de temps raisonnable », la fonction publique fédérale sera dans une situation dans laquelle «

  1. il sera de pratique courante que les communications orales ou écrites à l’intérieur de la fonction publique se fassent dans l’une ou l’autre langue officielle au choix de l’auteur, celui-ci ayant dorénavant la certitude d’être compris par ceux à qui il s’adressera;
  2. les communications avec le public se feront normalement dans l’une ou l’autre langue officielle eu égard au client;
  3. la fonction publique reflétera, dans le recrutement et la formation de ses membres, les valeurs linguistiques et culturelles des Canadiens aussi bien de langue anglaise que de langue française; et
  4. un climat se créera dans lequel les fonctionnaires des deux groupes linguistiques pourront travailler ensemble vers des buts communs, en utilisant leur propre langue et en s’inspirant de leurs valeurs culturelles respectives, tout en appréciant à leur pleine valeur et en respectant celles des autres. »

C’était il y a quarante-cinq ans – et trois ans avant la Loi sur les langues officielles.

Quarante et un ans se sont écoulés depuis la Loi sur les langues officielles, presque trente ans depuis la Charte, vingt-trois ans depuis l’inclusion des droits en matière de langue de travail à la Loi sur les langues officielles – et cinq ans depuis l’obligation imposée aux institutions fédérales de promouvoir l’utilisation du français et de l’anglais et de prendre des mesures positives en faveur de l’essor et du développement des communautés linguistiques en situation minoritaire.

Et pourtant, le gouvernement fédéral n’a pas encore atteint l’objectif défini par Lester Pearson : ce climat dans lequel les fonctionnaires des deux groupes linguistiques travaillent ensemble, en utilisant leur propre langue et en comprenant celle des autres.

Rapport après rapport, étude après étude, force est de constater que les francophones sont réticents à employer le français au travail. On exerce des pressions pour bloquer l’emploi du français; parmi tout ce qui détermine la journée de travail de l’employé, la langue est le seul choix qui s’offre à lui. C’est un acte radical. Ce n’est pas étonnant que les gens soient réticents.

Quelles sont les conséquences de cette situation? Une perte d’efficacité, un amoindrissement de la capacité linguistique des employés, qu’ils soient francophones ou anglophones, sans oublier le non-respect de la Loi et des valeurs qu’elle représente. En juin 2007, j’ai entendu Jeffrey Gandz, de l’Ivey Executive Program et de l’Ivey Leadership Program, parler de leadership et de l’importance de savoir influencer et persuader, c’est-à-dire d’incarner des valeurs, d’en faire la promotion et de les mettre en pratique. « Si les leaders n’incarnent pas les valeurs, c’est bien simple, les valeurs n’existent pas », a-t-il déclaré.

J’ai demandé à M. Gandz à quel point il était important pour les leaders d’être en mesure de communiquer avec l’ensemble de l’organisation, et non seulement avec leurs subordonnés directs. Selon lui, il s’agit là de la distinction fondamentale entre un leader et un gestionnaire. On gère un secteur, mais on exerce un leadership dans l’ensemble d’une organisation. Or, être un leader dans la fonction publique signifie savoir influencer, persuader, motiver et valoriser tous les employés, en français et en anglais.

Le rôle clé que vous jouerez est celui d’incarner les valeurs : les valeurs de votre ministère et celles de la fonction publique. Les valeurs deviennent des fardeaux; nous devons replacer la dualité linguistique dans la catégorie des valeurs.

Vous et vos gestionnaires remplissez un rôle clé en faisant de la fonction publique un lieu de travail où la dualité linguistique est une valeur fondamentale, qui se situe au cœur de ses opérations. Vous devez tous être les défenseurs des langues officielles, inspirés par les valeurs de la dualité linguistique et du respect. Vous ne devez pas seulement posséder de bonnes compétences linguistiques dans les deux langues officielles, vous devez également être disposés à utiliser et à mettre sur un pied d’égalité ces deux langues au travail, et adopter un comportement qui démontre votre engagement envers la dualité linguistique dans la fonction publique.

L’importance attachée au leadership par le Commissariat aux langues officielles ne date vraiment pas d’hier. C’est un sujet qui revient constamment dans l’examen continu de la dualité linguistique au sein du gouvernement du Canada.

En vérité, je soutiens qu’un leadership fort est le déterminant clé de la réussite et son absence, le déterminant clé de l’échec. Le leadership au sein d’une institution fédérale qui respecte les deux langues officielles est loin de se réduire à la lecture d’un discours en français ou à l’animation d’une réunion bilingue, ou bien encore à l’envoi de messages dans les deux langues officielles.

Peu de temps après être devenu commissaire, j’ai rencontré des responsables de l’évaluation des langues secondes et j’ai soulevé une question qui m’intéressait depuis quelque temps. Cela faisait des années que j’entendais des personnes se plaindre de la difficulté d’obtenir un C en interaction orale, et j’ai donc demandé quelles étaient les conditions requises pour en avoir un.

On m’a dit que, pour obtenir un C en interaction orale, le candidat devait être capable d’expliquer un point en détail, devait pouvoir convaincre et devait pouvoir conseiller un collègue débutant.

J’ai réfléchi à cette réponse et j’ai compris que ces critères n’ont rien de linguistique. Ce sont des critères de leadership.

Notre étude, Au-delà des réunions bilingues : Comportements en leadership des gestionnaires, publiée au mois de mars dernier, vise à inspirer les hauts fonctionnaires et les gestionnaires dans leur définition de la norme en matière de langues officielles pour leur organisation. Cette étude contient un profil de compétences clés en leadership, axé sur les langues officielles, qui applique les mêmes compétences clés que le profil des compétences en leadership plus général, élaboré par le Secrétariat du Trésor que vous avez appris à connaître pendant toute votre carrière : valeurs et éthique, réflexion stratégique, engagement et excellence en gestion. Pour chaque valeur, nous avons défini une série de compétences intermédiaires, ainsi que les comportements qui découlent de ces compétences. Laissez-moi vous citer une série de brefs exemples comportementaux que vous pourrez mettre en œuvre afin de promouvoir la dualité linguistique au travail.

Vous pouvez commencer par vous informer auprès de chaque gestionnaire ou employé de la langue de son choix, au lieu de prétendre que vous la connaissez, puis, vous pouvez leur adresser la parole dans la langue de leur choix. C’est, une nouvelle fois, une question de respect et cela prend deux secondes. Vous pourriez également élaborer une série de pratiques exemplaires, en collaboration avec les diverses équipes de travail, et énoncer des attentes concrètes en matière de langue de travail. Il est important que votre leadership dans le domaine de la dualité linguistique soit visible et que vous possédiez des outils pour le mettre en œuvre.

Démontrer du courage dans la prise de mesures correctives pour faire respecter les droits des employés est une compétence particulièrement vitale. L’audace, la créativité et l’esprit d’initiative manifestés dans les mesures prises pour faire respecter les langues officielles au travail, ainsi que la franchise et la transparence avec les gestionnaires et les employés quand ils ne respectent pas les dispositions de la Loi sur les langues officielles sur la langue de travail vous vaudront le respect de vos subordonnés.

Vous pouvez consulter cette étude sur notre site Web. De plus, vous y trouverez également un outil d’auto-évaluation destiné aux gestionnaires. Il vous permettra, à vous ou à vos subordonnés, d’évaluer les comportements de leadership faisant la promotion des langues officielles au travail qui sont déjà en vigueur, et ceux qu’il reste à introduire dans votre organisation.

La connaissance des langues officielles est vraiment une compétence critique en leadership – l’employeur le plus important du Canada le reconnaît – en théorie. Comment la connaissance des deux langues officielles se répercute-t-elle sur votre capacité à être un haut fonctionnaire? Eh bien, si vous êtes à Ottawa, vos gestionnaires et employés sont en droit de communiquer avec vous, de vous faire rapport et de vous communiquer les documents que vous demandez en français ou en anglais. C’est leur droit et vous devez le respecter. C’est la loi. Mais, en tant que haut fonctionnaire, ne devriez-vous pas être en droit d’attendre des autres qu’ils respectent votre langue officielle de prédilection? C’est ce comportement non dit et non écrit qui doit changer. Vous devez réellement permettre à vos subordonnés de travailler dans leur langue officielle de prédilection.

Afin d’y parvenir, vous devez faire preuve de leadership en gérant les attentes et les ressources. Si une traduction est nécessaire, vous devez prévoir assez de temps pour sa réalisation. Prenons l’exemple d’un employé francophone bilingue qui décide de rédiger en anglais le rapport que son superviseur anglophone lui a réclamé. Ce faisant, il risque de ne pas être assez convaincant dans sa rédaction pour son patron, et sa proposition risque d’être rejetée. C’est dommage – cela aurait été tellement plus facile d’expliquer les détails complexes en français, mais le temps manquait et le manque de clarté et l’absence de compréhension en ont été les conséquences. C’est un échec, mais c’est l’échec de qui? Celui de l’employé qui n’a pas insisté pour rédiger ce rapport dans sa Iangue maternelle ou celui du superviseur qui n’a pas appuyé son subordonné afin qu’il travaille dans sa langue de prédilection? Ce n’est naturellement qu’un exemple. En revanche, au bout du compte, ce manque de leadership en matière de langues officielles devient l’échec de la fonction publique et, en définitive, de tout le gouvernement, qui prétend respecter les deux langues officielles – sur papier.

Faire preuve de leadership en matière de langues officielles ne se limite pas à en respecter l’idée – il ne s’agit pas de cocher les cases d’une liste de tâches. Vous devez faire entrer la dualité linguistique dans les faits et vous devez prendre des mesures concrètes et gérer les attentes. En effet, pour donner véritablement le choix de la langue de travail, vous devez respecter la langue de prédilection des gestionnaires et des employés, utiliser vous-même les deux langues officielles et ne pas vous contenter de belles paroles – vous devez MONTRER cette utilisation. Mais, ce faisant, vous devez également tenir compte du temps qu’il faut pour mettre en œuvre ce changement. Autrement, ce ne sont que des paroles vides de sens. Ce n’est pas concret et ce n’est pas juste. Et préférer l’opportunisme à la justice n’est jamais une bonne pratique.

Le respect ne se borne pas à respecter la langue officielle elle-même et les personnes qui la parlent – c’est également le respect du choix réel du fonctionnaire et le respect du processus, du temps et du dynamisme nécessaires pour permettre à ce choix d’entrer dans les faits. Une conversation risque donc de durer plus longtemps, vous risquez de consacrer plus de minutes précieuses à vous expliquer et à écouter quelqu’un. Et alors? Le respect que vous gagnerez sera incomparable. Prenez ce risque. Donnez l’exemple en renonçant à votre zone de confort linguistique. Rendez hommage à ceux qui ont le courage de s’exprimer dans leur langue seconde et félicitez ceux qui choisissent de travailler dans leur langue de prédilection; facilitez ce choix pour eux et pour vous en même temps. Concrétisez ce résultat – faites que cette fonction publique que nous voyons sur papier – et en ligne – devienne réalité.

Le leadership est la clé de la réussite. Celle de la politique linguistique de votre ministère dépendra de votre comportement, de vos actes et des messages que vous communiquerez. Encouragerez-vous? Ou tolérerez-vous? N’attendez pas que vos gestionnaires ou vos employés attirent votre attention sur les langues officielles au travail. Soyez proactifs, c’est une question de respect. Et les bons leaders sont toujours respectueux.

Merci. S’il nous reste du temps, j’aimerais répondre à vos questions ou écouter vos propres expériences de la dualité linguistique.

Date de modification :
2018-09-13