Archivé - Notes pour une allocution devant la Fédération des sciences humaines

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Fredericton, le 3 juin 2011
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi


Début de dialogue

Merci, M. Carr.
Mesdames et messieurs, bonjour.

D’abord, permettez-moi de vous dire que c’est un honneur pour moi de participer à cet échange avec Gérard Bouchard. M. Bouchard est un homme d’une rigueur intellectuelle incontestable et au parcours académique remarquable. J’aimerais aussi remercier les deux recteurs des universités d’accueil et les féliciter de cet événement mémorable.

Selon le programme officiel du Congrès, si l'on se fie à la situation aux Pays-Bas, en France et en Allemagne, le pluralisme s'essouffle. Bon, arrêtons-nous un instant. L'expérience du Canada est bien différente et celle du Québec l'est tout autant. Notre démarche à l’égard de l'identité et de la dualité linguistique, notre conception de la citoyenneté, notre attitude envers les nouveaux arrivants et notre expérience de la colonisation sont autant de facteurs qui font que le pluralisme canadien n’est pas seulement une politique, mais une réalité. Et, contrairement à certains autres pays, cette réalité est soutenue universellement par les Canadiens et Canadiennes de toutes les origines.

Notre tolérance culturelle remonte à l'époque des premiers contacts entre les Amérindiens et les Européens. Dans son livre Le Rêve de Champlain, l'historien David Hackett Fischer décrit comment Champlain avait observé et rejeté la traite des esclaves africains dans les Caraïbes ainsi que la conquête brutale des Autochtones dans les colonies américaines.

Dès les premiers contacts, Champlain s'efforça d'édifier une véritable alliance avec les Autochtones en établissant des relations reposant sur le respect et l'adaptation culturelle – une tradition avec laquelle le Canada a malheureusement rompu à de nombreuses reprises au cours des quatre derniers siècles.

Au moins un des membres de la conférence m’a dit que ce qui l’avait le plus marqué, c’était de voir M. Fischer dédicacer son livre Le rêve de Champlain au chef national de l’Assemblée des Premières Nations, Shawn Atleo – sur le bureau de Donald Creighton.

Dans son dernier roman Uashat, M. Bouchard décrit une rencontre en 1954 entre un jeune étudiant en sociologie de l’Université Laval et les habitants d’une réserve innue près de Sept-Îles. Cette rencontre révèle un gouffre d’ignorance, un manque de sensibilité et l’érosion qui ont caractérisé la relation entre les peuples d’origines européenne et autochtone au Canada.

À la base, les politiques canadiennes sur le multiculturalisme et la dualité linguistique reposent toutes deux sur la diversité. La diversité culturelle et la dualité linguistique sont deux valeurs fondamentales et complémentaires qui caractérisent l’identité canadienne. Le multiculturalisme canadien découle de notre conviction que tous les citoyens sont égaux. Il permet à tous les citoyens de conserver leur identité, d’être fiers de leurs ancêtres et d’éprouver un sentiment d’appartenance. La dualité linguistique favorise le respect, l’acceptation, l’empathie et mène au dialogue interculturel. Ces politiques proviennent toutes deux des recommandations du même rapport, à savoir le Rapport de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, publié il y a quatre décennies.

Les recommandations de la Commission royale nous semblent bien évidentes aujourd'hui : que toute discrimination fondée sur la race, les croyances, la nationalité ou l'origine soit interdite; que les mêmes conditions s’appliquent à tous les immigrants à l’égard de la citoyenneté, du droit de vote et du droit de se porter candidats à des charges publiques, et ce, qu'importe leur pays d'origine; que l'enseignement des autres langues que le français et l'anglais soit offert au niveau primaire si la demande le justifie; et que les enfants qui ne comprennent ni l'une ni l'autre des langues officielles à leur inscription au système scolaire public reçoivent une aide appropriée.

Le Commissariat aux langues officielles s'intéresse depuis plusieurs années à la nécessité de trouver de nouvelles façons pour mieux comprendre les perceptions des Canadiens et des Canadiennes envers la dualité linguistique. Le multiculturalisme canadien vise à reconnaître la vitalité des diverses cultures minoritaires, sans nuire à l’épanouissement individuel de leurs membres. Le bilinguisme, quant à lui, est une compétence apte à faire le pont entre les langues et les cultures – c’est pourquoi je crois que la dualité linguistique et la diversité culturelle sont complémentaires et non opposées, comme on le croit parfois à tort.

C’est en 1867, lors de la signature de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, qu’a commencé le débat sur la nature de la nation canadienne. En 1902, Henri Bourassa mentionne l’existence des deux peuples fondateurs et déclare que le pacte de 1867 était un double pacte : national d’une part et politique de l’autre. C’est ainsi que prend forme l’idée d’un biculturalisme officiel.

En janvier 1962, John Diefenbaker modifie considérablement les politiques d’immigration canadiennes – ces dernières sont les premiers balbutiements du multiculturalisme canadien.

En 1963, Lester Pearson remporte les élections et se prononce en faveur d’une approche biculturelle – c’est ainsi qu’il met sur pied la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme dirigée par André Laurendeau et Davidson Dunton.

Le mandat de cette commission était d’évaluer la situation sociopolitique canadienne et d’établir des recommandations afin que ce dualisme soit égalitaire pour l’ensemble des Canadiens et Canadiennes.

À la suite de ce constat de biculturalisme, le gouvernement de l’époque favorise la diversité culturelle plutôt que le dualisme culturel. Certains prétendent que la Loi sur le multiculturalisme canadien a été adoptée pour contrer le fait français ou, plus précisément, le nationalisme québécois. Par exemple, en 1973, le sociologue québécois Guy Rocher a vu dans la Loi sur le multiculturalisme canadien un constat d’échec : « on reconnaît qu'il n'y a pas de culture canadienne, qu'elle soit anglophone ou francophone. Alors que la notion du biculturalisme proposait l'image d'un Canada ayant une certaine structure culturelle interne, celle du multiculturalisme nous offre comme programme l'absence de culture nationaleNote de bas de page 1 ».

Le professeur Rocher a mis en lumière un sujet primordial : Existe-t-il une culture canadienne?

Il y a une semaine, à la conférence, M. Peter Beyer, professeur à l’Université d’Ottawa, a fait une présentation sur la manière dont les enfants des immigrants perçoivent l’identité canadienne. Étonnamment, ils connaissent peu ou ignorent ce que signifie être Canadien et refusent même d’admettre l’existence d’une culture canadienne.

En revanche, les Québécois de deuxième génération sont fortement conscients du fait que cette province a une identité unique – à tel point que certains d’entre eux se considèrent même comme des souverainistes. Selon M. Beyer, « cela a tout à voir avec le fait qu’il existe une culture québécoise, un sentiment d’identité et d’appartenance ainsi que quelque chose auquel on peut s’identifier ». [traduction]

Dans le reste du Canada, lorsqu’on demande aux enfants d’immigrants ce que signifie être Canadien, certains d’entre eux répondent : « Qui sait? » et affirment même que la culture canadienne n’existe pas.

Il est possible qu’il soit plus difficile de définir la culture canadienne que québécoise. Pour ma part, je soutiens que l'on trouve au Canada anglais une culture toute aussi distincte que la culture canadienne-française. Cela peut être difficile à définir, mais on constate une « canadienneté » immanquable chez des gens aux origines pourtant fort différentes. Par exemple, de toute évidence, malgré leurs origines différentes, les anciennes gouverneures générales Adrienne Clarkson (née Poy) et Michaëlle Jean, le chef d’état-major de la Défense nationale Walter Natynczyk, le greffier du Conseil privé Wayne Wouters et la juge en chef Beverley McLachlin (née Gietz) partagent une culture commune.

Peut-être que ce qui définit la culture canadienne, c’est qu’il n’y a pas qu’une seule culture, mais une multitude de cultures canadiennes. M. Bouchard, dans son livre Genèse des nations et cultures du Nouveau Monde, parle du « mélange paradoxal de rupture enveloppée dans la continuité ».Note de bas de page 2

Sans vouloir entrer dans un débat historique sur les origines de la politique et ses répercussions sur le Québec, j’aimerais, aux fins de notre discussion, comparer la force de la Loi sur le multiculturalisme canadien avec celle de la Loi sur les langues officielles.

Laissez-moi, si vous permettez, citer l’article 5 de la Loi sur le multiculturalisme canadien a:Le ministre prend les mesures qu’il estime indiquées pour mettre en œuvre la politique canadienne du multiculturalisme et peut, notamment :

  1. encourager et aider les particuliers, les organisations et les institutions à refléter la réalité multiculturelle du Canada dans leurs activités au pays et à l’étranger;
  2. effectuer ou appuyer des recherches sur le multiculturalisme canadien et stimuler l’amélioration des connaissances dans le domaine;
  3. encourager et promouvoir les échanges et la coopération entre les diverses collectivités du Canada;

[…]

Et cela continue pour six articles : encourager, aider, faciliter, prêter assistance… et la liste est longue, mais il s’agit de pouvoirs facultatifs. Le ministre PEUT prendre les mesures qu’il estime indiquées.

La Loi sur les langues officielles, par contre, est truffée d’obligations pour le gouvernement, et de droits pour les citoyens :

  • L'article 5 précise que : « Les archives, comptes rendus et procès-verbaux du Parlement sont tenus, imprimés et publiés dans les deux langues officielles. »
  • Et l'article 15 précise qu’ : « Il incombe aux tribunaux fédéraux de veiller à ce que tout témoin qui comparaît devant eux puisse être entendu dans la langue officielle de son choix […]. »

On ne trouve dans cette loi aucune mention sur les mesures que le ministre juge indiquées mais plutôt des affirmations ou des obligations incontournables comme : « sont tenus » et « il incombe ». Plus loin, à l'article 21, la Loi précise que : « Le public a, au Canada, le droit de communiquer avec les institutions fédérales et d'en recevoir les services […]. »

Il est donc évident que, sur le plan législatif, le gouvernement fédéral s'est donné des obligations, a défini les droits linguistiques des citoyens et citoyennes et a établi un cadre d'encouragement et de soutien au multiculturalisme. Si les ministres peuvent prendre les mesures qu'ils jugent nécessaires pour encourager les différentes cultures, le gouvernement a clairement l'obligation de communiquer en français et en anglais, les deux langues officielles du Canada. C'est la loi. La langue devient un élément mesurable et vérifiable.

C’est donc dire qu’au Canada, il y a deux langues majoritaires – mais, officiellement, il n’y a pas deux cultures majoritaires. La langue est un élément opérationnel, mais elle est également au cœur des valeurs canadiennes. La dualité linguistique est une valeur fondamentale du Canada, qui sert à faire le pont entre les cultures. C’est, selon moi, le point de départ au multiculturalisme canadien.

Les organisateurs se demandent si le multiculturalisme est devenu un concept désuet et s'il existe une option mieux adaptée à la société canadienne. Peut-être. On peut bien parler de multiculturalisme, de pluralisme ou d'interculturalisme – et il est facile de s'égarer dans les considérations sémantiques – mais la société canadienne recherche continuellement l'équilibre entre le respect culturel et la cohésion sociale.

À mon avis, la situation a considérablement changé depuis 1971. Lorsque la Commission royale a fait ses recommandations, la majorité des immigrants venaient encore d'Europe et les réfugiés, des pays derrière le Rideau de fer. L'Asie était encore une région très pauvre et on tolérait l'immigration asiatique sans l'encourager. La littérature dynamique des immigrants était dominée par le choc culturel et l'adaptation culturelle au sein d'une majorité souvent hostile. Et puis, l'immigration demeurait à sens unique : les immigrants arrivaient, s'adaptaient, s'intégraient et restaient. En 1951, 450 000 Canadiens et Canadiennes parlaient l'ukrainien à la maison. En 1981, ce nombre avait chuté à 45 000. Cette tendance ne laissait aucun doute : les Ryan, les Johnson et les Tifo qui immigraient au Québec apprenaient le français, tandis que les Diefenbaker, les Hnatyshyn et les Sopinka qui immigraient dans l'Ouest du Canada apprenaient l'anglais.

Après avoir rencontré des Canadiens et Canadiennes de partout au pays et de toutes origines, je peux ajouter que de nombreux groupes minoritaires sont très ouverts à l’apprentissage des deux langues officielles. Les familles immigrantes choisissent d’encourager leurs enfants à maîtriser plusieurs langues et d’accorder de l’importance au multilinguisme en raison des forces des marchés nationaux et internationauxNote de bas de page 3.

En raison de la mondialisation, les identités sont plus floues, les racines sont moins évidentes, les rapports humains sont caractérisés par le mouvement. C’est vrai tout autant pour les familles qui sont ici depuis 13 générations que pour celles qui viennent d’arriver.

Ce sont des signes qui indiquent, pour répondre à l’une des questions des organisateurs, que le Canada se modifie en vue de s’adapter à un différent concept de vivre ensemble dans un monde diversifié. Un concept qui est plus fluide, plus mobile, moins statique.

En Europe, de nombreuses initiatives ont été mises en œuvre ces dernières années afin de promouvoir l’apprentissage d’une deuxième langue, voire d’une troisième, et d’assurer un niveau d’apprentissage adéquat.

Le Canada a mis en place des initiatives semblables pour mesurer les compétences linguistiques des adultes et des immigrants éventuels, notamment au moyen de normes linguistiques canadiennes.

Les forces des marchés internationaux redéfinissent la valeur des langues et bon nombre de pays n’ont pas tardé à comprendre qu’ils ne pouvaient plus se développer en n’utilisant qu’une seule langue.

Cela signifie que, si les difficultés du pluralisme d'aujourd'hui diffèrent de celles d'il y a 40 ans, elles conservent des similitudes. En effet, la principale difficulté est d'élargir le sens du « nous ».

Parmi les grands progrès réalisés au Canada depuis 50 ans, soulignons la croissance du sentiment d'inclusion. Par exemple, les religions ou les coutumes religieuses qui étaient marginales autrefois font maintenant partie de la vie courante. 

La prochaine étape, pour la société canadienne, est d’accepter de la même manière les croyances et les coutumes qui entrent maintenant en scène. Quiconque a vu les feux d'artifice du Diwali ou les foules se presser au cinéma pour les nouveautés de Bollywood en Inde à l'occasion des fêtes ou encore connu l'intensité de la circulation automobile d'une ville islamique lorsque le soleil se couche et que le jeûne du Ramadan peut être interrompu peut mieux comprendre les nouveaux courants culturels qui animent la société canadienne d'aujourd'hui.

La langue n'est qu'un des nombreux éléments qu'utilisent les Canadiens et Canadiennes pour définir leur identité. Dans un monde en évolution où la mondialisation rend de plus en plus difficile la définition de l'identité nationale, la dualité linguistique demeure une caractéristique indéniable de la société canadienne. Cette dualité favorise le respect, l'acceptation, l'empathie et le dialogue interculturel.

Ceux qui doutent encore du rythme des changements et de l’évolution que subit notre monde n’ont qu’à jeter un coup d’œil à la nouvelle diversité du Parlement, avec de nouveaux députés comme Chungsen Leung, Parm Gill, Costas Menegakis, Roméo Saganash, Sadia Groguhé, Hoang Mai, José Nuñez-Melo, Peter Penashue et Ted Hsu.

Merci.

Notes de bas de page

Note de bas de page 1

Guy Rocher, Le Québec en mutation, Montréal, 1973, p. 101.

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Note de bas de page 2

Gérard Bouchard, Genèse des nations et cultures du Nouveau Monde, Montréal, 2001

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Note de bas de page 3

Patricia Lamarre, « Language practices of trilingual youth in two Canadian cities », dans Recueil de textes : colloque plurilinguisme et identité(s) : comprendre le pluralisme dans le Québec et le Canada d’aujourd’hui, Montréal, 2007.

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Date de modification :
2018-09-13