Archivé - Notes pour une allocution au cours de la visite des American Congressional Fellows

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Ottawa, le 16 mai 2011
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi


Début de dialogue

Bon après-midi, mesdames et messieurs.

Tout d’abord, j’aimerais souhaiter la bienvenue aux American Congressional Fellows au Canada et remercier Mackenzie Grisdale de son invitation au nom du Programme de stage parlementaire. C’est un honneur d’être convié à discuter de la situation linguistique au Canada avec un groupe de personnes si compétentes.

Les quatre années que j’ai passées à Washington durant le premier gouvernement Clinton m’ont grandement sensibilisé aux différences entre nos systèmes de gouvernement et nos cultures politiques. J’ai réalisé que le système parlementaire canadien – en particulier lorsque nous avons un gouvernement majoritaire – ressemble au vieux système des studios hollywoodiens. Lorsque Louis B. Mayer était à la tête de MGM, c’était lui qui décidait quels films seraient tournés, quelles en seraient les vedettes et qui serait relégué aux films de série B. De la même manière, un premier ministre dont le parti détient la majorité parlementaire contrôle tout.

En revanche, Washington est maintenant à l’image du Hollywood d’aujourd’hui. Le pouvoir est dispersé, et toute personne qui peut rassembler le soutien requis peut faire adopter un projet de loi – tout comme toute personne qui peut obtenir le financement requis peut tourner un film.

Il me semble également évident que la langue constitue un enjeu déterminant et constant au Canada, au même titre que les classes sociales en Grande‑Bretagne et la race aux États-Unis.

Or, l’identité canadienne englobe non seulement les langues et les cultures francophone et anglophone, mais également celles des Premières nations, des Inuits et des Métis. Ces peuples autochtones nous montrent, depuis des siècles, l’importance de transmettre non seulement notre langue, mais aussi notre culture. Ils continuent d’assurer la protection et l’épanouissement de leurs langues, et la transmission de leurs cultures aux générations montantes. L’une des importantes réalisations des dernières années a été l’adoption de la Loi sur les langues officielles et de la Loi sur la protection de la langue inuite, qui ont fait du Nunavut un territoire officiellement trilingue.

Vous avez certainement entendu parler abondamment, durant votre visite, des changements importants qu’ont suscités les élections fédérales du 2 mai, lorsque les conservateurs ont obtenu une majorité parlementaire, les néo-démocrates ont formé l’Opposition officielle, les libéraux ont reculé au troisième rang et le Bloc Québécois a perdu son statut de parti officiel. Vous n’avez peut-être pas réalisé à quel point la langue avait joué un rôle dans l’issue des élections.

Nous sommes essentiellement deux sociétés unilingues qui se côtoient : près de 60 p. 100 des Canadiens francophones ne parlent pas l’anglais et près de 90 p. 100 des Canadiens anglophones ne parlent pas le français. Lors d’élections, toutefois, la connaissance du français et de l’anglais est essentielle au dialogue national. Les chefs politiques – et les candidats au leadership politique – doivent parler les deux langues.

Cette réalité façonne nos attentes relatives au leadership politique au Canada. Elle fixe la barre haute. Et je crois qu’elle devrait sous-tendre nos attentes relatives à toute forme de leadership dans notre pays. Pour ce faire, il nous faut considérer la diversité linguistique comme une valeur, et non simplement comme une obligation.

Depuis l’adoption de la Loi sur les langues officielles, voilà plus de 40 ans, le bilinguisme est devenu l’une des conditions préalables du leadership politique au Canada. Il est aujourd’hui impensable qu’un premier ministre, ou le chef d’un parti politique, soit incapable de s’adresser à toute la population canadienne dans l’une ou l’autre des langues officielles. Je ne connais aucune autre démocratie occidentale dont les chefs politiques doivent participer à un débat télévisé de deux heures dans une langue avant de passer à un débat télévisé de deux heures dans l’autre langue 24 heures plus tard.

À l’instar de la lutte pour les droits civiques aux États-Unis, la lutte pour les droits linguistiques a été un facteur important dans notre histoire au cours des 50 dernières années.

Le postulat selon lequel les chefs politiques doivent être bilingues est un phénomène plutôt récent. J’ai grandi à Ottawa et, au milieu des années 1950, le français était la langue des garçons d’ascenseur et des commis sur la Colline du Parlement. Mackenzie King, qui a été le premier ministre le plus longtemps en fonction de l’histoire canadienne, ne parlait pas français, et les premiers ministres John Diefenbaker et Lester Pearson non plus. Ce n’est qu’en 1958 que les services d’interprétation simultanée ont été offerts pour la première fois à la Chambre des communes. Jusqu’à ce point, les députés pouvaient s’exprimer en français – mais sans aucune garantie de se faire comprendre.

Lors du débat sur l’interprétation simultanée, Pearson, un diplomate de carrière, a qualifié de « handicap » son propre unilinguisme. Ce sentiment de malaise, qui s’est accru avec les changements spectaculaires s’amorçant au Québec en 1960, a suscité l’un des grands changements à survenir dans la politique publique canadienne.

Le début des années 1960 a été orageux au Québec. Outre les grands changements sociaux et politiques, c’est alors que les premières bombes terroristes du Front de libération du Québec – le FLQ – ont éclaté. En 1962, la situation politique au Canada ressemblait à celles des dernières années, jusqu’aux changements très récents dans le paysage politique au Canada : un gouvernement conservateur minoritaire et un parti ayant des assises solides au Québec qui empêchait les conservateurs et les libéraux d’obtenir une majorité.

D’ailleurs, l’un des facteurs récurrents dans le domaine de la politique au Canada est l’arrivée soudaine à Ottawa de nouveaux députés en provenance du Québec. En 1958, 50 députés conservateurs ont été élus au Québec et John Diefenbaker, alors premier ministre, ne savait qu’en faire. La plupart de ces députés ont perdu leur siège aux élections suivantes.

En 1962, 26 créditistes – des adeptes populistes de la doctrine du crédit social dont la majorité était des francophones unilingues – ont été élus au Québec, et ils ont fait de la langue un sujet de débat continuel. Pourquoi l‘Ordre du jour était-il en anglais seulement? Pourquoi le menu au restaurant parlementaire était-il en anglais seulement?

Lester Pearson, alors chef de l’opposition, a demandé la création d’une commission royale sur le bilinguisme et le biculturalisme en décembre 1962.

En 1963, M. Pearson, devenu premier ministre, a dirigé la création de ladite commission. Deux ans plus tard, les commissaires ont déclaré que le Canada connaissait l’une des plus fortes crises de son histoire.

En 1966 – avant même que la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme n’ait présenté quoi que ce soit – M. Pearson a déclaré que le gouvernement fédéral prendrait les mesures nécessaires pour que les francophones puissent travailler au sein du gouvernement du Canada et pour que leur langue soit respectée.

En 1967, Pierre Elliott Trudeau, alors ministre de la Justice, a classé les droits linguistiques en deux catégories : le droit d’apprendre et celui d’utiliser. L’ensemble de notre conception des droits linguistiques, érigé au fil des 40 années qui suivront, repose sur ces deux piliers.

Dans ses recommandations en 1967, la Commission royale a proposé un nouveau partenariat entre les anglophones et les francophones du Canada. À l’avenir, le gouvernement fédéral fonctionnerait plus efficacement en français, et les provinces à majorité anglophone seraient encouragées à offrir plus de services dans la langue de la minorité, là où la demande le justifie.

La Loi sur les langues officielles, adoptée en 1969, a donné au français et à l’anglais un statut égal au sein de toutes les institutions fédérales. Elle a également précisé les critères démographiques sur lesquels repose la prestation des services fédéraux dans les deux langues. La Loi a été modifiée en 1988 afin d’y inclure de nouvelles normes et règles régissant, entre autres, la langue de travail.

En 1982, un nouveau document constitutionnel, la Charte canadienne des droits et libertés, est venu renforcer les droits en matière d’égalité et de langue. La Charte a reconnu le droit des minorités francophones et anglophones, peu importe leur lieu de résidence, de gérer leur système scolaire et de faire instruire leurs enfants dans leur langue, là où le nombre le justifie.

La Charte a suscité un dialogue entre les tribunaux, les gouvernements, les communautés de langue officielle et les citoyens, et ce dialogue nous a incités à évoluer vers une interprétation de plus en plus large des droits linguistiques.

La Loi sur les langues officielles a également créé mon poste de commissaire aux langues officielles et a défini mes responsabilités. À titre de commissaire aux langues officielles, je suis chargé des dossiers linguistiques qui relèvent du domaine fédéral. Essentiellement, mon mandat consiste à veiller au respect du statut de langue officielle de l’anglais et du français, et à la conformité des institutions fédérales à la Loi sur les langues officielles.

Puisque je suis un haut fonctionnaire du Parlement, je rends compte non pas à un ministre, mais aux deux chambres du Parlement. À cet égard, mon bureau est comparable au Congressional Budget Office.

Mes fonctions incluent également la promotion de la dualité linguistique et la protection des droits linguistiques des Canadiens et des Canadiennes. Bref, mon rôle est d’encourager – et de déranger. Pour remplir ce double rôle, je puise plusieurs outils dans la Loi.

Je dois notamment agir en qualité d’ombudsman linguistique. Le Commissariat reçoit un millier de plaintes par année, la plupart provenant de citoyens et de citoyennes qui n’ont pas obtenu de services dans la langue officielle de leur choix. Nous examinons aussi des plaintes qui concernent la langue de travail et l’obligation de soutenir l’épanouissement des communautés de langue officielle. Je fais enquête sur ces plaintes et je recommande des mesures correctives s’il y a lieu.

Mais les plaintes ne suffisent pas à changer les perceptions et les institutions. Comme le fait remarquer l’activiste environnementaliste et communautaire américain Van Jones, Martin Luther King n’a pas acquis sa renommée en faisant un discours intitulé « I have a complaintNote de bas de page 1 ».

À titre de commissaire, je dois aussi promouvoir la dualité linguistique au sein de l’administration fédérale et dans l’ensemble de la société canadienne. Comme je l’ai mentionné, la diversité linguistique devrait être perçue comme une valeur et une compétence en leadership, en particulier au sein de la fonction publique, plutôt qu’un fardeau. Parler les deux langues officielles permet aux fonctionnaires de servir le public, qui a un droit au service dans la langue de son choix et, dans certaines régions, de gérer les employés qui ont le droit de travailler dans la langue de leur choix.

Cela dit, il est indispensable que les décideurs connaissent les deux langues officielles, et donc puissent saisir les conversations qui se déroulent dans chacune des deux langues, pour comprendre le pays et l’environnement public dans lequel ils sont appelés à évoluer. Les décideurs doivent notamment conseiller les ministres. Par exemple, les personnalités politiques sont parfois invitées à participer à des émissions de télévision francophones portant sur différents enjeux sociaux. Supposons que votre ministre soit au nombre des invités. Comment pourriez‑vous, à titre de fonctionnaire et d’analyste politique, le conseiller sur la question de savoir s’il devrait accepter ou non l’invitation, sur les risques et les avantages pouvant en découler, sur les messages à faire valoir et sur les pièges à éviter, si vous n’avez pas vu l’émission et ne pouvez la comprendre?

L’exercice du leadership dans un organisme du secteur public qui respecte la dualité linguistique signifie bien davantage que lire un discours en français, présider une réunion dans les deux langues officielles ou veiller à la diffusion, dans les deux langues officielles, des messages destinés au personnel. Il s’agit avant tout de comprendre les valeurs et la culture exprimées par la langue. C’est une question de respect.

Faire preuve de leadership sur le plan des langues officielles témoigne d’une vision au travail et suppose une vision optimiste et inclusive de ce pays.

La dualité linguistique et le multiculturalisme coexistent au Canada. J’ai appris récemment que 80 p. 100 des étudiants inscrits aux programmes de l’Alliance Française à Vancouver sont d’origine chinoise. Nous avons eu deux gouverneurs généraux de suite qui sont arrivés dans notre pays comme réfugié membre d’une minorité visible, ont joint une communauté linguistique et ont décidé, plus tard, d’apprendre l’autre langue officielle.

Et la semaine dernière, j’ai assisté à une cérémonie de remise de prix à des élèves au secondaire qui se sont distingués pour leurs habiletés écrites et verbales en français langue seconde. Une grande majorité des récipiendaires était d’origine non européenne.

Mais nous ne sommes certainement pas les seuls à avoir des préoccupations au sujet de la langue et de l’immigration.

Les États-Unis et le Canada accueillent tous les deux beaucoup d’immigrants dont la langue maternelle n’est pas l’anglais (ou le français). Nos deux pays doivent constamment relever des défis afin de répondre aux besoins de collectivités d’immigrants qui ne parlent pas l’anglais – ou, dans notre cas, le français ou l’anglais. Cette tendance ne va que s’intensifier.

Nous avons des approches différentes à l’égard de l’immigration. Le Canada a le taux d’immigration par habitant le plus élevé de tous les pays au monde; nous accueillons entre 225 000 et 250 000 immigrants chaque année. Malgré le débat public entourant notre système de détermination du statut de réfugié, le soutien à l’égard de l’immigration demeure élevé – et les taux d’immigration se sont maintenus à la hausse au cours des dernières années, sans égard au gouvernement au pouvoir.

La difficulté, pour nous, consiste à attirer des immigrants francophones – au Québec et dans les communautés minoritaires francophones hors Québec. Dans certaines provinces, les gouvernements fédéral et provinciaux et les communautés francophones ont collaboré avec beaucoup d’efficacité pour attirer, soutenir et intégrer les immigrants francophones – dont la majorité provient de l’Afrique du Nord et de l’Afrique francophone du Sud du Sahara.

À titre de commissaire aux langues officielles, j’ai voulu inviter les Canadiens et les Canadiennes à réexaminer leur perception du lien entre la dualité linguistique et la diversité culturelle. Au cours de mon mandat, j’ai appris à mieux comprendre ce que les minorités visibles pensent du rôle de nos deux langues officielles dans notre dialogue national. Je suis convaincu que, loin d’être contradictoires, les deux notions sont complémentaires. Le Canada ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui au regard de la diversité culturelle s’il ne s’était pas engagé à reconnaître et à appuyer deux langues officielles.

Merci. Je serai heureux de répondre à vos questions. Et, comme je l’ai mentionné, je j’aimerais mieux connaître les défis que vous avez relevés relativement aux dossiers linguistiques auxquels vous avez été confrontés.

Notes de bas de page

Note de bas de page 1

Traduction : « j’aimerais porter plainte ». En anglais dans le texte.

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Date de modification :
2018-09-13