Archivé - La dualité linguistique en tant que compétence en leadership : Notes pour une allocution aux sous‑ministres adjoints à l’École de la fonction publique du Canada

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La dualité linguistique en tant que compétence en leadership

Ottawa, le 5 avril 2011
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi


Début de dialogue

Merci M. Ferrabee.

Mesdames et Messieurs, bonjour.

Je souhaiterais remercier M. Guy Mc Kenzie de m’avoir invité à venir vous parler aujourd’hui. C’est un plaisir d’être le premier conférencier de votre séance d’orientation de deux jours. Cet après-midi, j’aborderai le sujet des compétences dont vous avez besoin afin d’être d’excellents leaders dans la fonction publique. Ces compétences sont indissociables de vos compétences en matière de langue officielle.

Je voudrais commencer par vous féliciter. Le Forum des politiques publiques vient de publier son étude intitulée Dix postes difficiles 2010 qui se penche sur les postes les plus exigeants de la fonction publique. Ces postes étaient tous des postes de sous-ministres adjoints. J’oserais dire que ces postes sont plus difficiles que jamais : le public est à la fois plus exigeant et plus critique; les parlementaires sont plus sceptiques, voire antagonistes; les groupes d’intérêts sont plus agressifs; les enjeux politiques sont plus complexes; et l’obligation de rendre compte est plus stricte.

Dans les circonstances actuelles, je ne serais pas étonné si le commissaire aux langues officielles était la dernière personne que vous vouliez écouter. Comme l’a dit un jour Morris Rosenberg, il y a ceux qui observent et il y a ceux qui agissent – et je fais partie de ceux qui observent.

Mais je me réjouis de vous parler parce que vous jouez un rôle crucial dans ce qui sera la réussite ou l’échec de la Loi sur les langues officielles. Je pense également que votre attitude à l’égard de la langue – plus particulièrement, la manière dont vous respectez la langue de travail à titre de valeur et non d’obligation – déterminera si vous êtes un leader. En effet, selon moi, la maîtrise des deux langues officielles – et leurs utilisation et promotion efficaces – sont des compétences critiques en leadership.

Dans la fonction publique, la minorité linguistique peut basculer de nombreuses fois – surtout ici, dans la région de la capitale nationale. Ce ne sont pas les frontières provinciales qui déterminent le tout : c’est fréquemment la personne responsable. Il vous suffit d’imaginer sentir le souffle du changement linguistique – ou de vous en souvenir, si vous avez déjà connu cette situation – lorsqu’un ministre francophone remplace un ministre anglophone. Soudain, la traduction devient prioritaire et les employés bilingues sont appréciés. Le même phénomène se produit à une échelle plus petite lorsque des gestionnaires anglophones sont affectés à des sections francophones.

Au cours de votre carrière, vous avez sans doute vécu une situation où vous parliez la langue de la minorité ou de la majorité, que vous soyez francophone ou anglophone. En soi, la fonction publique est un monde de divisions linguistiques. Le français n’est pas toujours la langue de la minorité et l’anglais n’est pas toujours la langue de la majorité. La seule constante, c’est votre propre langue officielle de choix.

Nous venons de publier une étude sur le leadership et la langue de travail, que j’aborderai davantage en détail plus tard – mais permettez-moi d’abord de vous préciser quelque chose. Ce sujet n’est pas nouveau. Et ce n’est pas le « rêve de Pierre Trudeau ».

En 1958, la Commission du service civil a recommandé l’ajout d’une nouvelle disposition à la Loi sur la fonction publique, en vertu de laquelle un employé de la fonction publique qui est responsable d’une unité comptant un nombre important d’employés francophones et anglophones devrait être suffisamment bilingue pour les superviser. C’était il y a 53 ans.

En 1966, le premier ministre Pearson s’est adressé à la Chambre des communes pour définir cette politique. Il a déclaré que « le gouvernement espère et compte que, dans une période de temps raisonnable », la fonction publique fédérale puisse être dans une situation dans laquelle, et je cite :

  1. « il sera de pratique courante que les communications orales ou écrites à l’intérieur de la fonction publique se fassent dans l’une ou l’autre langue officielle au choix de l’auteur, celui-ci ayant dorénavant la certitude d’être compris par ceux à qui il s’adressera;
  2. les communications avec le public se feront normalement dans l’une ou l’autre langue officielle eu égard au client;
  3. la fonction publique reflétera, dans le recrutement et la formation de ses membres, les valeurs linguistiques et culturelles des Canadiens aussi bien de langue anglaise que de langue française; et
  4. un climat se créera dans lequel les fonctionnaires des deux groupes linguistiques pourront travailler ensemble vers des buts communs, en utilisant leur propre langue et en s’inspirant de leurs valeurs culturelles respectives, tout en appréciant à leur pleine valeur et en respectant celles des autres. »

C’était il y a 45 ans, 3 ans avant l’adoption de la Loi sur les langues officielles.

Depuis l’adoption de la Loi sur les langues officielles, 42 ans se sont écoulés, presque 30 ans depuis la Charte canadienne des droits et libertés, 23 ans depuis l’inclusion des droits en matière de langue de travail à la Loi sur les langues officielles – et 5 ans depuis l’obligation imposée aux institutions fédérales de promouvoir l’utilisation du français et de l’anglais et de prendre des mesures positives pour favoriser la vitalité et l’épanouissement des communautés de langue officielle en situation minoritaire.

Et pourtant, le gouvernement fédéral n’a toujours pas atteint l’objectif de Lester Pearson, soit celui de créer un climat dans lequel les employés de la fonction publique des deux groupes de langue officielle travaillent ensemble et utilisent leur propre langue tout en comprenant l’autre langue.

Tous les rapports et toutes les études révèlent que les francophones sont réticents à employer le français au travail. On exerce des pressions pour bloquer l’emploi du français : entre tout ce qui détermine la journée de travail de l’employé, la langue est le seul choix qui s’offre à lui. C’est un acte radical. Ce n’est pas étonnant que les gens soient réticents.

Qu’est-ce qui s’ensuit? Une perte d’efficacité et une perte des compétences linguistiques des employés, qu’ils soient francophones ou anglophones, sans parler du non-respect de la Loi et des valeurs qu’elle représente. En juin 2007, j’ai entendu Jeffrey Gandz, de l’Ivey Executive Program et de l’Ivey Leadership Program, parler de leadership et de l’importance de savoir influencer et persuader – c’est-à-dire de véhiculer des valeurs, d’en faire la promotion et de les mettre en pratique. « Si les leaders n’incarnent pas les valeurs, c’est bien simple, les valeurs n’existent pas », a-t-il déclaré.

J’ai demandé à M. Gandz à quel point il était important pour les leaders d’être en mesure de communiquer avec l’ensemble de l’organisation plutôt qu’avec seulement les employés relevant d’eux directement. Selon lui, il s’agit là de la distinction entre un leader et un gestionnaire. On gère un secteur, mais on exerce un leadership dans l’ensemble d’une organisation. Ainsi, être un leader dans la fonction publique signifie savoir influencer, persuader, faire participer et habiliter tous les employés, en français et en anglais.

Un de vos rôles clés sera d’incarner les valeurs : les valeurs de votre ministère et celles de la fonction publique. Nous devons replacer la dualité linguistique dans la catégorie des valeurs.

Vos gestionnaires et vous remplissez un rôle clé en faisant de la fonction publique un lieu de travail où la dualité linguistique est une valeur fondamentale qui est au cœur de ses opérations. Vous devez tous être les défenseurs des langues officielles, en adhérant aux valeurs de la dualité linguistique et du respect. Vous ne devez pas seulement posséder de bonnes compétences linguistiques dans les deux langues officielles, mais vous devez également être disposés à utiliser et à accepter sur un pied d’égalité ces deux langues au travail et adopter un comportement qui montre votre engagement à l’égard de la dualité linguistique dans la fonction publique.

L’importance qu’attache le Commissariat aux langues officielles au leadership ne date pas d’hier. C’est un thème constant dans l’examen continu de la dualité linguistique au sein du gouvernement du Canada.

En fait, je soutiens qu’un leadership fort est le déterminant clé de la réussite et son absence, le déterminant clé de l’échec. Le leadership au sein d’une institution fédérale qui respecte les deux langues officielles, c’est bien plus que lire un discours en français ou présider une réunion bilingue ou bien encore envoyer des messages dans les deux langues officielles.

Peu de temps après que je suis devenu commissaire aux langues officielles, j’ai rencontré des cadres supérieurs des évaluations de langue seconde et j’ai soulevé une question qui m’intéressait depuis quelque temps. Cela faisait des années que j’entendais des personnes se plaindre de la difficulté d’obtenir un C en interaction orale. Alors j’ai demandé que l’on m’explique les conditions requises pour l’atteindre.

On m’a dit que, pour obtenir un C en interaction orale, le candidat devrait être capable d’expliquer un point en détail; qu’il devrait pouvoir convaincre et qu’il devrait pouvoir conseiller un collègue débutant.

J’y ai réfléchi et je me suis rendu compte que ces critères n’étaient pas uniquement des critères linguistiques. Ce sont des critères en leadership.

Notre étude, Au-delà des réunions bilingues : Comportements en leadership des gestionnaires, publiée en mars, vise à inspirer les hauts fonctionnaires et les gestionnaires à définir les normes en matière de langues officielles au sein de leur organisation. Cette étude, qui se trouve dans notre site Web, contient le Profil de compétences en leadership axé sur les langues officielles, qui se base sur les mêmes compétences clés que le Profil de compétences clés en leadership plus général du Secrétariat du Conseil du Trésor du Canada. Vous avez appris à le connaître tout le long de votre carrière : valeurs et éthique, réflexion stratégique, engagement et excellence en gestion. Pour chaque valeur, nous avons défini une série de compétences intermédiaires, ainsi que des comportements qui découlent de ces compétences. Laissez-moi vous donner quelques exemples comportementaux dont vous pourrez vous inspirer afin de promouvoir la dualité linguistique au travail.

Vous pouvez commencer par demander à tous vos employés la langue qu’ils préfèrent utiliser au travail au lieu de présumer que vous la connaissez. Ensuite, vous pouvez leur adresser la parole dans la langue de leur choix. C’est une question de respect et cela ne prend que deux secondes. Vous pourriez également élaborer une série de pratiques exemplaires, en collaboration avec diverses équipes de travail, et énoncer des attentes concrètes en matière de langue de travail. Il est important que vous démontriez un leadership dans le domaine de la dualité linguistique et vous avez besoin d’outils pour l’exercer.

Faire preuve de courage en mettant en œuvre des mesures correctives pour faire respecter les droits des employés est une compétence particulièrement essentielle. L’audace, la créativité et l’esprit d’initiative manifestés dans les mesures prises pour faire respecter les langues officielles au travail ainsi que la franchise et la transparence avec les gestionnaires et les employés lorsqu’ils ne respectent pas les dispositions de la Loi sur les langues officielles sur la langue de travail vous vaudront le respect de vos employés.

De plus, bientôt, vous trouverez dans notre site Web un outil d’autoévaluation à l’intention des gestionnaires. Il vous permettra, ou à vos employés, d’évaluer les comportements en leadership qui font la promotion des langues officielles au travail et qui sont déjà en place ainsi que ceux qu’il reste à adopter dans votre organisation.

La connaissance des langues officielles est vraiment une compétence critique en leadership. La fonction publique fédérale, l’employeur le plus important du Canada, le reconnaît – en théorie. Comment la connaissance des deux langues officielles influe-t-elle sur votre capacité d’être un haut fonctionnaire? Et bien, si vous êtes dans la région de la capitale nationale, vos gestionnaires et employés sont en droit de communiquer avec vous, de relever de vous et de vous soumettre les documents que vous demandez en français ou en anglais. Vous êtes obligé de respecter ce droit – c’est la loi. Mais, en tant que haut fonctionnaire, ne devriez-vous pas être en droit d’attendre des autres qu’ils respectent la langue officielle de votre choix? C’est ce comportement non dit et non écrit qui doit changer – vous vous devez de permettre à vos employés de travailler dans la langue officielle de leur choix.

Afin d’y parvenir, vous devez faire preuve de leadership en tenant compte des attentes et des ressources existantes. Si une traduction doit être effectuée, vous devez prévoir assez de temps pour sa réalisation. Prenons l’exemple d’une superviseure anglophone qui demande à son employé francophone qui est bilingue de rédiger un rapport. Il choisit de l’écrire en anglais. En effectuant ce choix, il ne rédige pas un document assez convaincant et sa proposition est rejetée. C’est dommage – il aurait trouvé cela tellement plus facile s’il avait pu expliquer les détails complexes en français, mais il n’y avait pas assez de temps. Par conséquent, il n’a pas réussi à être clair et à se faire comprendre.

Mais c’était l’échec de qui? Celui de l’employé qui n’a pas insisté pour rédiger ce rapport dans sa Iangue maternelle ou celui de la superviseure qui n’a pas appuyé son employé afin qu’il travaille dans la langue de de son choix? Ce manque de leadership en matière de langues officielles devient l’échec de la fonction publique et, en définitive, de tout le gouvernement, qui prétend respecter les deux langues officielles.

Faire montre de leadership en matière de langues officielles ne se limite pas à en respecter l’idée et il ne s’agit pas de cocher les cases d’une liste de tâches. Vous devez faire bouger les choses et prendre des mesures concrètes pour tenir compte des attentes. Pour donner véritablement le choix de la langue de travail, vous devez respecter la langue de choix des gestionnaires et des employés, utiliser vous-même les deux langues officielles et ne pas seulement le dire – vous devez le montrer.

Ce faisant, vous devez également respecter le temps nécessaire à la mise en œuvre. Autrement, ce ne sont que des paroles vides de sens. Ce n’est pas concret et ce n’est pas juste. Et préférer le respect des délais à la justice n’est jamais une bonne pratique.

Le respect ne se borne pas à respecter la langue officielle elle-même et les personnes qui la parlent – c’est également le respect du choix réel de l’employé de la fonction publique et le respect du processus, du temps et du dynamisme nécessaires pour permettre à ce choix d’entrer dans les faits.

Une conversation risque donc de durer plus longtemps. Vous risquez donc de consacrer plus de temps précieux à vous expliquer et à écouter quelqu’un. Et alors? Le respect que vous gagnerez sera incomparable. Prenez ce risque. Donnez l’exemple en sortant de votre zone de confort linguistique. Reconnaissez ceux qui ont le courage de s’exprimer dans leur langue seconde et félicitez ceux qui choisissent de travailler dans la langue de leur choix. Facilitez-leur ce choix – tout en le faisant pour vous en même temps. Faites en sorte que cette fonction publique que nous voyons sur papier et en ligne devienne réalité.

Le leadership est la solution. La réussite de la politique linguistique au sein de votre ministère dépendra de votre comportement, de vos actes et des messages que vous véhiculerez. Encouragerez-vous et amorcerez-vous un changement dans la bonne direction, ou tolérerez-vous le statu quo? N’attendez pas que vos gestionnaires ou vos employés attirent votre attention sur les langues officielles au travail. Soyez proactifs, c’est une question de respect. Et les bons leaders sont toujours respectueux.

Merci. S’il nous reste du temps, j’aimerais répondre à vos questions ou vous entendre raconter votre propre expérience de la dualité linguistique.

Date de modification :
2018-09-13