Archivé - Notes pour une allocution devant les étudiants à la maîtrise en politique publique et gouvernance de l’Université Ryerson

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Respect, leadership et carrière au gouvernement fédéral

Toronto, le 18 mars 2011
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi


Début de dialogue

Bonjour,

Je voudrais d’abord remercier les professeurs Patrice Dutil, Janet Lum et John Shields de m’offrir l’occasion de m’adresser à vous.

J’ai le sentiment que certains d’entre vous se demandent quel intérêt la politique linguistique du gouvernement fédéral peut avoir pour votre programme ou votre carrière. Si vous y avez réfléchi, je soupçonne que vous estimez que ce n’est qu’un autre test que vous devrez subir un jour ou l’autre.

Je vais défendre l’idée que la connaissance des langues officielles du Canada est une compétence cruciale dans l'exercice du leadership, une compétence essentielle pour comprendre le pays, conseiller les hauts fonctionnaires et les ministres, et gérer des employés.

En tant que futurs dirigeants, ce que vous savez — et ce que vous ne savez pas — peut favoriser ou saper votre travail. Votre capacité à comprendre la société dans laquelle vous vivez est une aptitude essentielle pour survivre. Qu’est-ce qui est important aujourd’hui? Quels sont les grands enjeux de demain?

Les médias sont un miroir imparfait de notre société, mais c’est le meilleur que nous avons pour analyser les événements actuels. Ce dont les médias parlent nous fait prendre conscience de ce qui est important pour l’avenir immédiat du pays.

Si on jette un regard sur 2010, il est intéressant de relever ce qui a le plus influencé l’opinion publique. Vous reconnaîtrez tous instantanément les cinq sujets de reportage qui ont le plus suscité l’attention des médias l’an dernier :

  • le tremblement de terre en Haïti;
  • le Sommet du G20/G8;
  • le procès du Colonel Russell Williams;
  • les dépêches diplomatiques révélées par WikiLeaks;
  • la mission canadienne en Afghanistan.

Il y a deux observations que je veux faire à propos de cette liste.

Premièrement, Toronto est le centre d’intérêt d’un seul de ces sujets. L’événement qui concerne Haïti a une dimension internationale, mais il a une résonnance particulière à Montréal, qui abrite l’une des plus importantes communautés haïtiennes à l’extérieur d’Haïti. Le Sommet du G20 s’est effectivement tenu à Toronto, mais les médias ont surtout parlé du travail de la police. Le procès de Russell Williams avait lieu à Belleville, et WikiLeaks se rapportait à Internet. Les décisions concernant la présence du Canada en Afghanistan sont prises à Ottawa.

Je pourrais continuer à énumérer les autres éléments de la liste. Le numéro six a trait aux allégations de corruption qui pèsent sur des fonctionnaires de la Colombie-Britannique; les autres sujets traités sont principalement des événements internationaux. Pour ménager la susceptibilité de partisans des Maple Leafs qui pourraient se trouver dans la salle, j’ai choisi la liste qui exclut les nouvelles sportives.

Je n’essaie pas de dire que Toronto ne joue aucun rôle dans les affaires nationales. C’est un moteur non seulement pour notre développement économique, mais aussi pour notre développement culturel et social en tant que pays. Cependant, les décisions prises par nos dirigeants à Ottawa, Toronto, Halifax, Calgary ou Vancouver sont influencées par ce qui se passe dans l’ensemble du pays.

Ma deuxième observation porte sur ce qu’on ne trouve pas dans la liste:

  • le budget de Jean Charest;
  • la Commission Bastarache sur la nomination des juges;
  • l’affaire Marc Bellemare.

Ces trois sujets ont figuré parmi les cinq les plus souvent traités dans les médias du Québec — si on exclut les nouvelles à propos des Canadiens de Montréal, évidemment. Les deux autres sujets étaient Haïti et les Jeux olympiques.

Pour se faire une bonne idée de ce qui se dit sur ces questions, vous deviez lire ou écouter les médias du Québec, que ce soit en anglais ou, encore mieux, en français. Dans la première liste, la couverture d’Haïti par les médias francophones a été très différente — plus complète, plus familière — de celle des médias anglophones. La couverture du G20 a aussi été différente, dans la mesure où de nombreux manifestants du Québec avaient l’impression qu’ils étaient ciblés par la police.

En tant qu’analystes des politiques, votre travail consistera notamment à comprendre les réactions aux événements dans différentes régions du pays. Pour ce faire, vous devrez écouter Le Téléjournal tout comme The National, Tout le monde en parle aussi bien que les émissions Question Period du Réseau CTV ou The Hour. Votre ministre devrait-il aller à Tout le monde en parle? Si oui, comment faut-il le préparer? Si vous n’écoutez pas l’émission — qui est l’une des plus écoutées au Canada, et pas seulement en français — ou si vous ne la comprenez pas, ce sera difficile de bien conseiller votre ministre.

La capacité de dépasser la barrière des langues est une compétence clé en leadership dans un pays comme le Canada. C’est ce que je soutiens depuis le début de mon mandat.

Dans chaque région du pays, dans les deux communautés linguistiques, on est de plus en plus conscient que des choses intéressantes se passent de l’autre côté de la clôture.

Chacune des communautés est trop riche sur le plan culturel pour qu’on s’en désintéresse. Il est très difficile de déchiffrer le dialogue national si on en comprend que la moitié. Il est impératif que la prochaine génération de dirigeants au Canada soit capable de communiquer efficacement dans les deux langues officielles du pays.

La maîtrise de nos deux langues officielles mène également au multilinguisme et, par conséquent, à un rôle accru sur la scène internationale.

Lorsque j’étais journaliste, j’ai participé à un voyage d’Équipe Canada en Chine. Le gouvernement fédéral avait rassemblé tous les sinophones de la région qui travaillaient dans diverses ambassades. Il avait aussi recruté des Canadiens en Chine pour servir de guides et de traducteurs pour les centaines de Canadiens qui participaient à ce voyage.

J’avais été très impressionné par ces jeunes Canadiens, dont certains avaient étudié en Chine ou travaillé dans d'autres pays asiatiques. Même si je ne pouvais pas évaluer leur maîtrise du chinois, je constatais qu'ils arrivaient à expliquer au chauffeur d'autobus où nous voulions aller et à quelle heure il devait passer nous prendre, etc. Ils pouvaient vraiment converser avec les gens et nous donner des explications.

En plus, tous connaissaient les deux langues officielles du Canada.

De toute évidence, l'apprentissage du français pour les Canadiens anglais et de l'anglais pour les Canadiens français ne les avait pas empêchés d'apprendre le chinois; c'était, en partie, ce qui les avait poussés à apprendre d'autres langues.

L’employeur le plus important du Canada comprend cela, en théorie. De quelle façon la connaissance des deux langues officielles influe-t-elle sur votre capacité à être gestionnaire? Eh bien, si vous occupez un poste de superviseur à Ottawa, vous devez savoir que les gens que vous supervisez ont le droit de travailler dans la langue officielle de leur choix, c’est-à-dire en français ou en anglais.

Dans la fonction publique fédérale, les employés qui travaillent dans certaines régions (la région de la capitale nationale, au Nouveau-Brunswick, dans la plus grande partie du Québec, ainsi que dans l’est et le nord de l’Ontario) ont le droit de travailler en français ou en anglais.

Par conséquent, dans ces régions, les superviseurs doivent être capables de communiquer avec leurs employés dans l’une ou l’autre langue. Cela veut dire que les employés peuvent rédiger leurs notes de breffage, parler au cours des réunions, s’adresser au service de la paye, obtenir leurs instructions et avoir leur évaluation annuelle en français ou en anglais. C’est à eux de décider, et non au superviseur.

Comme ces régions regroupent plus de la moitié de l’effectif de la fonction publique, il y a une demande considérable pour des superviseurs, des gestionnaires et des administrateurs talentueux et bilingues.

Ce n’est pas là une nouvelle politique. Cette pratique a d’abord été introduite en tant que politique gouvernementale par le premier ministre Lester Pearson en 1966 (cela fera 45 ans le mois prochain), et on en a fait une loi en 1988. En pratique, même si la Loi sur les langues officielles a été modifiée il y a 20 ans pour inclure de nouvelles dispositions sur la langue de travail, la création d'une fonction publique qui reflète la dualité linguistique canadienne reste un défi de taille.

Il arrive trop souvent qu’un petit groupe de travailleurs francophones ou anglophones se trouvant en grande infériorité numérique et ne voulant pas faire d’histoires s’adaptent en utilisant leur langue seconde plutôt que de travailler dans leur propre langue. Cela se produit parfois dans des bureaux entiers.

C’est la raison pour laquelle les gestionnaires et les dirigeants au sein de l’administration fédérale doivent comprendre que le bilinguisme est une question de respect. Pour être un leader dans la fonction publique, il faut savoir comment influencer, persuader, motiver, stimuler et valoriser tous les employés, en français comme en anglais.

Comment peut-on exercer un leadership si on ne comprend pas ceux que l’on dirige? Comment peut-on respecter les employés si on est incapable de leur parler dans la langue officielle de leur choix? Et cela ne concerne pas que les travailleurs. Comment peut-on respecter les membres du public si l’on ne respecte pas leurs droits linguistiques? Comment un fonctionnaire peut-il respecter les représentants élus s'il n'utilise pas la langue officielle de leur choix? La question du respect est essentielle.

L’exercice du leadership dans une organisation gouvernementale qui respecte la dualité linguistique signifie bien davantage que de lire un discours en français, de présider une réunion dans les deux langues officielles ou de veiller à la diffusion, en français et en anglais, de messages destinés au personnel.

C’est ce que nous avons voulu démontrer dans un rapport publié plus tôt ce mois-ci, intitulé Au-delà des réunions bilingues : Comportements en leadership des gestionnaires. Les consultations menées dans le cadre de cette étude ont permis de dégager les caractéristiques essentielles d’un bon leader au sein d’une fonction publique bilingue de même que les comportements qu’ils doivent adopter. Comme il fallait s’y attendre, l’étude indique que les gestes quotidiens des gestionnaires ont une incidence directe sur l'utilisation des deux langues officielles au sein de la fonction publique.

Pour les gestionnaires de la fonction publique, le bilinguisme est donc une compétence essentielle dans l’exercice du leadership. Mais jusqu’à quel point doivent-ils être bilingues?

Au gouvernement fédéral, le bilinguisme est évalué selon la capacité du candidat à lire, à écrire et à parler une autre langue. La plupart des gens obtiennent une cote A, B ou C, la cote C correspondant à la plus grande maîtrise à parler une langue seconde. Si vous obtenez de très bons résultats, vous êtes dispensés de subir à nouveau un examen. Les candidats qui ont un niveau C sont très recherchés, car cela signifie qu’ils peuvent diriger des personnes. Ils peuvent intervenir dans un conflit, superviser un employé ou convaincre un collègue.

L’un des fonctionnaires cités dans notre étude affirmait ceci : « Vous n’avez pas besoin d’être parfaitement bilingue pour être un bon leader, il suffit d’avoir assez de compétences pour comprendre et répondre dans sa langue seconde. Vous devez être prêt à parler dans votre seconde langue officielle dans des situations formelles et informelles. »

La fonction publique n’est pas nécessairement à la recherche de ces légendaires personnes parfaitement bilingues originaires de Montréal ou de Timmins. Comme l’expliquait l’un des participants francophones à notre étude : « Les gestionnaires qui ont des défis avec [leur langue seconde] peuvent particulièrement être de bons exemples pour démontrer que cela n’est pas facile, mais qu’il est OK de faire des erreurs et d’essayer. Donc, ceux-ci sont, en quelque sorte, encore plus inspirants. »

Tout au long de l’étude, les fonctionnaires ont dit avoir besoin de dirigeants qui prêchent par l’exemple. Plus précisément, les superviseurs qui sont pour eux une source d’inspiration :

  • encouragent les employés à rédiger dans la langue officielle de leur choix;
  • respectent la langue officielle de prédilection de l’employé lors des communications individuelles;
  • connaissent bien les besoins des employés en matière de langues officielles et rendent disponibles les outils de travail dans les deux langues officielles;
  • et, oui, ils tiennent des réunions bilingues et fournissent la documentation dans les deux langues officielles.

Et ainsi de suite.

L’étude comprend un profil de compétences en leadership axé sur les langues officielles, qui utilise les mêmes compétences clés que le profil plus général élaboré par le Conseil du Trésor : valeurs et éthique, réflexion stratégique, engagement et excellence en gestion. À chaque valeur, nous avons associé une série de compétences intermédiaires, ainsi que des comportements qui découlent de ces compétences.

Permettez-moi de vous donner rapidement quelques exemples.

Pour la compétence générale « valeurs et éthique », l’une des quatre compétences intermédiaires est formulée ainsi : « Montre du respect pour les préférences linguistiques de ses employés ». Les comportements connexes sont entre autres les suivants :

  • s’informe auprès de ses employés de la langue de leur choix;
  • adresse la parole à ses employés dans la langue de leur choix;
  • consulte ses employés pour connaître leurs besoins en matière de langue au travail.

Pour la compétence « réflexion stratégique », l’une des compétences intermédiaires est formulée de la façon suivante : « Prend des moyens stratégiques afin de faire respecter la vision ». Cela veut dire entre autres choses que le gestionnaire :

  • développe une série de bonnes pratiques en collaboration avec les différentes équipes de travail;
  • énonce des attentes concrètes en matière de langue de travail.

L’une des compétences intermédiaires associée à la compétence « engagement » se lit ainsi : « Fait preuve de courage dans la prise de mesures pour faire respecter les droits des employés », ce qui veut dire que le gestionnaire doit :

  • montrer de l’audace, de la créativité et de l’initiative dans les moyens pris pour faire respecter la partie V de la Loi sur les langues officielles;
  • être franc et transparent avec les gestionnaires ou les employés lorsque ceux-ci ne respectent pas la partie V de la Loi.

Les compétences associées à l’« excellence en gestion » comprennent celle-ci : « S’assure que l’effectif possède les compétences linguistiques requises ». Le gestionnaire efficace s’assurera donc :

  • de revoir avec l’employé, au moment de l’évaluation du rendement, s’il possède toujours les compétences linguistiques requises pour son poste et de discuter de ses besoins en formation et de ceux liés au maintien de l’acquis;
  • d’intégrer la formation linguistique et le maintien de l’acquis dans le plan de formation;
  • de rappeler aux employés, lors des évaluations de rendement, leurs responsabilités par rapport au maintien de l’acquis.

L'étude est disponible dans notre site Internet.

Comme toutes les valeurs de gestion importantes, la dualité linguistique est bien plus qu’une série de règles et de normes. De la même façon que la rigueur financière et la responsabilisation, c’est une valeur qui doit être omniprésente en milieu de travail.

Le leadership en matière de bilinguisme, c'est connaître le milieu culturel dans lequel évoluent les employés et les cadres : les journaux qu'ils lisent, les émissions de télévision qu'ils regardent, les films qu'ils voient et les théâtres qu'ils fréquentent.

C’est comprendre leurs blagues.

Certains y verront une obligation onéreuse, alors qu’il faut plutôt considérer la chose comme une aventure formidable et une possibilité merveilleuse. Utiliser une langue seconde au travail ouvre des portes et vous donne davantage de possibilités. Vous en arrivez à voir le monde sous un jour nouveau et à considérer les mêmes problèmes d’un point de vue différent.

C’est une aventure que vous pouvez vivre ici même, à Toronto.

Il est difficile d’imaginer qu’il y a une forte présence francophone à Toronto. Il n’y a pas de quartier français où vous imprégner de l’autre langue tout en sirotant un verre de merlot sur une terrasse.

Dans le dernier livre de Tony Ruprecht, Toronto’s Many FacesNote de bas de page 1, quelques pages portent sur la communauté francophone, ses organismes et ses activités. L’auteur traite de cette communauté très brièvement, mais il saisit deux de ses caractéristiques essentielles : sa diversité et son ouverture.

Les quelque 53 000 francophones de Toronto viennent de différentes parties du Canada : des régions francophones de l’Est et du Nord de l’Ontario ainsi que du Québec et des Maritimes. La plupart d’entre eux sont cependant originaires de l’étranger : Europe, Afrique, Moyen-Orient et Asie du Sud-Est. En ce sens, la communauté francophone est à l’image de la ville.

C’est également une communauté très ouverte qui accueille les anglophones à ses activités. Les films présentés au Festival international du film francophone de Toronto sont sous-titrés en anglais, et le public du Festival est maintenant en majorité anglophone. Il y a divers événements tout au long de l’année, des concerts de la Saint-Jean-Baptiste aux spectacles organisés par la communauté rwandaise. En plus de Radio-Canada, la ville a désormais sa propre station de radio communautaire francophone. TFO, le télédiffuseur public de langue française de l’Ontario, a son siège ici et diffuse des émissions de qualité destinées aux enfants et aux jeunes.

Découvrir la dimension francophone de l’identité canadienne pendant mes études universitaires a été une révélation. Dans mon cas, c’est un projet d’été au Québec qui m’a fait prendre conscience que je passais à côté d’une foule de choses.

Même si la plus grande partie de ma carrière s’est déroulée en Ontario, le fait de parler le français et l’anglais — et de comprendre le Canada français — m’a toujours été utile.

Je vous remercie. S’il reste du temps, j’aimerais répondre à vos questions ou vous entendre parler de votre propre expérience de la dualité linguistique.

Notes de bas de page

Note de bas de page 1

RUPRECHT, Tony “Toronto’s many Faces” Fitzhenry & Whiteside, Toronto, 2005, 356 p.

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Date de modification :
2018-09-13