Archivé - Notes pour une allocution d’ouverture au Colloque international Langue et territoire

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Sudbury, le 29 août 2010
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi


Début de dialogue

Bonjour, Good evening,

Je suis heureux d’être avec vous aujourd’hui. J’aimerais remercier madame Cheryle Partridge, les Waabishki Mkwaa Singers et le chef de Ia première nation Atikameksheng Anishnawbek, monsieur Steven Miller, de leur accueil. Dans le cadre de ces cérémonies, nous avons tous l’occasion de partager cette langue, cette culture et ces traditions. Je remercie les organisateurs du Colloque de l’invitation à vous adresser la parole en tant que président d’honneur. Je tiens également à les remercier d’avoir réuni un groupe de chercheurs et d’universitaires provenant de disciplines et de lieux si divers. J’aimerais aussi souligner la présence à cet événement de quatre collègues – les commissaires aux langues du Nouveau-Brunswick, de l’Ontario, des Territoires du Nord-Ouest et du Nunavut.

Le sujet du Colloque – langue et territoire – est vaste et complexe. De nombreuses séances organisées autour de plusieurs thèmes sont au programme. L’identité, le dialogue des langues, l’immigration, l’histoire, les espaces linguistiques au Canada, l’aménagement linguistique, la langue et la communication ainsi que l’éducation ne sont que quelques thèmes sur lesquels vous vous pencherez au courant des cinq prochains jours.

La question de la langue et du territoire que vous aborderez au cours de cette conférence n’est pas une nouvelle question non plus. Elle a intéressé et continue d’intéresser non seulement les chercheurs, mais aussi les gouvernements et les communautés de langue officielle partout au Canada.

Les concepts de « langue » et de « territoire » sont assez vastes pour permettre l’examen d’une variété de problématiques, de sujets et de réalités. Ces deux mots englobent également d’autre concepts : l’un de ces concepts qui m’intéresse et qui peut être particulièrement intéressant pour comprendre la réalité linguistique canadienne est celui de l’espace.

Le territoire suppose qu’il y a un espace – géographique, physique, psychologique – que l’on a défini. Dans le cas de l’espace géographique, bien souvent, cela signifie que quelqu’un a mis une clôture pour délimiter son terrain ou que les gouvernements ont défini l’espace dont ils sont responsables. Si l’on juxtapose le concept de territoire avec celui de la langue, cela peut aussi signifier qu’une langue existe sur un territoire donné et occupe donc un espace géographique défini.

Les dimensions psychologique et sociale, quant à elles, ne se définissent pas aussi clairement. Des territoires ou des espaces ayant leurs propres normes sociales peuvent également exister. Par exemple, respecter le code vestimentaire d’une réception à laquelle assistent des chefs de gouvernements est une manifestation d’une démarcation psychologique et plus abstraite de l’espace au sens large.

Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est le lien entre l’espace et la langue dans le contexte canadien. Comment peut-on créer et assurer un espace dans la sphère publique et privée pour l’expression de nos deux langues? Comment cet aménagement de l’espace peut-il concilier l’ouverture envers tous et leur inclusion avec le besoin de protection et d’épanouissement d’une communauté et d’une langue?

Il ne faut pas oublier que l’anglais et le français au Canada n’ont pas toujours joui du même statut ou de la même présence dans l’espace public. En effet, l’expression de la dualité linguistique est restée assez abstraite et théorique au cours du premier siècle d’existence du Canada. Cela est en dépit de l’existence de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique qui, dès 1867, avançait l’idée que certaines institutions canadiennes devaient agir comme trait d’union entre les deux grandes communautés linguistiques du pays.

Même si l’anglais et le français ont été utilisés dès les premiers jours du Parlement canadien et dans les cours de justice, au même moment, les gouvernements de plusieurs provinces et territoires proscrivaient l’usage du français dans leurs écoles ou législatures. Pensons à la question des écoles du Manitoba, aux Territoires du Nord-Ouest, au Règlement 17 en Ontario. Alors qu’au Québec le bilinguisme institutionnel a été établi tel que prévu dans l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, les autres provinces sont restées résolument unilingues ou, dans le cas du Manitoba, le sont devenues.

Historiquement, les communautés francophones minoritaires et les communautés anglophones au Québec étaient concentrées géographiquement dans une ou plusieurs régions des provinces qu’elles habitaient. Dans plusieurs cas, elles étaient même concentrées dans un ou plusieurs quartiers des villes qu’elles habitaient. La région de Rivière-la-Paix au nord de l’Alberta, le corridor de la 11 dans le nord de l’Ontario, les Cantons-de-l’Est au Québec, la péninsule acadienne au Nouveau-Brunswick ou la Basse-Ville à Ottawa en sont tous des exemples.

Même si c’était rare, dans ces communautés, il arrivait que la langue de la minorité soit présente dans l’espace public. Si l’affichage demeurait dans la langue de la majorité, bien souvent, dans les commerces et dans la rue, on pouvait entendre la langue de la minorité. Le « territoire » ou « l’espace » de la langue française à l’extérieur du Québec se trouvait donc à être, à quelques exceptions près, surtout d’usage dans la sphère privée : aux bureaux du médecin, de l’avocat ou du notaire et dans la famille, ou encore, dans les lieux de réunion de la communauté tels que l’école et la paroisse. La langue française était donc un code privé plutôt qu’une langue publique. Des institutions comme l’Université Laurentienne, un espace public où le français a droit de cité, étaient l’exception plutôt que la règle.

Depuis 40 ans, le visage des communautés de langue officielle évolue rapidement. L’urbanisation, les flux migratoires internes, les changements économiques, le développement d’Internet et l’immigration sont venus modifier le territoire géographique et la présence du français et de l’anglais dans l’espace public. Devant ces changements, le Québec, les communautés francophones ailleurs au pays et les communautés anglophones au Québec ont dû et continuent de s’adapter.

Il ne faut pas sous-estimer le défi que cela pose pour ces communautés lorsqu’elles deviennent des lieux d’accueil. Jusqu’à tout récemment, plusieurs de celles-ci étaient plutôt homogènes sur le plan tant linguistique que culturel. On oublie que cela a pris 150 ans pour que l’Amérique du Nord s’habitue à entendre et à écouter l'anglais se parler avec un accent, sans s'en moquer.

Depuis 40 ans, on demande aux communautés francophones minoritaires et au Québec de faire la même chose, mais en moins de temps. La relation est d’autant plus complexe pour les communautés d’accueil dont le statut de minorité fait partie intégrante de leur image de soi. Se définir comme majoritaire par rapport aux nouveaux arrivants fait partie d’une remise en question identitaire plus large.

Si l’adoption de la première Loi sur les langues officielles en 1969 a proclamé l’égalité de statut du français et de l’anglais dans toute l’administration fédérale, des défis demeurent. Comme le signale Martin Howard, à l’échelle nationale, « in spite of their equality in law, the relationship between English and French is nonetheless less equal from a linguistic point of view at least, whereby English has dominant statusNote de bas de page 1 ».

En adoptant la Loi en 1969, ainsi que ces modifications subséquentes en 1988 et 2005, le Canada avait choisi d’aller à l’encontre de la tendance à l’homogénéisation en protégeant et en faisant la promotion du français et de l’anglais. Bien sûr, cette initiative était motivée par plusieurs facteurs :

  • une certaine peur du nationalisme québécois de la part du gouvernement fédéral,
  • un sentiment d’impuissance ressenti par les francophones, et
  • la crainte que le français ne soit englouti dans l’univers essentiellement anglophone de l’Amérique du Nord.

La Loi a permis des avancées importantes, notamment au chapitre du soutien au développement des communautés de langue officielle et de la promotion de la dualité linguistique. Comme le démontre la série d’études que le Commissariat a réalisée sur la vitalité des communautés – dont une sur la communauté francophone ici-même à Sudbury –, les communautés francophones et anglophones minoritaires démontrent une vitalité certaine, malgré certains défis. Cependant, dans bien des cas, le français n’est pas devenu une langue d’expression publique à l’extérieur du Québec – dans les échanges commerciaux ou simplement les transactions quotidiennes entre personnes de langue maternelle différente, par exemple.

À certains endroits, elle occupe un espace public plus grand. Toutefois, comme en témoignent les débats autour de la langue de l’affichage dans certaines municipalités de l’Ontario, cette question continue de susciter des débats.

Si les changements qu’ont subis le visage des communautés francophones minoritaires peuvent contribuer à la création, voire à l'expansion de l’espace francophone, un paradoxe demeure. Une faible présence du français dans l’espace public – l’affichage, les commerces, les services – et le manque de visibilité des communautés de langue officielle rendent plus difficiles l’intégration et la participation des immigrants ainsi que des francophiles à l’espace francophone.

Lorsqu’un immigrant d’origine chinoise arrive à Vancouver ou à Toronto, il peut facilement identifier le quartier chinois. Il remarquera l’affichage, les commerces et la disponibilité des services. Cependant, à moins d’être informé de l’histoire et de la présence d’une communauté et d’institutions francophones, il pourra difficilement remarquer la présence d’une communauté francophone dans ces villes. Il ne saura pas qu’il existe des écoles de langue française et de langue anglaise.

Je pense que dans l’aménagement des langues, du territoire et de l’espace au Canada, les communautés doivent poursuivre leur développement de façon à renforcer leur vitalité, à valoriser l’usage de la langue française dans l’espace public – pas seulement à l’école ou dans le cadre d’activités culturelles – et à augmenter leur visibilité.

Des endroits tels les quartiers de Vanier ou d’Orléans à Ottawa, de Bonnie Doon à Edmonton et de St-Boniface à Winnipeg devraient pouvoir s’afficher davantage comme étant des quartiers francophones, comme étant des lieux où la langue et la culture française s’entendent, se partagent et se vivent.

Évidemment, la présence d’une langue dans l’espace public ne dépend pas seulement de l’initiative d’une communauté. Les gouvernements – qu’ils soient fédéraux, provinciaux, territoriaux ou municipaux – ont un rôle important à jouer en ce sens. Ils peuvent poser des gestes et prendre des décisions qui valorisent l’apport des communautés de langue officielle. Ils peuvent encourager l’usage de la langue minoritaire dans l’espace public. Ils peuvent prendre des mesures qui favoriseront la reconnaissance de la dualité linguistique comme valeur dans la société canadienne.

L’exemple du Québec est éloquent. Alors que de plus en plus de Québécois francophones parlent aussi l’anglais, l’anglais est moins visible dans la société québécoise qu’il y a 40 ans. Cela est dû à un effort délibéré de l’état québécois, dont le succès a fait mentir ceux qui prétendent que les gouvernements sont impuissants devant les grands flots linguistiques qui affectent les sociétés. Aujourd’hui, le débat se situe davantage entre le respect des droits des communautés anglophones qui se sont adaptées à un environnement où le français est la langue principale de communication, et la langue d’intégration des nouveaux arrivants d’origines diverses.

Les chercheurs et les universitaires, comme vous, peuvent également jouer un rôle. L’organisation d’un colloque multidisciplinaire et d’envergure internationale comme celui-ci contribue à l’avancement des connaissances. Ce rassemblement d’un si grand nombre de chercheurs et d’universitaires aux points de vue divers qui se penchent sur la langue et le territoire, est, à mon avis, un coup de force. C’est une occasion pour vous de partager vos travaux respectifs qui portent sur les langues– d’ici et d’ailleurs.

J’aimerais particulièrement souligner la contribution des chercheurs qui choisissent de travailler dans la langue de la minorité. Les recherches que vous faites, que ce soit en histoire, en linguistique, en sociologie, en politique ou en sciences, contribuent à créer des espaces linguistiques.

En raison de votre engagement à l’avancement et au partage du savoir, vos recherches peuvent aussi aider les gouvernements à prendre des décisions plus éclairées qui favoriseront les aménagements linguistiques adaptés aux besoins des communautés de langue officielle.

J’espère que vos discussions et réflexions seront des plus enrichissantes et intéressantes.

Bon colloque.

Notes de bas de page

Note de bas de page 1

Martin Howard, “Language in Canada: A Brief Overview”, in Language Issues in Canada: Multidisciplinary Perspectives, 2007, Cambridge Scholars Publishing, Newcastle, p. 1.

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Date de modification :
2020-09-18