Réponse à Randal Denley : Dissiper certains mythes sur le bilinguisme dans la fonction publique

Réponse à Randall Denley

J’ai lu la chronique de Randall Denley sur le bilinguisme dans la fonction publique fédérale et je n’ai pu m’empêcher de réagir à l’image sombre et inexacte qu’il en donne.

Tout d’abord, le bilinguisme n’est pas et ne sera jamais « un critère essentiel d’embauche et d’avancement ». Ce n’est pas du tout un critère d’embauche, même si, grâce à la popularité des programmes d’immersion en français et au fait que de nombreux jeunes reconnaissent l’importance du bilinguisme, environ 40 % des nouveaux venus dans la fonction publique sont déjà bilingues.

Le bilinguisme n’est même pas un critère d’avancement. Il n’est nécessaire que pour les postes identifiés bilingues. Et il en est ainsi parce que les tâches associées à ces postes l’exigent. Le bilinguisme n’est requis que pour une minorité d’emplois dans la fonction publique fédérale. Il s’agit notamment d’une partie des postes dont les titulaires sont appelés à offrir des services à la population, et de postes situés à Ottawa, au Nouveau-Brunswick, à Montréal et dans certaines régions de l’Ontario dont les titulaires supervisent des fonctionnaires qui ont le droit de travailler dans la langue officielle de leur choix.

Jusqu’en 1969, les exigences linguistiques s’appliquaient uniquement aux Canadiens d’expression française, qui devaient travailler en anglais. Depuis ce temps, chaque premier ministre s’est efforcé de faire en sorte que le bilinguisme aille dans les deux sens.

C’est le premier ministre Lester B. Person qui, le premier, a annoncé les politiques linguistiques du gouvernement fédéral en 1966, il y a de cela 50 ans. Il souhaitait instaurer un climat qui permettrait aux Canadiens francophones et anglophones de travailler ensemble, dans leur propre langue et selon leurs propres valeurs culturelles, tout en comprenant et en appréciant pleinement la langue et les valeurs culturelles de l’autre. Ce sont ces principes qui ont inspiré la Loi sur les langues officielles, entrée en vigueur trois années plus tard.

Au moins M. Denley n’a pas exploité la vieille rengaine selon laquelle « il n’est pas possible pour les anglophones d’être embauchés dans la fonction publique ». Les données les plus récentes indiquent que 74 % des recrues étaient anglophones et que, parmi celles-ci, les deux tiers avaient été embauchées dans des postes pour lesquels le bilinguisme ne constitue pas une exigence. Bon nombre de postes sont de niveau d’entrée, ce qui laisse aux nouveaux fonctionnaires quelques années pour parfaire leurs compétences linguistiques avant de poser leur candidature à des postes de gestionnaires.

Pour la première fois en une décennie, le gouvernement fédéral a une représentation importante du Québec, et plusieurs ministres francophones ont demandé à ce que leurs breffages, qu’ils soient faits à l’oral ou à l’écrit, le soient en français. C’est tout simplement logique. Imaginez un instant le tollé de protestations qui s’élèverait si un ministre anglophone ne pouvait recevoir de renseignements en anglais sur une question complexe. Comment cela pourrait-il être à moins que le bilinguisme ne soit défini comme une compétence professionnelle? Comment un ministre pourrait-il recevoir des conseils raisonnables en matière de communication pour déterminer s’il doit ou non accepter une invitation à participer à une émission de Tout le monde en parle si aucun de ses fonctionnaires ne comprend cette émission? Comment les fonctionnaires peuvent-ils conseiller un ministre sur les conséquences d’une décision potentielle pour le Québec sur le plan des politiques s’ils ne comprennent pas les médias québécois? Comment les fonctionnaires peuvent-ils participer à des discussions fédérales-provinciales et à l’établissement de relations avec leurs homologues québécois s’ils ne parlent pas français?

Il ne s’agit pas ici de règles ou de ce que M. Denley qualifie d’« exigences linguistiques onéreuses ». Il s’agit de posséder les compétences nécessaires pour accomplir un travail qui exige une bonne compréhension du pays dans son ensemble.

M. Denley laisse entendre que la présence d’un seul employé francophone sur un total de 50 dans un milieu de travail transforme celui-ci. Dans les faits, c’est l’inverse. Trop souvent, la présence d’une seule personne anglophone à une réunion – même si cette personne comprend le français – transforme la réunion en une activité menée en anglais, les francophones sentant tour à tour la nécessité de s’exprimer en l’anglais.

Le Canada est un pays constitué de deux majorités unilingues : environ 60 % des francophones ne parlent pas anglais et environ 90 % des anglophones ne parlent pas français. Depuis cinq décennies, le gouvernement a eu pour politique de faire en sorte que les Canadiens n’aient pas à apprendre une deuxième langue officielle afin de pouvoir obtenir des services du gouvernement fédéral. Or, pour ce faire, il faut une masse critique de fonctionnaires fédéraux qui soient en mesure d’offrir des services et des conseils aux ministres dans les deux langues officielles.

Si les fonctionnaires anglophones n’avaient plus le droit de s’exprimer en anglais lors des réunions, ni de rédiger leurs notes de breffage ou de recevoir leur évaluation du rendement en anglais, M. Denley aurait raison d’être furieux. Il est tout aussi injuste de refuser ce même droit aux fonctionnaires francophones.

À l’instar de nombreux détracteurs des politiques linguistiques du Canada, M. Denley laisse entendre qu’elles ne sont pas équitables pour les immigrants. De fait, bon nombre d’immigrants sont attirés par le Canada en raison plutôt qu’en dépit de ses politiques linguistiques. Et des études montrent qu’il est plus facile d’apprendre une troisième langue qu’une deuxième.

Toutefois, il faut avouer que notre façon d’appliquer la Loi sur les langues officielles ne se traduit pas forcément par de nouvelles générations de fonctionnaires bilingues. Les institutions fédérales offrent souvent trop peu de formation linguistique, et ce, trop tard dans la carrière des fonctionnaires. Dans certains ministères, on envoie des membres suivre des mois de formation linguistique intensive juste avant leur mutation dans un poste bilingue, plutôt que de les amener à parfaire leurs compétences linguistiques sur plusieurs années. On doit davantage donner aux fonctionnaires l’occasion de perfectionner leurs compétences linguistiques à l’université. Et la formation linguistique doit être intégrée au plan de carrière des fonctionnaires plutôt que d’être dispensée à la hâte.

Depuis que je suis commissaire aux langues officielles, je suis agréablement surpris du nombre de fonctionnaires, tant anglophones que francophones, qui sont fiers de maîtriser l’autre langue officielle, des fonctionnaires pour qui la compétence linguistique constitue un élément du bagage professionnel qui les aide à comprendre ce qu’est notre pays et qui sont bien déterminés à offrir des services dans les deux langues. Autant de raisons qui expliquent leur fierté d’être des fonctionnaires fédéraux. Ils perçoivent la dualité linguistique comme une valeur et non comme un fardeau. Elle est à leurs yeux une partie intégrante de la fonction publique fédérale et à la base même de leur façon de comprendre et de servir le pays.

Graham Fraser est le commissaire aux langues officielles du Canada

Date de modification :
2020-09-18