Lettre à l’éditeur – Une société francophone majoritaire

J’ai lu avec intérêt l’éditorial d’Antoine Robitaille, qui a caractérisé mon rapport annuel portant sur l’immigration comme un exemple de « symétrie aveuglante ». Je crois qu’il a mal lu mes recommandations et qu’il a déformé mes intentions. Loin d’appliquer un principe de symétrie, mes recommandations tiennent compte de la réalité distincte du Québec; des neuf recommandations visant Citoyenneté et Immigration Canada (CIC), seules les deux dernières traitent de l’immigration anglophone au Québec.

Reconnaissons que le système d’immigration au Canada est fondamentalement asymétrique. Grâce à l’entente Canada-Québec, qui date de l’entente Cullen‑Couture il y a 35 ans, le Québec a une autonomie complète en immigration. C’est le Québec qui établit les cibles, qui recrute, qui choisit, qui accueille et qui accompagne les immigrants. Rien dans mon rapport ne vise à changer ces faits.

Par contre, CIC a quelques responsabilités globales en immigration et, comme toute institution fédérale, une obligation légale de prendre des mesures positives pour l’épanouissement des communautés de langue officielle en situation minoritaire.

Le Ministère a déjà pris l’engagement de faire des recherches sur l’immigration anglophone au Québec, car c’est un phénomène très peu étudié. La façon dont il s’y prend fait cependant en sorte que les institutions de la communauté anglophone peuvent difficilement avoir accès à ce financement. Je recommande donc que la recherche soit mieux ciblée pour tenir compte des besoins des communautés.

La deuxième recommandation indique que CIC devrait tenir compte de ses obligations pour prendre des mesures positives pour les communautés anglophones, en particulier pour faciliter leur intégration en régions, où ils sont moins nombreux.

Certaines réactions au rapport ne tiennent pas compte du fait que j’y traite également d’éléments positifs. Prenons l’exemple de l’initiative du maire de Québec, Régis Labeaume, d’organiser un forum sur l’accueil des immigrants anglophones dans la région du Québec et de souligner l’importance des organisations de la communauté anglophone dans l’accueil et dans l’intégration des immigrants anglophones à la société québécoise. À ce forum organisé par le maire, j’ai entendu des témoignages éloquents sur l’aide que Voice of English-Speaking Québec a fournie aux immigrants anglophones qui avaient besoin d’outils d’adaptation à la société québécoise.

Une question existentielle sous-tend ces réactions à mon rapport. Le Québec est‑il une société francophone majoritaire ou minoritaire? S’il s’agit, comme je le crois, d’une société francophone majoritaire, dont la langue publique est le français, avec une industrie de télévision, de cinéma, de musique, de spectacles et d’édition en français, et d’une société d’accueil pour des immigrants, avec une minorité anglophone, elle devrait considérer cette minorité comme un atout, avec des institutions communautaires qui ont le droit de s’épanouir, et non comme une menace.

Si, comme prétend M. Robitaille, je suis aveuglé, ce n’est pas par une volonté de symétrie, mais plutôt par égard pour la force de la société québécoise, pour sa capacité d’intégration des immigrants et pour son respect du pluralisme et de sa minorité anglophone.

Graham Fraser, Commissaire aux langues officielles

Date de modification :
2020-09-18