Lettre au rédacteur - Ottawa Citizen

4 septembre, 2014

Objet : Article publié le 29 août intitulé « How the feds poisoned the well of official bilingualism » (comment le gouvernement fédéral a contaminé le puits du bilinguisme officiel)

Les commentaires du chroniqueur Kelly Egan sur l’approche du gouvernement fédéral en matière de langues officielles ne doivent pas rester sans réponse.

Kelly Egan affirme que l’offre de services au public dans les deux langues officielles est un bon concept, mais il trouve excessif qu’une personne voie à ce que le gouvernement respecte ses obligations à cet égard et que les citoyens puissent déposer une plainte s’ils estiment que leurs droits sont lésés ou (quelle horreur!) faire appel aux tribunaux lorsqu’une organisation néglige de corriger la situation même après de multiples infractions.

Kelly Egan présente un tableau sombre des frustrations, du ressentiment et du mécontentement de certaines personnes. C’est le genre d’histoires que j’entendais moi aussi lorsque j’étais journaliste. Pourtant, depuis que je suis commissaire aux langues officielles, je suis agréablement surpris du nombre de fonctionnaires, tant anglophones que francophones, qui sont fiers de maîtriser l’autre langue officielle, pour qui la compétence linguistique est un atout professionnel les aidant à comprendre ce qu’est notre pays et qui sont bien déterminés à offrir les services dans les deux langues. Autant de raisons qui expliquent leur fierté d’être des fonctionnaires fédéraux.

Pour moi, la dualité linguistique constitue une valeur importante et non pas un fardeau, et j’ai pu constater que nombreux sont les fonctionnaires qui partagent mon avis. Elle fait partie intégrante de la fonction publique fédérale et permet à tous ses employés de mettre pleinement à contribution leurs compétences. Grâce à la Loi sur les langues officielles et à la Charte canadienne des droits et libertés, cette dualité linguistique est l’expression de certains droits dont jouissent tous les citoyens. Il ne sert toutefois à rien d’avoir des droits si le gouvernement les ignore. Alors oui, les employés du Commissariat examinent parfois les principaux aspects d’un service bilingue, les citoyens peuvent porter plainte auprès de mon cabinet et, dans les rares cas où des organismes gouvernementaux se montrent réfractaires, ils peuvent faire appel aux tribunaux.

Kelly Egan et moi sommes d’accord sur un point : l’application de la Loi sur les langues officielles n’est pas toujours adéquate. Les nouvelles recrues de la fonction publique ne sont pas toutes bilingues, et la formation linguistique au sein des institutions fédérales est souvent insuffisante et offerte trop tard dans la carrière des fonctionnaires. Dans certains ministères, on inscrit des membres à des cours de langue intensifs pendant les mois précédant leur affectation à un poste bilingue au lieu de leur donner le temps de parfaire leurs compétences linguistiques sur plusieurs années dans l’exercice de leurs fonctions. On doit davantage donner aux fonctionnaires l’occasion de perfectionner leurs compétences linguistiques à l’université, et leur formation linguistique doit être intégrée à leur plan de carrière et non pas dispensée à la hâte pour combler des besoins immédiats.

Malgré ces lacunes, des dizaines de milliers de postes bilingues dans la fonction publique sont occupés par des anglophones. À l’échelle nationale, la proportion d’anglophones et de francophones qui sont recrutés dans des postes bilingues, y compris des postes de direction, reflète sensiblement le poids démographique des deux communautés.

Un mot sur ces 1,1 milliard de dollars sur cinq ans dépensés par le gouvernement fédéral pour le bilinguisme et que Kelly Egan aurait souhaité voir investis dans la réfection des routes : la plus grande part est réservée aux étudiants inscrits à des écoles anglaises au Québec, des écoles françaises à l’extérieur de cette province ou encore des écoles et programmes d’immersion; bref, ce sont là des investissements dans le Canada de demain.

Et affirmer que des soldats meurent parce que l’argent est investi dans les langues officielles plutôt que dans des traitements qui leur sauveraient la vie est – c’est le moins que l’on puisse dire – une exagération.

Quarante-cinq ans après l’adoption de la Loi, la mise en œuvre de politiques sur les langues officielles demeure un enjeu important qui prête à la controverse. Je poursuivrai ce débat national le 7 octobre prochain, moment où je présenterai mon rapport annuel dans lequel il est question, entre autres choses, de formation linguistique.

Graham Fraser est le commissaire aux langues officielles du Canada.

Date de modification :
2018-09-13