Déclaration du commissaire aux langues officielles sur le Congrès mondial acadien 2014

Chaque fois que je visite l’Acadie, je renoue avec la vitalité de la culture acadienne et la richesse de son histoire. Je réfléchis également à tout le chemin parcouru par la communauté acadienne, du Grand Dérangement au rôle central joué par les provinces atlantiques dans le façonnement de la Confédération canadienne en 1867 jusqu’à l’émergence de la culture acadienne sur la scène mondiale. Votre histoire en est une d’exil et de déracinement, mais également de rapatriement et de renouvellement.

Tout au long de ma carrière de journaliste – et de commissaire aux langues officielles – je me suis penché sur les questions liées à la politique, à la culture et à la langue française au Canada. Un des sujets qui me fascinent particulièrement est la question de l’identité, notamment dans les communautés de langue officielle en situation minoritaire.

Il va sans dire que le visage des communautés change. La venue de nouveaux arrivants et l’exode d’une partie de la population sont des enjeux qui touchent l’Acadie, comme elles touchent par exemple le Nord de l’Ontario ou le Manitoba. Gérard Bouchard, dans son livre Genèse des nations et cultures du Nouveau Monde, parle du « mélange paradoxal de ruptures enveloppées dans la continuitéNote de bas de page1 ». En fait, ce qui définit la notion de culture canadienne, c’est qu’il n’y a pas qu’une seule culture, mais une multitude de cultures canadiennes.

Notre société en est une qui s’urbanise, qui s’éloigne des régions, optant plutôt pour les grands centres. Ceci représente certainement un défi sur lequel les communautés francophones et acadiennes se penchent. Mais peut-on imaginer une Acadie uniquement urbaine? Les communautés ne se rassemblent plus uniquement sur un territoire géographique défini; à l’ère électronique, elles se retrouvent dans les médias sociaux, dans des espaces non définis par des frontières tangibles. Par ailleurs, le CMA ne fait pas exception à cette tendance comme on peut le constater avec le Pavillon multimédia, considéré le pivot technologique de cet événement.

Il convient de souligner que le Commissariat jouit également d’une présence importante sur les médias sociaux spécifiquement en lien avec le CMA. Pour nous suivre, il suffit de consulter nos comptes Facebook et Twitter.

Les communautés changent, se déplacent, se renouvellent – elles existent en dehors de leurs territoires historiques. Étant de nature optimiste, je vois cela comme un signe de vitalité. Les communautés qui ne changent pas et ne se renouvellent pas finissent par s’éteindre. Ce n’est certainement pas le cas de la communauté acadienne.

Malgré les influences accrues de l’anglais, les jeunes et les nouveaux arrivants doivent connaître leur patrimoine culturel et identitaire et continuer d’accorder une place d’importance à la langue française. D’ailleurs, cette ouverture envers la majorité est importante, car elle comprend des francophiles, comme moi, qui appuient nos communautés de langue officielle en situation minoritaire ainsi que les arts et la culture de celles-ci.

Les artistes acadiens ont toujours été le moteur de la culture acadienne – qu’ils soient chanteurs, poètes, artistes visuels, cinéastes ou écrivains –, mais c’est en 1979 que la culture et l’histoire du peuple acadien ont véritablement été projetées sur la scène internationale. Cette année-là, Antonine Maillet a remporté le prestigieux prix Goncourt pour son roman Pélagie-la-Charrette, magnifique saga de voyage qui incarne à merveille le paradoxe acadien. On y trouve le drame et la tragédie qui ont marqué le peuple acadien, mais également la grande résilience et la beauté qui le caractérisent. Par ses œuvres, Antonine Maillet a contribué à faire reconnaître la culture acadienne de par le monde et lancé un appel – nous sommes toujours là, nous n’irons nulle part ailleurs, où que nous soyons.

Le peuple acadien ne se définit pas en fonction de son territoire. Et l’identité acadienne est suffisamment forte pour continuer de s’affirmer malgré la diversité territoriale qui existe en son sein. Les Acadiens du Maine, du Québec et de l’Atlantique, les Cadiens de la Louisiane et toutes les autres communautés de la diaspora acadienne ont des mœurs et des coutumes qui leur sont propres.

Les nouveaux arrivants, quant à eux, s’ajoutent aujourd’hui à cette diaspora avec leurs propres mœurs et coutumes. Bien qu’ils soient toujours Maghrébins, Camerounais, Belges ou Malgaches, ils sont aussi Acadiens. Ces communautés regroupent aujourd’hui des visages, dialectes, cultures et traditions très variés. Mais une chose les rattache : la langue. En Acadie, c’est le partage du français qui permet aux Acadiens de souche et aux nouveaux arrivants de se rassembler autour d’un point commun au sein de la société.

La communauté acadienne est à la fois une communauté locale et une communauté d’ailleurs. Ce paradoxe fait partie de sa réalité et de son identité – profondément enracinée dans un territoire fixe – son histoire à jamais marquée par la dispersion et l’éparpillement.

Incarner ce paradoxe identitaire est tout un défi.

Comment peut-on être, en même temps, accueillant et solidaire? Comment peut‑on partager une culture qui a été façonnée par des luttes historiques et marquée souvent par le rejet ou la discrimination par la majorité?

Plusieurs facteurs entrent en jeu lorsqu’il s’agit de tenter de résoudre cette contradiction apparente entre l’identité minoritaire et le défi d’être une société d’accueil. Il faut s’assurer que l’histoire est bien enseignée, que les organismes communautaires sont présents et suffisamment financés; il faut également entretenir un puissant sentiment d’appartenance collectif, parce que c’est seulement dans ce contexte où une société peut réussir à accueillir et intégrer ses nouveaux arrivants.

Au fil des ans, des décennies, et pour l’Acadie, des siècles, ce discours a évolué considérablement. À tel point qu’à mon avis, les communautés de langue officielle ont une compréhension beaucoup plus approfondie du concept d’identité que la société canadienne en général en raison des nombreux défis qu’elles ont dû affronter et surmonter pour assurer leur vitalité. Vivre en français, même dans la seule province bilingue du Canada, est un choix fait consciemment, tous les jours.

Lorsqu’on regarde le trajet parcouru par la société acadienne en termes d’éducation, d’emploi, d’entrepreneuriat et de revenus, il est évident que la société a fait énormément de progrès – et l’identité acadienne demeure très forte.

Malgré les changements de gouvernements, la politique linguistique du Nouveau-Brunswick a réussi à devenir non pas la politique du gouvernement qui l’a introduite il y a 45 ans, mais bien la politique qui a été entérinée, voire même renforcée par tous les gouvernements qui ont suivi. Par ailleurs, les gouvernements de la Nouvelle-Écosse et de l’Île-du-Prince-Édouard ont aussi adopté des lois sur les services en français qui reconnaissent l’importance de leurs communautés acadiennes et francophones respectives. Depuis l’adoption de ces politiques linguistiques, les progrès réalisés par la société acadienne sont remarquables.

Des données récentes démontrent que l’immigration au cours des dernières décennies accentue le déséquilibre linguistique en faveur de la majorité anglophone. Mme d’Entremont, mon homologue du Nouveau-Brunswick, souligne que les gouvernements provinciaux et fédéral ont l’obligation de voir à ce que leurs politiques, programmes et pratiques en matière d’immigration ne désavantagent pas une communauté par rapport à l’autre. D’ailleurs, le commissaire aux services en français de l’Ontario, François Boileau, la commissaire d’Entremont et moi-même avons récemment affirmé notre désir de travailler à ce dossier que l’on considère comme prioritaire pour l’ensemble des communautés francophones et acadiennes.

Les célébrations et les anniversaires, tels que le Congrès mondial acadien, contribuent grandement à renforcer notre identité collective en tant que Canadiens. Chacun de ces anniversaires est une occasion d’expliquer nos histoires nationales à tous les Canadiens, qu’ils aient fréquenté l’école au Canada ou non. En 2017, nous célébrerons le 150e anniversaire de la Confédération. Il s’agira d’une occasion idéale de réfléchir à ce qui a été accompli jusqu’à présent et de participer activement au dialogue sur l’avenir de l’Acadie et de la francophonie canadienne.

La dualité linguistique est une grande part de l’histoire du Canada et de son identité, et elle doit faire partie intégrante de toutes les célébrations nationales. Il est très intéressant de rappeler que les Pères de la Confédération et ceux qui les ont inspirés considéraient la question de la langue et l’ouverture à l’autre communauté linguistique comme l’un des principes fondamentaux de respect qui caractérisent l’identité canadienne.

Cette réalisation est tissée à même notre histoire depuis ce temps et devrait se retrouver dans tous les aspects des célébrations historiques du Canada.

Bien que la communauté acadienne soit peu évoquée dans les débats de la Confédération, la dualité linguistique du Nouveau-Brunswick s’est vue enchâssée non seulement dans la Loi sur les langues officielles, mais également dans la Loi constitutionnelle de 1982. Plus précisément, le paragraphe 16.1(1) de la Charte, qui est une confirmation de l’asymétrie du fédéralisme canadien, indique que « la communauté linguistique française et la communauté linguistique anglaise du Nouveau-Brunswick ont un statut et des droits et privilèges égaux, notamment le droit à des institutions d’enseignement distinctes et aux institutions culturelles distinctes nécessaires à leur protection et à leur promotion ».

On ne retrouve pas d’énoncé aussi clair et sans équivoque concernant les communautés francophones et anglophones du Québec, de l’Ontario, du Manitoba – ou de partout ailleurs au Canada.

L’Acadie – un peuple authentique

Plusieurs artistes acadiens se démarquent partout dans le monde – je pense à Lisa Leblanc, Les Hay Babies, Radio Radio, entre autres. Il est formidable de voir que ces artistes acadiens se retrouvent dans des festivals internationaux prestigieux.

Lorsqu’on réfléchit à la notoriété de ces artistes en parallèle au succès remporté par l’œuvre d’Antonine Maillet, on voit que ce n’est pas par accident. Un des paradoxes de la culture de plus en plus mondialisée est qu’on est toujours à la recherche d’une nouvelle authenticité. Il y a donc une tendance d’aller vers ce qui est accessible mondialement – mais l’international est toujours à la recherche du local, du régional, du différent, de l’original, de l’authentique. Et cela va de pair avec l’idée qu’en renforçant une culture originale et locale, on ne s’éloigne pas de la mondialisation, au contraire – on s’y implique. Ce n’est pas en cherchant à imiter les vedettes internationales actuelles qu’on va se faire une place sur la scène mondiale – c’est plutôt en recherchant l’originalité, l’innovation et l’authenticité. Même si le recours à un français « international » est nécessaire pour communiquer dans l’ensemble de la francophonie, est-ce qu’on peut traiter un français régional et populaire comme le français de l’Académie française? Il est évident que non. Mais si on demandait aux jeunes Acadiens de parler le français de l’Académie française, ce serait tout à fait sans authenticité – ils parlent de leurs expériences et de leur vécu dans leur langue. De toute évidence, cela ne les exclut pas de la culture de la mondialisation – au contraire.

Les appartenances simultanées à de multiples groupes sociaux, voire à plusieurs cultures, sont l’une des clés qui aident à saisir le concept d’identité dans le contexte d’une société moderne. Selon cette pensée, il n’est pas contradictoire alors de dire que les langues officielles et la diversité culturelle peuvent coexister et même s’appuyer.

C’est ce que l’on voit en Acadie, et c’est ce que le peuple acadien – qu’il soit de cette région ou d’ailleurs – transporte avec lui, où qu’il aille.

Bon congrès à tous et à toutes.

Footnotes

Footnote 1

Gérard Bouchard, Genèse des nations et cultures du Nouveau Monde, Montréal, Les Éditions du Boréal, 2001, p. 314.

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Date de modification :
2018-09-13