Dualité lisible

Par MJ Deschamps

Par rapport aux marchés littéraires de la France, des États-Unis ou de la Grande-Bretagne, celui du Canada fait figure de poids plume. En plus de devoir composer avec une population de taille modeste, dispersée sur un grand territoire et scindée en deux groupes linguistiques, les éditeurs et les écrivains rivalisent avec les grandes maisons d’édition internationales pour se tailler une place dans une industrie qui subit, partout sur la planète, les contrecoups des changements technologiques.

Néanmoins, parmi les industries culturelles du Canada, le marché du livre fait partie des plus prospères, et la renommée de nos littératures francophone et anglophone s’étend bien au-delà de nos frontières. Grâce aux succès internationaux d’auteurs comme Gabrielle Roy, Michel Tremblay, Margaret Atwood ou Ann-Marie MacDonald, le lectorat de l’extérieur du pays connaît un peu mieux la situation linguistique du Canada d’hier et d’aujourd’hui. Les auteurs ont même réalisé que de camper leurs histoires dans le riche paysage culturel du Canada donnait un attrait particulier à leur œuvre.

« À mesure que la littérature canadienne gagne en reconnaissance en Amérique du Nord et dans le monde, la peur de raconter des histoires qui se déroulent dans un contexte canadien s’estompe », explique Anita Purcell, directrice exécutive de la Canadian Authors Association (en anglais seulement). Elle indique que, dans les dernières décennies, la littérature canadienne a fait un bon bout de chemin et est désormais plus accessible. « Si les enjeux entourant le français et l’anglais s’inscrivaient auparavant au cœur même de certaines œuvres, aujourd’hui, ils se trouvent plus souvent en arrière-plan. Les romans des années 1970 et même d’avant avaient une nette couleur canadienne, puisqu’ils portaient souvent sur la quête d’une identité. Mais avec le temps, la littérature canadienne s’est mise à aborder des thèmes plus universels, renforçant ainsi son attrait », poursuit madame Purcell.


Greg Hollingshead. Photo : Kim Griffiths

De son côté, Greg Hollingshead (en anglais seulement), auteur originaire de Toronto et président de la Writers’ Union of Canada (en anglais seulement), constate que, dans le contexte d’une industrie du livre en pleine mutation, certains auteurs subissent des pressions pour s’éloigner des sujets liés à la dualité linguistique et culturelle, des thèmes qui ont contribué à la création d’une littérature typiquement canadienne. « À cause des changements dans le secteur de l’édition, il devient de plus en plus difficile de faire accepter des manuscrits et de plus en plus nécessaire, pour les auteurs canadiens, de penser aux probabilités que leurs livres soient vendus à un éditeur de l’extérieur du pays », admet Hollingshead.

Tout de même, l’écrivain est convaincu que la dualité linguistique marque profondément l’industrie canadienne du livre. « Quand j’écris, j’ai en tête des personnages franco-canadiens qui évoluent dans un contexte anglophone, raconte Hollingshead. Tout le monde sait que nous habitons dans un pays bilingue, et qu’il y a des différences entre les francophones et les anglophones. En fait, cette réalité a un réel pouvoir tragicomique! »

En dépit des nouvelles réalités de l’industrie du livre, Carolyn Wood, directrice exécutive de l’Association of Canadian Publishers (en anglais seulement), soutient que les auteurs canadiens doivent continuer à écrire sur ce qu’ils connaissent : « Je crois que beaucoup d’auteurs qui écrivent avec l’ambition de faire un succès populaire planétaire finissent par échouer. Les auteurs doivent écrire pour un public qu’ils comprennent. »

Sur la scène canadienne, pour favoriser la circulation des œuvres littéraires d’une communauté linguistique à l’autre, le gouvernement a créé le Programme national de traduction pour l’édition du livre. Administré par le Conseil des arts du Canada et doté d’un budget de 5 millions de dollars sur quatre ans, ce programme aide financièrement les éditeurs à traduire des livres d’auteurs canadiens en français ou en anglais. « Plus d’argent pour mieux payer les traducteurs et pour promouvoir les livres sur le marché, c’est une nécessité, ne serait-ce que pour permettre aux citoyens unilingues de mieux se comprendre », explique Marc Côté, éditeur de la maison torontoise Cormorant Books (en anglais seulement).

Le Conseil des arts du Canada organise depuis 2011 la Foire pour la vente des droits de traduction, un événement où se rencontrent éditeurs et agents littéraires francophones et anglophones. C’est l’occasion de créer des liens entre professionnels des deux groupes linguistiques et de favoriser la vente de droits de traduction à des intérêts canadiens pour s’assurer qu’une fois traduites, les œuvres conservent leur saveur canadienne.

Couvertures de livres apparaissant dans l'image ci-dessus :

  • DICKNER, Nicolas. Tarmac, Alto, 2009.
  • GILBERT-DUMAS, Mylène. Yukonnaise, VLB, 2012.
  • GRANT, Jessica. Come, Thou Tortoise, Random House, 2009.
  • LAFERRIÈRE, Dany. Je suis un écrivain japonais, Boréal, 2008.
  • LYON, Annabel. Oxygen, McClelland and Stewart, 2000.
  • ONDAATJE, Michael. Anil's Ghost, McClelland and Stewart, 2000.
  • VIGNEAULT, Guillaume. Chercher le vent, Boréal Compact, 2001.
  • WHITTALL, Zoe. Holding Still For as Long as Possible, House of Anansi, 2009.

Date de publication : Le jeudi 28 juin 2012

Date de modification :
2018-09-13