Des langues sur le point de disparaître

Une langue meurt toutes les deux semaines. C’est environ 25 langues par année. À ce rythme, la moitié des langues du monde risquent de disparaître d’ici la fin du 21e siècle. Au-delà des mots fait le portrait de la situation.

Graphique circulaire représentant les pourcentages des langues parlées dans le monde. La description suit.
Description – Pourcentages des langues parlées dans le monde
Population Pourcentages des langues parlées
100,000,000 à 999,999,999 0,10%
10,000,000 à 99,999,999 1,10%
1,000,000 à 9,999,999 4,30%
100,000 à 999,999 13,11%
10,000 à 99,999 25,33%
0 à 9,999 56,06%

Graphique circulaire représentant les pourcentages des locuteurs dans le monde. La description suit.
Description – Pourcentages des locuteurs dans le monde
Population Pourcentages des locuteurs
100,000,000 à 999,999,999 40,54%
10,000,000 à 99,999,999 38,19%
1,000,000 à 9,999,999 15,43%
100,000 à 999,999 4,72%
10,000 à 99,999 0,98%
0 à 9,999 0,13%

Source : Données tirées du tableau « Table 2. Distribution of languages by number of first-language speakers (en anglais seulement) », Ethnologue.

Ces graphiques montrent que les langues qui ont plus de 100 millions de locuteurs représentent 0,1 % des langues du monde, mais sont parlées par 38,7 % de la population mondiale. À l’autre bout du spectre, les langues qui comptent moins de 10 000 locuteurs représentent 55 % des langues du monde, mais ne sont parlées que par 0,1 % de la population mondiale.

À l’heure actuelle, la population de la planète parle environ 7 000 langues, mais la diversité linguistique est menacée dans le monde entier. En fait, la majorité des langues comptent assez peu de locuteurs : 94 % en ont moins d’un million et 55 % moins de 10 000. Au total, 94 % de la population parle 6 % des langues du monde. Et la tendance s’aggrave : les langues dominantes attirent de plus en plus de locuteurs, tandis que les langues minoritaires en perdent de plus en plus.

De tout temps des langues ont disparu, mais pas au rythme actuel. L’évolution des moyens de communication, les migrations et la croissance de la population ont mis fin à l’isolement et au mode de vie traditionnel de certains peuples et précipité leur assimilation à d’autres groupes linguistiques à un rythme sans précédent.

Il est certain que moins une langue compte de locuteurs, plus elle se trouve dans une situation précaire, mais plusieurs autres facteurs entrent en jeu. Le prestige et le statut politique d’une langue, sa transmission aux nouvelles générations, son enseignement à l’école, son utilisation dans des domaines variés et sa capacité d’intégrer de nouveaux mots pour décrire des réalités nouvelles jouent également un rôle déterminant. Les langues menacées de disparition s’avèrent souvent celles de communautés autochtones de traditions orales, qui ne sont pas écrites et sur lesquelles les scientifiques ont très peu de données.

Bien entendu, la mort d’une langue représente une perte pour la communauté concernée, qui se trouve privée d’une partie de son identité et de sa culture. Mais c’est aussi une perte pour l’humanité. Chaque fois qu’une langue meurt, c’est un pan du patrimoine culturel mondial qu’on perd avec elle. « Nous perdons des connaissances concernant les plantes médicinales, les écosystèmes marins, les plantes cultivées, comme le riz, dont il existe plus de 120 000 variétés, qui ne sont connues en grande partie que des peuples autochtones. On est en train de perdre ce patrimoine intellectuel, sans parler des renseignements historiques, de la mythologie, des mythes de la création. Ce sont des choses étonnantes qui n’ont jamais été mises par écrit et qui n’existent nulle part dans les livresNote de bas de page 1 », affirme le linguiste David Harrison.

Merveilles en danger ou disparues

On n’a qu’à jeter un coup d’œil sur quelques langues récemment disparues ou en péril pour constater la fascinante diversité qui est sur le point de disparaître.

Quand foisonnent les consonnes

Langue disparue après la mort de son dernier locuteur en 1992, l’oubykh comptait pas moins de 83 consonnes, ce qui fait d’elle l’une des langues connues au système phonétique le plus complexe. Pour transcrire la gamme de phonèmes de cette langue caucasienne, on a dû mettre à profit les alphabets latin et grec… et inventer d’autres signes!

Parmi les autres singularités de l’oubykh, notons que l’accord du verbe se fait non seulement avec le sujet, mais également avec les compléments d’objet direct et indirect. Vous y penserez à deux fois avant de vous plaindre de l’accord du participe passé!

Une découverte surprise

Découverte par hasard en 2008 par des linguistes lors d’une expédition du projet « Enduring Voices (en anglais seulement) » du National Geographic, la langue koro compte environ 800 locuteurs, qui habitent dans une région reculée du Nord-Est de l’Inde.

Membre de la famille des langues tibéto-birmanes, le koro ne semble pas avoir de parentes proches. Les linguistes, étonnés de leur découverte, se demandent surtout comment le koro a pu survivre aux côtés de l’aka, une langue complètement différente et largement majoritaire dans la région.

L’attitude carpe diem

  • Site Web de Dan Everett (en anglais seulement), un linguiste qui a vécu avec les Pirahãs pendant de nombreuses années

Il lui manque tellement de propriétés réputées communes à toutes les langues du monde que la langue des Pirahãs pousse les linguistes à remettre en question certaines de leur théorie. En effet, la langue de cette tribu de quelque 350 chasseurs-cueilleurs d’Amazonie n’aurait pas de termes spécifiques pour désigner les couleurs, pas de mots pour les nombres, pas de proposition subordonnée, pas de temps du passé et possède le système phonétique le plus simple de toutes les langues du monde. On croit que la culture de cette tribu, solidement ancrée dans le présent et l’expérience immédiate de l’individu, ne serait pas étrangère aux caractéristiques étonnantes de leur langue. Même si les Pirahãs ne sont que quelques centaines, leur langue ne serait pas en danger immédiat puisque la majorité d’entre eux sont monolingues.

Un vestige linguistique


Photo : Dan Kitwood
Una, aînée bochimane de la communauté Khomani San.

Le peuple des Sans, que l’on appelle aussi parfois Bochimans, descendrait des premiers habitants de l’Afrique australe, des chasseurs-cueilleurs nomades du néolithique qui pourraient aussi être les ancêtres de l’ensemble de la population humaine, selon des études en génétique.

Aujourd’hui, les Sans habitent dans la région du désert du Kalahari et ils parlent une variété de langues de la famille khoïsane. Cette famille a comme principale particularité d’intégrer des claquements sonores de la langue appelés « clics » en tant que phonèmes. Selon une théorie, ces clics constitueraient un vestige d’une langue mère à l’origine de toutes les langues du monde.

Dépossédés de leurs terres ancestrales à la suite de la colonisation des populations bantoues et européennes, les Sans ont vu leur population chuter et leur situation sociale se dégrader. Ils se battent de nos jours pour défendre leur droit et pour préserver ce qui reste de leurs langues, de leur culture et de leurs traditions millénaires.

Mamihlapinatapai

On parle de l’idiome des Yaghans, aussi appelés Yamanas, comme de la langue la plus australe du monde, étant donné que ce peuple vit depuis quelques millénaires sur les îles de la Terre de feu, située sur la pointe de l'Amérique du Sud. Leur langue, qui ne compterait plus qu’une seule locutrice, aurait un vocabulaire remarquablement riche, et sa grammaire unique permettrait une abondance de créations lexicales.

Elle a aussi le drôle d’honneur d’avoir remporté la palme du mot le plus succinct et le plus difficile à traduire selon le livre des records Guinness avec Mamihlapinatapai qui signifieraitt « un regard que s’échangent deux personnes, chacune souhaitant que l’autre offre quelque chose que toutes deux désirent, mais qu’aucune n’est prête à suggérer ou à offrir elle-même. »

Pendant ce temps, dans les Galápagos canadiennes

Situé en Colombie-Britannique, Haida Gwaii, un archipel au large de la côte Nord de la Colombie-Britannique, est l’un des territoires les plus isolés du Canada, au point qu’on surnomme parfois ces îles les « Galápagos du Nord ». Mais ce territoire est surtout la patrie des Haïdas depuis des millénaires. Au fil de l’histoire, s’est développée sur l’archipel une communauté à l’organisation sociale complexe en relation étroite avec l’océan.

Aujourd’hui, le monde entier reconnaît le savoir-faire haïda dans les domaines de la construction d’habitation et de canot, et leur art fait même partie de l’image du Canada dans le monde. N’étant apparentée à aucune autre langue, la langue des Haïdas est unique, mais elle se trouve en situation extrêmement précaire aujourd’hui puisque seuls quelques aînés la parlent encore couramment. Cependant, les communautés s’organisent pour essayer de sauver leur langue. Elles ont entrepris depuis plusieurs années de documenter le savoir ancestral en enregistrant et en transcrivant les récits, les légendes et les chants haïdas que connaissent encore les aînés. Des programmes existent également pour élaborer du matériel pédagogique et transmettre la langue à la nouvelle génération.

 

 

La réanimation linguistique : une opération complexe

Ce n’est vraiment que depuis les années 1990, qu’on a commencé à s’inquiéter de la menace qui plane sur la diversité linguistique. Depuis, linguistes, gouvernements et communautés s’affairent à trouver des solutions pour renverser la vapeur. Il faut étudier et documenter les langues en danger et trouver des façons de favoriser leur utilisation et leur transmission au sein de la famille et de la collectivité. Si la tâche est immense, des exemples comme l’hébreu prouvent qu’il est même possible de ressusciter une langue morte depuis des siècles.

Autres ressources sur les langues en danger

  • L’atlas des langues en danger de l’UNESCO
  • Ethnologue (en anglais seulement) – encyclopédie recensant les langues vivantes de la planète
  • Sorosoro – un programme visant « à recueillir et préserver sous forme audiovisuelle une documentation sur les langues et cultures menacées de disparition dans le monde »
  • Enduring Voices (en anglais seulement) – un projet du National Geographic dont l’objet consiste à documenter les langues en danger
  • FirstVoices – une plateforme Web permettant aux peuples autochtones du Canada d’archiver des renseignements sur leurs langues

Date de publication : Le mercredi 18 avril 2012

Date de modification :
2018-09-13