À la mode, le bilinguisme

Par Paul Davis

« Qui parmi vous parle français? » Cette question nous a été posée, d’entrée de jeu, le premier jour de classe. L’accent placé sur le dernier mot témoignait un dédain typiquement parisien, comme si on nous souhaitait la bienvenue tout en nous montrant la porte. Devant la classe, la directrice de l’école, 70 ans bien sonnés, s’est allumé une cigarette et a attendu la réponse.

Parmi la centaine d’élèves qui se trouvaient dans la salle, seule une poignée d’entre eux a osé lever la main. Puis d’autres les ont imités, jusqu’à ce qu’un peu plus des trois quarts aient la main en l’air. Le reste des élèves regardaient nerveusement autour d’eux, craignant d’être rejetés dès le premier jour. La directrice a pris une grande bouffée de cigarette et a souri. Son regard exprimait l’approbation, alors qu’elle jaugeait la nouvelle vague d’apprentis créateurs de mode qui se trouvait devant elle.

Le peu de français que je connaissais, je l’avais appris à Montréal. Avant de déménager à Paris, j’avais vécu dans la métropole québécoise pour m’initier au domaine de la mode et acquérir les rudiments de la langue. Comme j’ai grandi sur la côte ouest du Canada, jamais je n’avais été plongé dans la culture francophone, et malgré huit ans de cours de français, mes compétences dans cette langue étaient plutôt lamentables. Je savais bien conjuguer les verbes et connaissais bien la grammaire, mais entretenir une conversation relevait du domaine de l’impossible.

C’est peu après mon arrivée à Montréal que je me suis rendu compte à quel point c’était vrai. Je pouvais à peine commander un café sans faire sourire la jeune fille qui se trouvait derrière le comptoir. En plus, peu importe où j’allais, il me semblait que les gens arrivaient à passer d’une langue à l’autre sans effort. J’admirais cette capacité que je souhaitais un jour posséder.


Photo par Robert Brinkschulte

J’étais inscrit au programme de design de mode du Collège LaSalle. Depuis, j’ai rarement vu des programmes aussi exigeants et riches en contenu. Il ne me restait donc pas beaucoup de temps pour suivre en plus des cours de français. Je devais me débrouiller pour apprendre cette langue, peu importe comment.

Les panneaux de circulation, la télévision et la radio, tout est devenu une méthode d’apprentissage. Les journaux gratuits distribués dans le métro ont été particulièrement utiles aussi. Je lisais les articles en soulignant chaque mot que je ne comprenais pas. Je m’étais fixé pour objectif d’apprendre cinq nouveaux mots par jour. Je cherchais leur signification, je les inscrivais sur ma main et j’essayais de les utiliser dans une conversation pendant la journée. Peut-être suis-je devenu un peu trop au fait de la vie des célébrités québécoises, mais après avoir passé trois ans à Montréal, je pouvais dire sans me tromper que je parlais français.

Ainsi, en ce premier jour de classe à Paris, j’ai levé la main. Pas très haut, j’avoue, puisque je savais très bien que plusieurs choses allaient me dépasser dans l’année qui suivrait. Peu importe, c’était un moment charnière.

Mais dans les mois qui ont suivi, j’ai tout de même compris que ma langue maternelle jouerait également un rôle crucial.

L’école que je fréquentais était réputée pour les relations qu’elle entretenait dans l’industrie de la mode. Toutes les principales maisons de couture de la France s’adressaient en premier à elle quand elles recrutaient des stagiaires, offraient des emplois à court terme ou cherchaient de l’aide pour les défilés de mode et les salons de présentation. Tout jeune créateur de mode rêve de ce genre de relations qui ouvrent bien des portes.

Mais pour en profiter, il fallait absolument parler anglais. « Est-ce que vous parlez couramment l’anglais? », demandait-on.

Pour communiquer avec les dizaines de milliers d’acheteurs, de journalistes et de professionnels de la mode qui prennent Paris d’assaut chaque saison, une connaissance parfaite de l’anglais était primordiale. Pas question de bafouiller dans le salon de présentation de Louis Vuitton, ou de perdre de précieuses secondes dans les coulisses chez Dior. Même si on travaillait dans un studio, on devait pouvoir parler à d’autres créateurs et communiquer avec des fournisseurs de partout dans le monde.

Je me suis rendu compte que la connaissance des deux langues était absolument essentielle. J’ai vu beaucoup de gens remplis d’espoir, dont plusieurs étaient bourrés de talent, se faire fermer la porte au nez parce qu’ils ne maîtrisaient ni le français ni l’anglais.

En tant que Canadiens, nous sommes très chanceux d’avoir à notre portée les deux principales langues de l’industrie de la mode. J’ai souvent constaté à quel point la connaissance des deux langues avait joué un rôle important dans l’accession de Canadiens à des postes importants dans le domaine. Il suffit de penser à David Dessureault, acheteur principal chez Saks Fith Avenue, ou à Calla Haynes, qui a été designer principale chez Nina Ricci avant de créer sa propre marque. Je soutiens que les Canadiens sont mieux équipés que quiconque pour réussir dans l’univers de la mode.

À mon avis, le talent canadien n’est pas encore pleinement reconnu à l’échelle internationale, mais je suis convaincu que la langue pourrait bien être le tremplin qui le fera accéder à cette renommée.

Date de publication : Le lundi 21 novembre 2011

Date de modification :
2018-09-13