De Bon Cop, Bad Cop à French Immersion – Un entretien avec Kevin Tierney

Par Marie Labreque, Montréal (Québec)


Photo : Alliance Vivafilm

Avec Bon Cop, Bad Cop, Kevin Tierney a produit l’un des rares films canadiens à avoir connu un grand succès dans les deux communautés linguistiques. Un nouveau genre, typiquement canadien, était né : la comédie populaire bilingue. Le dernier-né du producteur anglo-québécois, dont la sortie est prévue pour l’été 2011, exploitera encore une fois les particularités et différences culturelles des francophones et des anglophones.

La genèse de French Immersion remonte en fait à une vingtaine d’années. L’idée avait été lancée par le coscénariste Jefferson Lewis, dont la sœur avait suivi un programme d’immersion en langue française. Le regretté Francis Mankiewicz devait réaliser le film, mais sa maladie avait fait avorter le projet.

Curieux, tout de même, que personne n’ait songé depuis à exploiter ce potentiel fictif, tant ces bains d’apprentissage linguistique sont populaires au Canada, notamment auprès des politiciens. « C’est une véritable industrie au Québec! déclare Kevin Tierney. Il y a des villages et des villes qui comptent là-dessus. Comme Jonquière et Trois-Pistoles, où il y a une école de français depuis 1903. Le gouvernement fédéral nourrit ce système. Mais ce que je trouve très surprenant c’est que ce n’est pas plus connu au Québec. Je pense qu’il n’y a aucun anglophone au Canada qui n’a pas entendu parler de french immersion, d’une façon ou d’une autre. Maintenant, il y a un volet d’immersion française dans de nombreuses écoles dans tout le pays ».

Archétypes culturels

Campé dans un village fictif, le film suit cinq de ces anglophones plongés dans un environnement entièrement francophone, et si strictement encadrés qu’on leur défend de parler leur langue pendant leur séjour. « Je voulais m’amuser avec ce processus d’infantilisation, raconte le coscénariste et réalisateur. Ces adultes retournent à l’école, ils habitent chez des familles locales. Et tout le monde leur parle très lentement, comme s’ils étaient stupides… ».

Avec une distribution bigarrée (Colm Feore, Robert Charlebois, Pascale Bussières, Karine Vanasse…), French Immersion parodie également les deux groupes linguistiques. « L’idée essentielle de Bon Cop, Bad Cop était : de se moquer des différences culturelles, mais on ne veut rien savoir de la politique. Et c’est la même chose dans ce film. Parce que la politique c’est plate [sic], tandis que la culture, c’est riche! », dit en blaguant le sympathique producteur.


Photo : Alliance Vivafilm

Ce qui est très amusant, c’est qu’en voyant Bon Cop…, chaque coin du pays a reconnu… l’autre! « Ici, au Québec, on me disait : franchement, pourquoi as-tu fait un cliché du Québécois, alors que l’anglo est parfait? Et au Canada anglais, tout le monde disait : vraiment, le cliché de l’Anglais protestant, coincé et portant des cols roulés… mais le Québécois, tu l’as eu! Je crois que c’est là la victoire du film. Et espérons que le public pensera la même chose de French Immersion. C’est sûr que tous les personnages sont un genre d’archétype. Mais on peut s’identifier à eux. Les clichés sont familiers, on s’y reconnaît ».

Une éducation africaine

Pas étonnant que Kevin Tierney s’intéresse tant à ces thématiques de relations entre les deux solitudes. « C’est ma vie!, s’exclame-t-il. Tous les jours, je travaille plus ou moins en français. C’est donc une matière extraordinaire. Et comme Montréalais anglophone irlandais, je pense que j’ai une perspective qui n’est rattachée à aucune communauté en particulier ».

Né à Montréal, il a pourtant appris le français… en Afrique. En 1974, il était professeur d’anglais pour le Canadian University Services Overseas quand son programme a été annulé et qu’on lui a plutôt proposé d’aller en Algérie pour s’occuper du volet francophone. L’unilingue s’est alors lui-même retrouvé dans une situation de French Immersion, qui lui a permis d’apprendre la langue. « Après, je suis allé au Tchad, et comme il y avait un surplus de professeurs d’anglais, le directeur de l’école m’a demandé d’enseigner le français, se souvient le producteur en riant. Franchement! Finalement, j’ai accepté d’enseigner l’histoire et la géographie en français. Les pauvres Tchadiens! ».


Photo : Alliance Vivafilm

C’est donc quand il rentre à Montréal en 1976, à l’âge de 26 ans, que Kevin Tierney entame sa « vie bilingue ». Un peu ironique d’avoir fait cet apprentissage linguistique si loin quand on a grandi dans Parc-Extension… « Je me suis rendu compte que j’étais con, admet-il. C’était ridicule! J’avais 23 ans, j’habitais dans la deuxième plus grande ville francophone au monde et je ne parlais pas français. Mais il me semblait que c’était sûrement plus exotique d’aller en Algérie pour l’apprendre qu’à Hochelaga-Maisonneuve… ».

Le bilinguisme aura tout changé pour ce Montréalais issu d’une famille où l’on ne parlait pas du tout la langue de Michel Tremblay. « Si je n’avais pas appris le français, je ne serais jamais resté au Québec », pense-t-il. Il a veillé à ce que ses propres enfants soient bilingues.

Kevin Tierney voit la dualité linguistique comme « un cadeau, une clé » qui lui ouvre des portes. « On gagne énormément à connaître une autre culture. Mais il ne faut pas non plus perdre la sienne. Moi je me suis toujours identifié à mes racines irlandaises. Ma mère est née là-bas, et j’ai un passeport irlandais. Donc, j’ai essayé de transmettre cet héritage à mes enfants aussi ».

Un sujet en or

Kevin Tierney assure qu’il n’a pas pour ambition de construire un pont entre les deux communautés avec ses films. « Moi, j’aime raconter des histoires, amuser les gens. C’est un plaisir extraordinaire que d’aller dans une salle de cinéma et d’entendre les gens rire grâce à ton film, ou dire qu’ils ont aimé ça! C’est très rare pour un producteur canadien... ».

N’empêche que les rapports entre francophones et anglophones fournissent un sujet riche en humour : « on vit mieux que 98 p. 100 de la population mondiale, mais on veut toujours se chicaner à cause de la politique. Moi je trouve que c’est un peu ridicule. Alors, on a le choix entre être très pessimiste ou cynique dans ce genre de situation. Au moins, l’ironie procure un peu de plaisir… ».

Date de publication : Le mardi 28 septembre 2010

Date de modification :
2018-09-13