Un cadeau pas comme les autres

Par Estelle Bonetto, Regina (Saskatchewan)


Dessin : Jérémy Beauchesne

Geneviève et Doug Clark forment un couple exogame – ou une famille bilingue comme préfère le dire Geneviève. Le phénomène de l’exogamie en Saskatchewan est grandissant, et de nombreuses études soulignent les défis liés à la transmission linguistique et culturelle au sein des foyers bilingues.

Et pourtant, ce que pratiquent ces parents est synonyme de bilinguisme à valeur ajoutée, où les deux cultures et langues officielles du Canada ont leur place et sont complémentaires, jour après jour. Geneviève et Doug ont plus d’un tour dans leur sac pour faire de cette expérience une aventure enrichissante pour tous les membres de leur famille.


Photo : Geneviève Clark

« Je veux offrir ma francophonie en cadeau à mes enfants », déclare Geneviève. « Le désir de leur transmettre cet héritage est bien vivant en moi. » Evelyne, l’aînée, fréquente l’École canadienne-française de Saskatoon, ce qui est absolument essentiel pour cette famille bilingue. Geneviève indique que le rôle de l’école consiste avant tout à enseigner le français, tandis que le sien, en tant que parent est de voir à la transmission non seulement de la langue mais aussi de la culture.

Même son de cloche chez Doug, qui veut donner à ses enfants cette incroyable chance que lui-même n’a pas eue. « J’ai grandi à Victoria, en Colombie-Britannique, et je n’ai découvert la langue et la culture francophone que plus tard dans ma vie. C’est une grande richesse sur le plan humain de pouvoir non seulement s’exprimer dans plusieurs langues, mais aussi de percevoir le monde à travers diverses cultures. »

Tendre la main

Si la valeur du cadeau dont parlent ces parents de la Saskatchewan est inestimable, sa transmission, elle, pose de nombreux défis dans une province majoritairement anglophone. « On ne peut pas y arriver seuls, il faut aller chercher du soutien aussi bien à l’école que dans la communauté », précise Geneviève. « Cela prend véritablement tout un village pour élever un enfant bilingue », ajoute-t-elle.

C’est pour cette raison que cette mère de famille a créé le blogue Bilingual Families (en anglais seulement). Truffé de conseils, de renseignements et de témoignages, le blogue cherche à briser l’isolement dans lequel se retrouvent souvent les familles bilingues.

Doug reconnaît également que la volonté d’élever une famille bilingue exige une certaine ouverture d’esprit. « Au cours de mes déplacements professionnels, je me suis déjà retrouvé dans des situations où l’anglais n’était pas la langue de communication, mais ça ne me dérangeait pas de ne pas tout saisir des conversations autour de moi. C’est la même chose autour d’un repas partagé en compagnie de ma belle-famille québécoise! »

La joie de vivre


Photo : Geneviève Clark

Élever une famille bilingue est un véritable partenariat entre les deux parents de langue et de culture différentes – un juste équilibre qu’il faut établir et maintenir. La persévérance et le soutien figurent parmi les clés de la réussite pour Geneviève et Doug. Depuis la naissance de leurs enfants, chacun s’adresse aux enfants dans sa langue maternelle. Autrement dit, à chaque parent, sa langue. Geneviève a aussi trouvé un truc pour se souvenir de toujours parler en français à ses enfants. « Chaque fois que j’oublie de parler en français aux enfants, je dépose un sous dans un bocal. »

Malgré cette nécessaire vigilance, parler français doit demeurer une activité plaisante, précise Geneviève. « Je veux que les échanges soient les plus spontanés possibles. J’insiste beaucoup sur le côté festif de la culture, sur la joie de vivre que l’on retrouve chez les francophones. »

La culture est d’ailleurs au cœur de la vie des Clark. Ils profitent de toutes les occasions qui se présentent dans leur communauté, mais n’hésitent pas non plus à parcourir des milliers de kilomètres pour aller rendre visite à la famille de Geneviève, au Québec.

« Lors d’un long séjour dans l’île de Baffin, j’ai pu constater à quel point la perte d’une langue et d’une culture pouvait affecter les gens. Je voyais des enfants incapables de communiquer avec leurs grands-parents parce qu’ils ne connaissaient pas la langue de leurs ancêtres. Je me suis promis que cela n’arriverait pas à mes enfants », raconte Doug. Celui-ci voue d’ailleurs une certaine admiration à sa belle-famille québécoise qui est entièrement bilingue. « Les échanges entre nous se font dans les deux langues. Il n’est pas rare que je leur parle en anglais et qu’ils me répondent en français. » Le billet intitulé « Papi et Mamie » (en anglais seulement), qu’a publié Geneviève sur son blogue, démontre bien ce qu’est, pour la famille Clark, cette richesse de la présence des deux langues et des deux cultures.

Saisir toutes les occasions

Pour le couple saskatchewanais, toutes les occasions sont bonnes pour vivre leur bilinguisme au quotidien. En effet, tous les soirs, à l’heure du souper, ils se retrouvent autour de la table et parlent français. Doug avoue que parfois, à la fin de la journée, il est plus difficile de se concentrer. Toutefois, il n’est pas moins reconnaissant de ces précieux échanges. « J’essaie d’encourager le plus possible le français à la maison », ajoute Doug. « Nous regardons des émissions de télévision en français, et je lis aussi des histoires dans les deux langues aux enfants. »

Un poisson dans l’eau


Photo : Geneviève Clark

Depuis leur plus tendre enfance, les enfants sont baignés dans un foyer bilingue et biculturel. Il est donc tout à fait normal pour eux de s’exprimer tantôt dans une langue, tantôt dans l’autre.

« L’anglais et le français font partie intégrante de leur vie, ils ne font pas vraiment de différence entre les deux », souligne la mère de famille qui poursuit en disant que lors de sa première journée d’école, Evelyne était comme un poisson dans l’eau. « C’était un peu comme à la maison, car même s’il s’agit d’une école francophone, on y entend beaucoup d’anglais. » D’ailleurs, comme le souligne Geneviève dans l’un des billets de son blogue, intitulé « First Day of French School » (en anglais seulement), 66 p. cent des enfants canadiens qui fréquentent une école française sont issus de foyers bilingues.

Une incroyable richesse

Quant à l’avenir, Geneviève et Doug s’entendent pour dire que les choix de leurs enfants en matière d’identité, de culture et de langue leur appartiennent. Geneviève écrivait récemment sur son blogue que la notion d’identité est, par définition, temporelle, fluide et changeante. Si on ne peut imposer une identité à ses enfants, ou même une langue, on peut néanmoins leur faire profiter de l'incroyable richesse de grandir dans un foyer bilingue.

Date de publication : Le mardi 23 novembre 2010

Date de modification :
2018-09-13