Les langues du Nunavut : Un fragile équilibre

Le 1er avril dernier, alors que le Nunavut célébrait son 14e anniversaire, sa loi sur les langues officielles entrait enfin en vigueur, cinq ans après son adoption. Pour souligner cet événement historique, nous vous proposons un aperçu de la situation linguistique unique du jeune territoire.

Parmi les langues autochtones du Canada, la langue inuit est l’une de celles qui se portent le mieux. En fait, selon Statistique Canada, il s’agirait d’une des trois seules langues autochtones du pays dont la survie à long terme ne serait pas menacée.

La moitié de la population inuit du Canada habite au Nunavut, un territoire créé en 1999 à partir d’une portion des Territoires du Nord-Ouest. Depuis sa création, l’une des priorités du gouvernement du jeune territoire est d’assurer la promotion et la préservation de l’inuktut, la langue maternelle de près de 70 p. 100 de la population d’environ 32 000 habitants. La langue inuit ou l’inuktut se compose d’un ensemble de dialectes, dont deux grands dialectes parlés au Nunavut : l’inuktitut et l’inuinnaqtun.

Malgré sa vitalité, la langue inuit connaît un lent déclin depuis le milieu du 20e siècle. D’un recensement à l’autre, on voit que l’anglais est de plus en plus utilisé dans les foyers des Nunavummiut, et que les jeunes sont moins nombreux que leurs aînés à déclarer l’inuktut comme langue maternelle. L’usage de l’anglais prévaut dans les entreprises, tandis que les médias du sud exercent une influence sans cesse grandissante, en particulier auprès des jeunes. Bref, même si l’usage de l’inuktut demeure répandu, la transmission de la langue inuit d’une génération à l’autre n’est plus aussi sûre.

Des lois à la rescousse

Le régime linguistique du territoire repose sur deux lois clés adoptées en 2008 : la Loi sur les langues officielles du Nunavut et la Loi sur la protection de la langue inuit.

En entrant en vigueur cette semaine, la première accorde à la langue inuit, à l’anglais et au français un statut officiel dans les institutions du territoire, à l’Assemblée législative et dans les tribunaux du Nunavut. Elle donne aussi le droit aux Nunavummiut de recevoir certains services des municipalités en anglais, en français et en langue inuit selon des règles liées à la demande importante et à la vocation du bureau.

Par ailleurs, la Loi sur la protection de la langue inuit énonce que le gouvernement doit prendre des mesures positives pour renforcer l’usage de l’inuktut dans tous les secteurs d’activités du Nunavut. « Tout en respectant l’égalité des trois langues officielles, la Loi sur la protection de la langue inuit accorde à l’inuktut une prééminence dans l’ensemble du territoire à l’égard de l’éducation, du travail et de la vie quotidienne », précise le gouvernement du Nunavut dans le plan Uqausivut de mise en œuvre des lois sur les langues.

Stéphane Cloutier, directeur des Langues officielles du ministère de la Culture et du Patrimoine du Nunavut, explique ainsi la philosophie derrière la politique linguistique du Nunavut : « Nous n’excluons pas les autres langues, nous demandons seulement aux gens et aux organisations d’utiliser également la langue inuit lors de la prestation des services, par respect pour la majorité de la population, dont c’est la langue de prédilection. »

Ainsi, la Loi sur la protection de la langue inuit s’applique autant aux organismes du secteur public (institutions territoriales et fédérales), qu’aux municipalités et aux organismes du secteur privé. Toutefois, la date où les entreprises du secteur privé devront commencer à fournir des services en langue inuit n’a pas encore été établie.

La clé : l’éducation

On s’en doute, le domaine de l’éducation revêt une importance considérable dans le plan d’action du gouvernement visant à préserver l’inuktut. D’ailleurs, la Loi sur la protection de la langue inuit accorde aux parents le droit de faire instruire leurs enfants dans cette langue. Depuis 2009, l’enseignement se donne en inuktut jusqu’à la 3e année, et il est prévu que, d’ici 2019, il sera offert à tous les niveaux.

« Durant des consultations, le gouvernement a écouté les habitants du territoire », renchérit M. Cloutier, « ils ont clairement expliqué qu’ils voulaient que leurs enfants acquièrent une fondation solide dans leur langue maternelle, mais qu’ils voulaient également que leurs enfants deviennent citoyens du monde et aient une bonne connaissance pratique de l’anglais. »

Charlie Awa, jeune de 19 ans d’Iqaluit, raconte que la première langue qu’il a apprise est l’inuktitut, mais que maintenant, il parle anglais avec ses amis et au travail parce que cela lui facilite la tâche.

« Je parlais presque toujours en inuktitut dans mon enfance parce que j’ai été élevé parmi les aînés », dit Awa, qui est originaire de Pond Inlet, un village situé dans la partie la plus au nord de l’île de Baffin. « Dans ma jeunesse, je ne parlais pas beaucoup l’anglais ».

Mais une fois à l’école secondaire, il a commencé à parler anglais tous les jours avec ses amis et avec les enseignants, car la majorité d’entre eux étaient anglophones. « Je parle avec mes amis en anglais la plupart du temps parce qu’ils ne comprennent pas mon dialecte. Nous parlons [tous] des dialectes différents. »

La normalisation : un mal nécessaire?

Le parcours d’Awa montre à quel point il est important de renverser la vapeur pour que l’école devienne une manière d’assurer l’avenir de l’inuktut plutôt qu’un facteur d’assimilation. Il illustre aussi le problème que pose la diversité des dialectes.

S’ils possèdent beaucoup de points communs, les dialectes de la langue inuit varient du point de vue de la prononciation, du lexique et de certains aspects grammaticaux, ce qui rend parfois difficile la compréhension entre membres de communautés différentes. Pour ajouter à la complexité, deux systèmes d’écriture coexistent : l’un recourt à l’alphabet romain, l’autre utilise un système de notation syllabique.

Il est question, depuis bien des années déjà, de normaliser la langue et d’adopter un système d’écriture unique, afin de faciliter la communication. Toutefois, ces solutions ne font pas l’unanimité, car elles font craindre la disparition des particularités à la base de la culture des communautés inuit locales.

Malgré la complexité du travail de revitalisation de l’inuktut, le nombre encore important de locuteurs de la langue, l’adoption des lois sur les langues et le soutien de la population envers les politiques linguistiques sont des facteurs qui annoncent un avenir prometteur. Comme l’indique le ministère de la culture du territoire, il reste un équilibre à atteindre :

« Dans nos chansons, nos histoires et notre conversation, nous révélons nos identités culturelles. L’air du Nunavut est rempli de sons qui résonnent en quatre langues. Souvent, les mots s’entremêlent. L’équilibre entre l’inuktitut, l’innuinnaqtun, l’anglais et le français est fragile. Mais, la langue est dynamique, capable de s’adapter et d’évoluer. » (Notre traduction)

Nunavut Department of Culture, Language, Elders and Youth, cité dans Inuktut Uqausiit (Inuit Languages) in Canada – History and Contemporary Developments

Date de publication : Le vendredi 05 avril 2013

Date de modification :
2018-09-13